I

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Zane

5 ans plus tard

Et voilà, une année de plus à la fac qui commence. Cette jungle de préadultes, à moitié coincés dans leur période d’adolescence en pleine ébullition, me donne déjà envie de gerber. C’est une partie de nos vies où l’on s’autorise tout et n’importe quoi sous prétexte qu’après, nous rentrerons dans le monde des grands et qu’à partir de là, plus aucun dérapage ne nous sera permis. Moi, Zane Reed, vingt ans, aux antipodes de la bienséance. Je les envoie chier toutes ces règles, ces façons de faire ou de penser. Je ne suis pas dans ce trip : « je fais le plus de conneries possibles maintenant parce qu’après, je serais trop responsable pour ça ». Avant, pendant et après la fac, ma vie sera et restera un chaos rempli d’orgies, sans principes, ni attaches. La raison pour laquelle je me tape des études est mon petit secret. D’ailleurs, si mes potes apprenaient pourquoi je m’oblige à traîner mon cul ici tous les jours, alors que je hais cet univers, ils me prendraient sûrement pour plus cinglé que je ne le suis. Mais j’assume.

Quand j’arrive sur le campus au niveau du coin de débauche, ils sont déjà tous là. C’est notre lieu de rendez-vous habituel, on le squatte dès que l’on a du temps entre les cours. Si on kiffe tant cet endroit, c’est parce qu’il nous permet d’être isolés de la cohue trop édulcorée du monde étudiant qu’on doit se farcir chaque jours. Avec les arbres qui laissent à peine passer la lumière, où sont disposés au centre quatre bancs tagués d’art urbain et d’insultes, c’est l’idéal. Sans compter qu’on peut également y faire des trucs pas très catholiques…

— Ah, le voilà enfin ! On a failli t’attendre, Zanouné.

C’est parti ! L’un de mes potes s’est pris de passion à me foutre en rogne de bon matin avec ce surnom à la con.

— Ta gueule, Ducon ! C’est plus fort que toi ! Tu ne peux pas t’empêcher de me faire chier dès la première heure, Reggie.

— Pourquoi changer les bonnes habitudes, mon Zanouné ?

Tout en allant me vautrer sur le bois défoncé d’un des bancs, je lui rétorque sans même le regarder :

— Appelle-moi encore une seule fois comme ça et je te casse les deux jambes, abruti !

Je n’ai jamais réussi à piger ce que ce petit con avait dans le crâne. Être sérieux même une seconde lui est impossible. Chez lui, se foutre de tout sans aucune limite, c’est comme respirer. C’est inné ! Malgré les nombreuses raclées que je lui ai mises parce qu’il me les brisait trop, on est amis. Même de très proches amis, presque des frangins. Enfin, quand il ne me cherche pas de bon matin. Sans ça, je l’apprécie vraiment.

Mon premier cours est dans dix minutes, autant dire que je suis presque à la bourre. Mais comme je n’en ai strictement rien à foutre, je prends le temps de me griller une clope, histoire de me calmer légèrement les nerfs déjà mis à mal par mon père dès l’aube. D’ailleurs, c’est un peu trop souvent le cas ces derniers temps…

— Allez, les gars, on bouge ! À ce train-là, on va vraiment finir par louper le premier cours.

— Princesse Livy a parlé ! Nous te suivons, majesté.

— Quelqu’un pourrait lui couper la langue s’il vous plaît, avant que je ne le trucide pour de bon.

Y’ a aucun doute, on s’adore tous. Livy est peut-être la seule nana du groupe, mais elle ne se laisse pas impressionner. Elle est bien trop cash pour traîner avec des filles. Encore moins avec les superficielles ou les intellos… Cette meuf ne rentre dans aucune case. Un jour, elle a foutu son poing dans la tronche de Mason. Il avait fait son gros lourd lors d’une soirée pour la mettre dans son pieu. C’est pourquoi ils se chamaillent comme chien et chat sans arrêt, comme maintenant.

Depuis cette soirée, Livy fait partie des nôtres. C’est la seule nana pour qui j’ai un tant soit peu de respect. Je la considère plus comme un pote qu’une meuf. Pourtant, c’est loin d’être un garçon manqué. Cela joue par moments des tours à mon cerveau qui oublie que cette meuf doit rester dans la friend-zone.

Les couloirs de la fac sont tellement prévisibles. Il y a les angoissés du premier jour, qui paniquent au milieu de cette fourmilière peu accueillante. Les incontournables sportifs, qui paradent dans leur veste à l’effigie des équipes auxquelles ils appartiennent. Suivi par les pétasses de pom-pom girls, qui se prennent pour les reines du campus. Puis, on a ceux qui se rattachent à des sororités ou des fraternités et qui ne se mélangent pas avec la populace, pensant qu’ils sont bien au-dessus des autres. Dans ce joyeux bordel, il y a nous, commençant notre dernière année, dont les règles n’arrivent pas jusqu’aux cerveaux et pour qui les standards des étudiants américains lambda ne font pas partie de leurs vies. En gros, on ne rentre dans aucune catégorie.

