Notre ami Micky

de Image de profil de Jérome MORANGEJérome MORANGE

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La route était un enfer. La nuit tombait, le vent s'intensifiait, projetant des paquets de pluie mêlée de neige fondue. Ma vieille voiture peinait à grimper les pentes et je devais sans cesse rétrograder. Les essuie-glaces luttaient, impuissants, contre les rafales qui fouettaient le pare-brise. Je n’aurais jamais dû partir sur un coup de tête de cet hôtel, pas si mal que ça, d’ailleurs, pour me retrouver dans ce cauchemar. J’avais cru naïvement qu’il serait facile de trouver un abri pour la nuit mais les villages se succédaient sans qu’il y ait trace d’un hôtel. Mon espoir de trouver un refuge s’amenuisait à chaque kilomètre. Je commençais à envisager sérieusement de garer ma voiture sur le bas-côté et de dormir dans le froid en espérant que l’on ne me retrouverait pas, complètement gelé au matin.

Il faut dire que je n'en pouvais plus de cette vie monotone, de ce travail sans âme qui m'éloignait chaque jour un peu plus de ce que j'avais rêvé. Ma vie sentimentale, peut-être en raison de mes déplacements fréquents, était au point mort. Ma rupture avec Véronique avait été violente et m’avait laissé un goût amer dans la bouche. J’avais l’impression que mon existence n’avait plus de sens. Je voulais rejoindre au plus vite ma ville d’étape pour terminer ce que je devais y faire et m’échapper pour quelques semaines en Thaïlande, dans l’espoir de me ressourcer et de repartir sur de nouvelles bases.

À l’époque j’étais représentant de commerce. J’allais de centres hospitaliers en maisons de retraite pour essayer de vendre le fameux robot Micky que l’entreprise qui m’employait, souhaiter écouler auprès d’une clientèle de personnes âgées et de personnes dépendantes. Ce robot, je le connaissais par cœur. Il était capable de tenir une conversation, d’obéir à des ordres simples, d’ouvrir ou de fermer une fenêtre, donner l’alerte en cas d’urgence, d’apporter un objet comme un plateau repas ou des médicaments et le déposer délicatement entre les mains du patient. Il servait aussi de confident et d’aide morale. Il pouvait donner des renseignements médicaux sur l’état de santé ou expliquer comment telle opération qui était programmée allait se dérouler. En outre il avait une bonne bouille. Ses yeux (en réalité des caméras à 360°) étaient d’un bleu profond qui lui donnaient un air de naïveté sympathique. Son squelette métallique était totalement recouvert d’une enveloppe en latex permettant aux traits de son visage d’exprimer des émotions qui ressemblaient à celles des humains. Il se déplaçait sur des roulettes et émettait des petits bruits d’approbation ou de satisfaction quand on lui caressait la tête. Bien que je connaisse son architecture intime et ses limites, j’étais parfois bluffé par certaines de ses réactions. Même moi, j’entretenais une relation bizarre avec celui qui me servait pour les démonstrations. Je lui parlais et lui confiais certains de mes secrets que je n’aurais pour rien au monde avoué à mon entourage. À vrai dire, si cela avait été possible, je l’aurais emporté dans mes bagages en Thaïlande pour avoir un compagnon à qui parler. Il y avait en lui quelque chose de réconfortant, une sorte de présence silencieuse qui m’empêchait de me sentir totalement seul.

Soudain, entre deux paquets de neige sur mon parebrise, j’aperçus les lumières de ce qui semblait être un motel. Un motel en bordure d’autoroute, semblable à ceux que j’avais vus aux USA. Je pris la petite bretelle d’accès qui menait au parking et j’y garai ma voiture.

En entrant dans le hall d’accueil, une bouffée de plaisir m’envahit. Il y flottait une douce chaleur et surtout, les odeurs provenant de la salle de restaurant venaient me rappeler que je n’avais rien mangé depuis le matin. Le son des conversations feutrées venait renforcer la sensation de confort douillet que je percevais tandis que des hauts parleurs diffusaient le son d’une musique que je reconnus comme étant du Schubert. Je me dirigeai vers la fille qui tenait le desk.

« Bonsoir, je voudrais une chambre pour cette nuit, et aussi un diner, s’il vous plaît. »

Mon allemand était rudimentaire mais j’étais persuadé qu’elle allait me tendre une clef avec un sourire, tout en m’indiquant le numéro de ma chambre et ma place au restaurant.

« Es tut mir leid, unser Hotel ist voll. »

Comment ça voll ? ça veut dire complet ? Vous êtes désolée mais moi aussi je suis désolé. Je ne peux pas reprendre la route maintenant !

« Il faut absolument me trouver une chambre, même si ce n’est qu’un placard à balai. »

La jeune femme me lança un regard sévère.

« Complet c’est complet. Es tut mir leid. C’est tout. »

Un sentiment de désespoir me submergea. J’avais envie de pleurer comme un enfant qui se voit refuser une friandise convoitée. Mes épaules s’affaissèrent et je m’apprêtais à quitter les lieux, totalement abattu.

