Chapitre 34

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Lundi 29 janvier 20 h 30

Il disposait encore d’environ 30 minutes avant que la lune ne se lève. Il pouvait toujours profiter de l’obscurité pour filer en douce. À cette heure-ci, il ne voyait guère que les lumières du port de Brest à tribord et celles, plus ténues, de la base de l’Île Longue à bâbord. Les embruns du large commençaient à fouetter son visage, l’étrave de son bateau fendant les flots. Il était quasiment libre. Encore quelques miles nautiques et il y serait, il aurait quitté la rade de Brest et l’océan Atlantique s’offrirait à lui.

Décidément, il était le plus fort. Comment il avait berné cette grande blonde de gendarme, comme si elle s’était imaginée le faire craquer ? Il avait dégotté un avocat du tonnerre qui avait joué son jeu à merveille. Le pire dans tout ça, c’est que ce maître Salomon ne serait jamais payé. Lui, Jean-Michel Tanguy allait disparaître et comme sa femme Josiane n’allait pas faire de vieux os, il en serait pour ses frais ! Non, vraiment, il avait tellement bien exécuté son coup !

Tout à son autocongratulation satisfaite, il ne vit pas les bateaux légers de la Marine approcher, pas plus qu’il n’avait remarqué les deux drones qui le surveillaient depuis un certain temps déjà. Les vedettes des commandos-marine avançaient tous feux éteints et le bruit de leurs moteurs était couvert par celui du hors-bord. Celle venant de tribord et du port militaire de Brest, une VFM[1], prit un peu de large et de vitesse, passant loin devant lui pour lui couper la route.

Les deux autres s’avancèrent, entièrement noir mat, avec des soldats, cagoulés et habillés également de noir. Si l’absence de lune favorisait l’échappée de Tanguy, elle avantageait aussi les commandos en approche, chacun d’un côté du bateau fuyard.

Brusquement, sentant une présence anormale, Tanguy regarda sur les côtés et vit les deux navires légers de la Marine, l’encadrant et se rapprochant de lui à vive allure. Il tenta d’accélérer, mais, avec son petit moteur de 100 CV, il ne pouvait rien contre les plus de 200 CV des militaires[2]. Ils prirent le hors-bord en sandwich et prestement le lièrent avec des amarres des deux bords. Dans le même temps, des spots puissants éblouirent le fugitif.

— Tanguy rendez-vous, vous n’avez aucune chance, entendit-il sortir d’un mégaphone

Il leur fit un doigt d’honneur puis essaya, sans succès, de faire tourner son bateau.

— Coupez votre moteur, nous allons monter à bord

— Allez vous faire foutre, leur hurla-t-il.

Il ne pouvait pas se faire prendre maintenant, alors qu’il avait presque réussi.

Les deux semi-rigides passèrent tout à coup en marche arrière, projetant Tanguy au fond de son bateau. Il se releva péniblement, un peu sonné et dans un geste désespéré, se jeta dans la rade au moment où des commandos allaient l’attraper. Il évita miraculeusement l’hélice de son hors-bord, toujours en rotation et qui aurait pu le transformer en charpie.

Il se retrouva soudain immergé dans l’eau à 10 °C. Il fut totalement saisi, le souffle coupé. Il essaya maladroitement de nager pour s’éloigner des embarcations, mais ses membres étaient engourdis et il avait du mal à respirer. Il sentait le froid gagner aussitôt ses extrémités et le pénétrer au plus profond de sa chair. Dans un dernier effort inutile, il tenta de frapper l’un des plongeurs venant à son secours. Celui-ci n’eut aucune difficulté à dévier son coup.

Dans le même temps, le chef des commandos sauta dans le hors-bord, arrêta le moteur et coupa le contact.

— Bon, vous me le remontez, ce clown, on n’a pas que ça à faire.

Les militaires s’exécutèrent et balancèrent un Jean-Michel Tanguy trempé, tremblant et frigorifié sur le fond de l’un des semi-rigides.

— Mettez une couverture sur lui, on file à Brest, fit le responsable des commandos

On lui lia les mains et les pieds avec des colliers en plastique avant de le recouvrir d’une toile.

Les trois embarcations furent désolidarisées et l’un des soldats attacha le hors-bord à la vedette du port militaire qui les avait rejoints.

Ils se dirigèrent vers Brest, le semi-rigide des commandos avec Tanguy à bord, suivi par la VFM avec le bateau du fugitif en remorque.