Je marche à reculons dans les couloirs pour essayer de suivre les conneries que se lancent mes potes, déjà au taquet de si bonne heure. Et je dois avouer que je suis surpris d’entendre Tao, le plus calme d’entre nous, nous raconter comment il a soulevé une nénette samedi soir. De son côté, il aimerait bien la revoir. Il est irrécupérable. Si moi je baise à tout-va, sans même me rappeler du prénom de la meuf que je viens de sauter, ce n’est pas le cas de notre petit cœur d’artichaut qui est le plus sensé et le plus respectueux d’entre nous.

— Sérieux Tao ! Ne va pas t’emmerder avec une nana ! Tu as tout un banc de premières années qui débarquent, et qui sont prêtes à tout pour se taper les bons partis du campus tels que nous.

— Reggie, par pitié, épargne-moi tes réflexions salaces et dégradantes sur les filles, lui répond Tao, désespéré des répliques peu flatteuses de notre pote.

— Moi je dirais mieux, abruti ! Arrête de penser, que nous les meufs, on en a quelque chose à foutre de toi Reggie ! Pour toutes ces filles, tu n’es qu’un jouet sexuel avant qu’elle trouve l’homme de leur vie.

Livy n’y va jamais par quatre chemins. Elle est sans filtre et prononce à voix haute ce qui lui passe par la tête. J’adore ça. Je suis arrivé tout à l’heure avec des idées noires, la gueule dans le cul avec une humeur de merde. Mais en peu de temps, ces quatre grands malades, on réussit à me faire oublier pourquoi j’étais dans cet état. Me voilà donc tout souriant face à leurs débilités. Maintenant que je ne me trouve plus très loin de mon amphi où a lieu mon cours de management international, je me repositionne en marche avant au moment où mon épaule heurte un obstacle. Même si le cri strident de la personne que je viens de percuter se fait entendre, je continue mon chemin comme si de rien n’était. D’un, je n’ai rien senti et de deux, je m’en contrefous.

— C’est pas vrai ! Ne t’excuse pas, surtout !

Ouuuuh… La demoiselle n’a pas l’air contente. Si elle savait à quel point je m’en carre. C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne lui prête pas la moindre attention.

— Connard !

Là, par contre, je freine direct. Grave erreur mademoiselle pas contente. Ne jamais m’insulter, surtout en public. Je fais immédiatement demi-tour, essaie de repérer celle qui va être ma prochaine victime pour les trente secondes à venir. Je parcours les quelques mètres qui nous séparent au ralenti, avec une fureur sombre au fond des yeux en réfléchissant à vitesse grand V à la manière dont je vais bien pouvoir lui faire regretter ses paroles. Arrivé à sa hauteur, je me plante devant elle, le corps aussi tendu qu’un arc, la surplombant de quasiment deux têtes.

— Tu disais ?

Surprise par mon attitude de psychopathe, elle ne réitère pas son insulte et me fixe, choquée.

— Tu ouvres moins ta gueule maintenant que je suis devant toi, chérie ! Alors comme ça, je suis un connard ?

Passé l’ahurissement du moment, elle a le courage de riposter, même si je vois qu’elle n’en mène pas large. Ce qui me gonfle davantage.

— Je ne suis pas ta chérie ! Ta mère ne t’a jamais appris à t’excuser quand tu bouscules quelqu’un ?

Deuxième erreur de sa part. L’unique mot à ne pas prononcer devant moi, mère.

— Écoute-moi bien, pétasse ! Manque-moi encore une seule fois de respect et je vais te faire regretter d’avoir mis les pieds ici !

La tension dans mon corps m’anime totalement, le sien se crispe de crainte alors que je ne la touche même pas.

— C’est toi qui m’as bousculé ! Et c’est à moi de me faire toute petite ? Tu rigoles, j’espère ?

Putain, mais elle me les brisent celle-là ! Elle flippe à mort, je le vois. Alors pourquoi elle ne fait pas comme toutes les autres ? Fermer sa grande gueule !

— J’ai l’air de me marrer ? Je ne me suis peut-être pas bien fait comprendre, chérie ?

Son regard voilé d’humidité ainsi que sa respiration qui accélère trahissent son angoisse, pourtant :

— Je dois être effrayée, c’est ça ? Tu es au courant qu’on n’est plus au collège ?

Là, le jeu a assez duré. Je colle l’intégralité de mon corps au sien, l’obligeant à s’enfoncer dans le mur derrière elle. Mon visage viole son espace vital. Mes yeux emplis de fureur accrochent ses iris apeurées et enfin, je lui assène le coup fatal.

— Tu viens de faire la plus grande erreur de toute ta vie, chérie ! Dorénavant, regarde bien par-dessus ton épaule quand tu marches sur le campus. Ne va pas aux chiottes ou dans un lieu isolé seule. Tu ne me connais pas. Et je te jure que je suis capable du pire !