C’est alors qu’un homme qui venait d’arriver et qui avait assisté à la conversation s’adressa à moi dans un français parfait, avec juste un très léger accent qui traduisait son origine allemande.

« Permettez-moi, monsieur de me présenter. Je m’appelle Wolfgang C. J’ai entendu malgré moi votre échange avec mademoiselle. Je viens aussi d’arriver mais j’avais pris la peine de réserver et j’ai eu droit à la dernière chambre disponible. C’est une chambre avec deux lits et, si vous le voulez, nous pouvons la partager. »

Je n’en croyais pas mes oreilles. Une offre aussi inespérée, aussi miraculeuse… Bien sûr que j’acceptai sa proposition avec enthousiasme.

« En revanche, je vous invite à diner. »

« C’est entendu. »

La chambre était spacieuse, assez grande pour deux personnes. J’y déposai ma valise puis me dirigeai vers la salle à manger. Wolfgang était déjà attablé. Il me fit un signe amical pour me dire de venir à sa table. Il avait déjà commandé une bouteille de Spätburgunder et rempli nos deux verres.

« A la vôtre ! »

Pendant que nous trinquions, j’observais mon interlocuteur à la dérobée. Quel âge pouvait-il avoir ? Soixante-cinq, soixante-dix ans ? Il était grand et très mince, presque ascétique. Ses yeux de myope et ses grosses lunettes lui donnaient un air d’intellectuel en décalage avec le métier qu’il me disait avoir exercé.

Mais une fois faites les habituelles formules de présentation, nous ne sûmes plus, ni l’un ni l’autre, comment entretenir une conversation qui semblait destinée à sombrer dans un silence profond. C’est à ce moment que je posai une question :

« Vous m’avez dit tout à l’heure que vous êtes un policier à la retraite et que vous étiez à Berlin en 89, lors de la chute du mur. J’ai toujours été fasciné par cet événement qui semblait à l’époque si extraordinaire et si porteur d’espoir pour le monde entier. Racontez-moi comment vous avez vécu cette situation. »

Je ne m’attendais pas à une transformation aussi profonde de mon interlocuteur. Plutôt réservé et un peu guindé quand il m’avait abordé devant le desk de l’hôtel, il s’était assombri à mesure qu’il se rendait compte que le compagnon de voyage qu’il avait en face de lui semblait avoir si peu de points communs avec lui. Mais, à l’évocation de Berlin 89, il se redressa, ses joues se colorèrent et il commença un récit dont, encore maintenant, après tant d’années, je me souviens encore.

« Vous savez, l’année 89 a été une année terrible pour moi. J’habitais à Berlin à deux pas de l’appartement que mon père occupait et où il vivait seul, depuis la mort de sa femme. Le 9 novembre au matin j’ai reçu l’ordre comme tous mes collègues de renforcer notre présence au niveau du mur. Il semblait que quelque chose d’important allait se passer. Il se disait que les Allemands de l’est n’auraient plus besoin d’autorisation pour passer à l’ouest et qu’il risquerait d’y avoir des troubles. Tous mes camarades étaient sur le qui-vive, mais moi, je pensais à autre chose. La veille, j’avais assisté à la mort de mon père qui était en phase terminale d’un cancer du pancréas. Il était encore lucide, parlait avec moi et se félicitait de ma présence à ses côtés. Et puis, soudain, il a émis un râle et il s’est écroulé. Il était mort ! Je ne comprenais pas comment c’était possible qu’il puisse être là à un moment, présent avec moi et puis, d’un coup disparaître, comme ça, sur un claquement de doigt. Malgré ma tristesse et mon désarroi il avait fallu néanmoins que je me rende immédiatement au mur selon les ordres de mes supérieurs. J’étais désespéré mais je ne pouvais pas faire autrement. »

Je le regardais avec empathie.

« Je suis désolé pour votre père, je sens que vous avez été terriblement ébranlé. Mais… le mur, vous y étiez. Comment avez-vous vécu sa chute ?

« Vous savez, le mur, c’était une fête pour tout le monde et je suis persuadé que vous en savez autant que moi. Bien sûr il y a eu le spectacle de la file ininterrompue des Traban, les embrassades joyeuses entre allemands de l’est et de l’ouest, les scènes de liesse et de retrouvailles et même le fameux concert du violoniste Rostropovitch auquel je n’ai pas assisté. Tout cela a distrait mon chagrin mais, dès le lendemain, j’ai obtenu quelques jours de congé pour pouvoir m’occuper sereinement des formalités d’enterrement de mon père. »

« Je vous passe le détail des événements extraordinaires qui se sont déroulés à Berlin, cette année 89. Tout s’est passé comme dans un songe. J’étais comme anesthésié mais, au bout de quelques jours, j’ai pris une grande décision, celle de quitter la police et de reprendre des études. Le petit héritage que me laissait mon père devait me permettre d’assurer ma subsistance pendant deux ou trois ans. Je partais avec la prétention de comprendre, rien moins que le mystère de la vie et de la mort. »