— C’est bon, on l’a, fit le chef dans sa radio, on rentre sur Brest.

— …

— Non, pas de souci, il a juste sauté dans l’eau, mais on l’a repêché.

— …

— S’il a froid ? Sans doute, mais rien ne l’obligeait à se faire un bain de minuit.

— …

— Je sais qu’il n’est pas minuit, c’était une façon de parler. On sera à Brest dans dix minutes maxi.

— …

— Super, Terminé. La gendarmerie sera là pour vous accueillir, fit-elle en se tournant vers Tanguy.

Il nageait en pleine confusion. Il était cuit. Que pouvait-il faire ? Dire qu’il avait failli réussir. Il n’en avait pas été loin. Pourtant, son plan était génial et tout avait fonctionné comme sur des roulettes. Qu’est-ce qui avait bien pu merder ?

Il était trop gelé pour arriver à réfléchir correctement. Il fallait qu’il sache ce qui avait déconné. Il devait piger ce qu’il avait loupé. Ce qu’il avait froid. Ses membres tremblaient de façon irrépressible. Les militaires étaient totalement indifférents à lui, sauf les deux qui le surveillaient avec leur arme à la main. Ces types masqués et tout en noir l’impressionnaient. Ils ne disaient pas un mot et semblaient si bien se comprendre, comme les parties d’un même corps. Leur chef, pourtant pas très grand pour un homme, avait une autorité absolue sur eux, sans élever la voix. Quelques termes prononcés presque à voix basse suffisaient. Il aurait aimé avoir cette ascendance sur des gens.

Il vit les lumières du port militaire de Brest se rapprocher rapidement, puis ils entrèrent dans le chenal vers la Penfeld[3], s’accostant à un emplacement où visiblement, ils étaient attendus.

Le Zodiac fut amarré prestement et deux commandos portèrent Tanguy jusqu’au quai, où ils le laissèrent assis, le temps qu’on vienne le chercher. Le chef du groupe de soldats enleva sa cagoule noire. C’était une femme ! Sa fuite avait été arrêtée par une femme ! Quelle déchéance pour lui ! Alors qu’il avait tellement tout bien planifié depuis mi-janvier.

Morvan et Angélique, informés par radio avant la capture de Tanguy, avaient sauté dans le pick-up de celle-ci et avaient foncé vers le port militaire. En montant dans le véhicule, l’adjudante avait malencontreusement fait tomber la clé à molette qu’elle avait embarquée sur elle.

Morvan s’était aussitôt emporté :

— Mais tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu pourrais tout foirer avec ce truc. Alors qu’on est sur le point d’arrêter ce type, pour ton affaire ! À quoi tu joues avec ces clés à molette à la con ?

Elle n’avait pas répondu tout de suite et avait l’air d’une enfant prise en faute, mais avait semblé également animée d’une détermination totale en saisissant cet outil.

— Tu as deux minutes pour m’expliquer et je verrai ce que je déciderai, fit-il d’un ton sec.

Elle était au pied du mur. Elle ne voulait pas briser cette relation de confiance avec Paul Morvan et devait donc se résoudre à lui parler de l’événement le plus douloureux de sa vie.

Elle lui raconta, en 2020, quand elle n’était pas encore en Bretagne et qu’elle habitait avec Margot. Toutes les deux occupaient un logement à Muret, dans la banlieue de Toulouse. Lors d’une matinée tranquille un samedi, quelqu’un avait sonné. Margot était allée ouvrir, pour se retrouver nez à nez avec un type armé d’un couteau qui l’avait menacée et avait posé la main sur sa bouche pour la faire taire. Il l’avait poussé dans l’appartement et refermé la porte derrière lui. Angélique, elle qui était en train de réparer une fuite d’eau ne s’était aperçue de rien.

Ils étaient tous les deux entrés dans la cuisine où elle œuvrait, la tête dans le placard sous l’évier. Entendant un bruit inhabituel, elle s’était redressée et d’un coup d’œil avait apprécié la situation : sa compagne, sous la menace du couteau d’un inconnu. Elle n’avait pas réfléchi et balancé la clé à molette qu’elle tenait en main directement sur le crâne du type qui n’avait rien vu venir. Il s’était effondré, assommé sur le coup. Son arme était tombée au sol. Elle s’était précipitée serrer Margot dans ses bras, mais celle-ci s’était raidie, choquée par ce qui s’était passé en quelques secondes devant ses yeux.