Son corps tremble, ses lèvres rosées se serrent. Malgré ça, elle soutient mon regard. Même si j’admire son sang-froid, là tout de suite, j’ai envie de lui faire mal. Pas physiquement, mais mentalement. Avant que je ne puisse entreprendre quoi que ce soit, une main se pose sur mon épaule, me ramenant à la réalité. Tao, la voix de la raison.

— Arrête tes conneries ! Elle ne vaut pas la peine que tu te fasses encore choper.

Frustré, je serre les dents, toujours collé contre elle. Mon pote n’a pas tort, néanmoins, je ressens le besoin de lui envoyer un avertissement. Avant de faire demi-tour, je crochète mon doigt sur l’encolure de son chemisier kaki, tire dessus et fais sauter un bouton en reluquant son décolleté pour lui montrer à quel enfoiré elle a affaire.

— Je n’oublie jamais rien, Chérie !

Cette altercation m’a mis dans un état de nerf absolu. Je déteste me faire insulter et encore plus par une meuf. Par-dessus tout, j’exècre qu’on ne baisse pas la tête face à mes menaces. C’est pour ça qu’elle m’a perturbé. J’ai plutôt l’habitude que les nanas me demandent de finir entre leurs cuisses. Dans le cas contraire, elles ont peur de moi et se tiennent à bonne distance, mais pas elle. Marchant vers le reste de la bande, la main de Tao posée entre mes deux omoplates pour être certain que je ne fasse pas demi-tour, je malmène mes phalanges pour me calmer. La première chose qui me saute aux yeux en arrivant vers eux, c’est le sourire diabolique que Livy arbore, ce qui signifie que ma pote ultra-sexy, mais absolument interdite, a un truc à annoncer. En bien ou pas, peu importe, dans tous les cas elle est sans filtre :

— Quand je vais te dire qui est cette nana, Zane, tu ne vas pas en revenir.

— Accouche alors ! Parce que là, je ne suis pas franchement d’humeur.

Comme moi, les autres sont suspendus aux lèvres de Livy, attendant de voir ce qu’elle va bien pouvoir nous sortir cette fois :

— Attention les gars, roulement de tambour.

C’est du foutage de gueule ! Elle se lance dans de l’air-percussion ridicule, accompagnée par Reggie, nous imposant une sorte de beatbox yaourt. J’ai envie de les tuer, réellement, allant même jusqu’à imaginer leurs dépouilles gisant en plein milieu du couloir. Bordel, ils ont de la chance que je les kiffe ces deux casse-couilles. Mon impatience finit par les stopper et Livy nous lâche enfin, toute contente d’elle :

— C’est la petite sœur de Bastien Baker. Si je ne me trompe pas, elle s’appelle Syntia. Elle a dix-huit ans et elle entre en première année de médecine.

Pourquoi ce mec s’incruste-t-il toujours là où je ne l’attends pas ? J’ai encore plus les nerfs rien qu’à l’évocation du prénom de cet enfoiré. Livy me scrute, se demandant si finalement elle ne vient pas de faire une connerie en m’apprenant ce fait, qui malgré tout, est plutôt intéressant. Les autres sont aux aguets, ayant parfaitement conscience que le prénom, Bastien, peut me faire partir en vrille en un quart de seconde. Plus personne ne parle, la tension est palpable entre les longs murs bordés de casiers rouges et pourtant, allez savoir pourquoi, je reste calme. Mon cerveau maladif cogite, mettant rapidement au point un plan machiavélique qui va enfin pouvoir me permettre de prendre ma revanche sur ce type, la star de l’équipe de foot… Je jette un coup d’œil à mon nouveau souffre-douleur par-dessus mon épaule, lorsque Mason brise l’ambiance glauque que je commençais à imposer :

— T’as de la famille au FBI pour être aussi bien renseignée, princesse ?

D’abord surprise, Livy ne met cependant pas longtemps pour retrouver cette répartie qui fait tout son charme.

— Mais c’est que tu as mangé un clown au petit-déj toi ! Bien sûr que non, ma cousine fréquente de temps en temps la meilleure amie de cette nana.

— Très intéressant tout ça. Je sens que je vais bien m’amuser finalement cette année, balancé-je enthousiaste.

Reprenant notre trajet vers nos cours respectifs, la pression retombe comme un soufflé, laissant place aux réflexions de chacun.

— Moi, je la sens mal cette histoire. Franchement, Livy, pour une fois tu ne pouvais pas te taire ?

— C’est bon papa Tao, Zane ne va pas la tuer ! Il va juste un peu jouer avec elle.

— C’est bien connu, notre grand méchant loup Zanouné n’est pas du tout un psychopathe en puissance. J’ai hâte de voir la partie commencer, renchérit Reggie.

Si Livy et Reggie se marrent en comprenant ce que j’ai en tête, ce n’est pas le cas de Mason qui reste méfiant face à la situation. Quant à Tao, il va sûrement être sans arrêt sur mon dos. Cependant, je m’en tape complètement. Moi, tout ce qui m’importe, c’est ce que je vais faire avec elle pour me venger de son enfoiré de frère.

Que la partie commence…

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