La suite avait été assez simple. Angélique avait menotté le gars et appelé ses collègues de Muret qui étaient arrivés rapidement pour l’embarquer. C’est avec Margot que cela avait été très compliqué. Celle-ci ne parvenait pas à intégrer la réaction d’Angélique et, d’après elle, les risques qu’elle lui avait fait prendre.

Elle n’avait voulu entendre aucune des explications d’Angélique et elles avaient fini par se séparer, Margot associant sa compagne à la violence dont elle avait été la proie. Celle-ci avait beaucoup cherché et compris que Margot était victime d’un stress post-traumatique qu’elle n’avait pas pu traiter.

Comme Angélique le précisa à son capitaine, cette clé à molette avait à la fois été leur sauveur, mais aussi signé la fin de cette histoire d’amour qui durait depuis plus de cinq ans.

Depuis, elle avait une relation très particulière avec cet outil, une espèce d’amour-haine qui l’incitait à toujours en avoir une à portée.

Le temps qu’Angélique lui explique, ils étaient parvenus à l’entrée de la zone militaire du port. Le garde à l’accueil était prévenu de leur arrivée et leur indiqua le chemin du quai où ils devaient se rendre.

Morvan demeura silencieux pendant quelques minutes, comprenant qu’Angélique était sans doute elle aussi touchée par ce stress post-traumatique et que cet objet était une sorte de gri-gri pour elle, puis, d’un geste apaisant en posant la main sur son bras, lui dit :

— Je suis vraiment désolé pour toi, Angélique, et pour cette belle histoire d’amour. J’appréhende mieux le rôle de cette clé à molette, mais je ne veux pas la voir ce soir. Mets ça dans la boite à gant, je ne voudrais pas tout faire foirer bêtement.

Leur pick-up banalisé arriva bientôt sur le quai concerné avec son gyrophare bleu qui balayait la nuit. Les deux gendarmes en descendirent, mais Morvan resta en retrait. C’était son affaire à elle.

L’adjudante s’approcha des commandos marine. Elle vérifia que son brassard gendarmerie était bien en place.

— Bonsoir, Adjudante Benslimane de la gendarmerie de Landerneau, je viens prendre livraison de mon prisonnier.

— Bonsoir, adjudante Benslimane, adjudante-chef Viguier. C’est moi qui étais responsable du groupe qui a intercepté votre type. Ce clown a plongé dans l’eau pour nous échapper. Dans de l’eau à 10 °C, vous vous rendez compte de son inconscience ?

C’était une petite brune aux cheveux attachés avec une boucle sur l’arrière du crâne et au regard pétillant. Comme Angélique quand elle était en uniforme, elle arborait les deux barrettes dorées séparées par un filet rouge. Elle se souvenait que les grades étaient de couleurs inversées entre la gendarmerie et le reste de l’armée.

Les deux femmes se serrèrent la main. Une poigne ferme, mais sans excès. Les femmes n’ont souvent pas besoin de ça, de jouer à écraser la main de l’autre.

— Merci adjudant-chef, super boulot.

— Avec plaisir ! Ça nous a fait une sortie. Mon groupe s’ennuyait un peu à Lanvéoc. Une opération dans la rade de Brest nous change de nos lieux d’intervention habituels. De toute façon, il n’avait aucune chance de nous échapper, répondit-elle assez sûre d’elle et des capacités de ses marins.

— On peut l’embarquer ? se renseigna Angélique.

— Il est à vous maintenant, fit l’adjudant-chef Viguier.

Angélique sortit une paire de menottes et demanda :

— Vous pourriez nous le détacher que je lui mette nos bracelets ?

Sans un mot, l’un des militaires se présenta avec une pince et coupa les liens des mains de Tanguy. La gendarme lui passa les menottes et ce n’est qu’après que le marin trancha le plastique qui lui attachait les pieds. On n’est jamais trop prudent. Personne n’avait envie d’aller le repêcher dans les eaux du port.

— Jean-Michel Tanguy, vous êtes en garde à vue pour le meurtre d’Alain Guillou le 17 janvier. Nous vous emmenons à Landerneau où vous rencontrerez un médecin. Le juge d’instruction sera présent et il vous signifiera certainement aussi votre mise en examen. Vous avez compris ?

L’homme semblait comme brisé. Il tremblait encore un peu, mais c’était comme s’il avait perdu toute volonté. Il hocha la tête.

Angélique attrapa les menottes et entraîna son prisonnier jusqu’au pick-up. Elle le fit monter à l’arrière et attacha ses bracelets au support prévu.

Le trajet du retour se fit en silence. Morvan jetait un coup d’œil régulier sur Tanguy, pour vérifier qu’il restait conscient. Il avait appelé un des médecins du cabinet voisin de la gendarmerie sur son téléphone portable. Celui-ci les attendrait à la brigade. Il était au courant d’une éventuelle hypothermie. Tout dépendrait de sa température lors de son arrivée à Landerneau.

Le toubib était effectivement présent et, dès que Tanguy fut débarrassé de ses menottes et amené en cellule, il l’examina durant une dizaine de minutes. Il toqua ensuite à, la porte pour qu’on lui ouvre et vint rejoindre l’adjudante et le capitaine dans le bureau de celle-ci. Ils étaient en train d’expliquer les circonstances de son arrestation au juge Derien qui venait d’arriver :

— Bon, pas vraiment d’hypothermie. Il est à 36,5 °C. Heureusement qu’il n’est pas resté longtemps dans l’eau. Cela va très vite à ces températures autour de 10 °C.

— On peut l’interroger ? demanda le juge, pressé d’avoir le fin mot de cette histoire.

— Oui, pas de souci. Une fois qu’il aura mangé et bu quelque chose de chaud, il sera à vous.

— Pas de question de limiter l’interrogatoire à deux heures ? voulut savoir Angélique.

— Non, je n’ai aucune raison médicale de limiter quoi que ce soit. Permettez-lui quand même de dormir un peu cette nuit.

— Tout dépendra de sa coopération, conclut Morvan.

Le médecin les quitta, les laissant tous les trois. Angélique finit de raconter les conditions de sa fuite et de sa capture par les marins. Ils avaient auparavant pris l’initiative d’appeler maître Salomon, l’avocat qui était venu les fois précédentes, mais celui-ci déclina. Il informa le capitaine qu’il n’avait toujours pas été payé pour ses deux prestations auprès de Jean-Michel Tanguy. Il annonça qu’il n’était plus le défenseur du mari, mais uniquement celui de son épouse, Josiane, pour intenter une procédure de divorce. Il ne pouvait donc pas le représenter dans le cas présent.

Angélique nota avec satisfaction que Josiane semblait avoir pris les choses en main, sans doute confortée en cela par son audition à Plougastel, par ses contacts avec l’association de femmes brestoises et grâce au soutien de Maryse Guillou.

Morvan appela le bâtonnier de Brest qui lui donna le numéro d’un avocat commis d’office, Maître Juneau. Celui-ci répondit assez vite au téléphone et promit d’être à Landerneau dans la demi-heure.

Ils allaient avoir le temps d’apporter un repas à Tanguy et un café chaud. Il en aurait besoin vu la nuit qui s’annonçait.

Morvan lui amena son dîner :

— Monsieur Tanguy, voici de quoi vous restaurer. Nous avons contacté Maître Salomon qui a décliné. Il nous a dit être l’avocat de votre femme et élaborer avec elle une procédure de divorce.

— ….

Tanguy resta hébété. Même son défenseur le laissait tomber. Josiane se préparait à le quitter. Il avait tout raté.

— Nous avons appelé le barreau de Brest qui vous envoie Maître Juneau, un avocat commis d’office.

Un commis d’office. Je suis vraiment tombé bien bas, se dit Jean-Michel Tanguy.

Il se saisit du sandwich et du gobelet de café brûlant. Il mangea sans appétit. Seule la boisson chaude lui fit du bien.

Il attendit ainsi l’arrivée de son conseil avec qui il allait s’entretenir avant son interrogatoire. Celui-ci se passerait dans des conditions très différentes des précédentes fois.

[1] VFM : Vedette des Fusiliers Marins, construite par le chantier UFAST de Quimper. C’est une vedette de 15 mètres en matériau composite, équipée de 4 moteurs de 350 CV et de deux mitrailleuses 12,7.

[2] Semi-rigides : type EDO NG (Embarcation de Drome Opérationnelle Nouvelle génération) fabriqué par Zodiac Milpro, équipé d’un moteur diesel de 225 CV permettant d’atteindre une vitesse de 30 nœuds.

[3] Le chenal de la Penfeld abrite le port militaire de Brest.

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