Quand Wolfgang termina sa phrase, je ne pus m’empêcher d’esquisser un sourire devant la grandiloquence de son affirmation. Pour qu’il ne pense pas à une moquerie de ma part, je lui dis : « C’est un sacré challenge que vous vous êtes donné. Le mystère de la vie et de la mort, Pfut ! »

« Oui, bien sûr, je réalise maintenant la naïveté de mon comportement. Mais, pour tout dire et pour répondre à la question que vous me posiez, je suis totalement passé à côté de cette révolution tranquille qu’a été la chute du mur et la fin de l’URSS. J’étais obsédé par ce que j’avais observé à la mort de mon père. Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la mort ? »

« Vous voulez dire que cet événement n’a pas eu lieu pour vous ? » lui demandai-je, incrédule.

« Oui, c’est exactement cela. Encore aujourd’hui, je n’ai aucune image de ce qui s’est passé. Je sais pourtant que la chute du mur a eu des conséquences inestimables mais je fais toujours le lien entre cela et la mort de mon père, ou plutôt la grande angoisse existentielle qui m’a étreint ce jour-là et qui ne m’a plus quitté depuis.

Wolfgang se redressa sur son siège. Il leva la tête vers le plafond comme s’il avait besoin de réfléchir à ce qu’il allait dire puis, après un long silence, il reprit son récit.

« J’étais libre comme le vent. J’ai décidé de changer d’air et, pourquoi pas, d’aller étudier la philosophie en France, à la Sorbonne. Peut-être que la philosophie apporterait une réponse à mes questions. C’est d’ailleurs à Paris que j’ai appris à manier les difficultés de votre langue. J’y ai passé trois ans et j’ai même décroché un diplôme. Est-ce que ces trois années m’ont appris quelque chose ? Pas grand-chose en vérité. C’est comme si l’on avait mis dans un shaker des concepts aussi différents que la mort, la vie, la conscience, la pensée, l’âme, le moi etc. et j’en ai forgé une conception naïve de la conscience. »

« Ah oui ? »

« Vous savez, quand j’ai débuté cette réflexion, j’étais très jeune et très naïf. J’étais un matérialiste convaincu et je ne croyais que ce que je voyais. Et la mort était exclue de mon champ de pensées… »

J’écoutais mon interlocuteur avec attention et il semblait s’en rendre compte. Tout en parlant il me regardait comme s’il voulait s’assurer qu’il n’y avait rien d’ironique dans mon attitude. Je l’interrompis, « Vous dites que c’est une conception naïve, mais, est-ce que vous évolué depuis ? »

« Oui, je le crois, bien que parfois j’ai l’impression de tourner en rond et d’imaginer des choses qui sont très loin de la réalité. Mon matérialisme était finalement assez confortable mais il m’empêchait de poser les bonnes questions. Peu à peu je me suis mis à échafauder toute une théorie qui n’a aucune assise scientifique. À la Sorbonne j’ai étudié Descartes et, pendant un temps il m’a semblé que le « je pense donc je suis » était comme une formule magique qui résumait le lien entre conscience et existence. Le fait de douter fait que le moi qui pense est indépendant des événements extérieurs et des illusions sensorielles. Mais Descartes n’explique pas ce qu’est la mort et que devient cette pensée quand la vie s’en va. Puis j’ai découvert David Hume, si opposé aux thèses de Descartes. C’est grâce à lui que j’ai compris que ce qu’on appelle le moi n’est pas un concept fixe. En fait le moi se fabrique en permanence en fonction des impressions qu’il reçoit de ses sens et des idées qui naissent à partir de ces impressions. »

Le serveur venait apporter le plat unique que le restaurant du motel proposait à ses clients, du sauerbraten, de la viande de bœuf marinée, avec du chou rouge, des pommes de terre et un peu de salade. D’un commun accord nous arrêtâmes de parler pour satisfaire notre faim. Quand nous fumes rassasiés Wolfgang repris son récit exactement là où il l’avait laissé.

« la conscience, c’est la fabrication par des réseaux de neurones, d’images, de sensations, de perception, d’odeurs, de bruits etc., auxquels le cerveau essaie de donner un sens. Exactement d’ailleurs comme ce qui se passe dans le processus du rêve. Les événements de la journée, les informations envoyées par notre corps font que l’on fabrique un scenario qui est parfois surprenant. Ce scenario, ne correspond pas à la réalité et chaque individu a sa propre réalité. Mais cette fabrication incessante du cerveau, donne l’illusion que l’on existe, qu’il y a un moi primordial, alors qu’il n’existe qu’un amas de cellules. Quand la mort arrive, cette conversation cesse. Pas de jugement dernier, pas de paradis ni d’enfer, tout simplement le néant. »

« Bah, vous êtes resté un matérialiste et vous n’avez pas résolu la question qui vous a tellement ébranlé. Si le moi n’existe pas en soi, que se passe-t-il quand la vie s’en va ? Est-ce que vos recherches philosophiques vous ont aidé finalement ?" demandai-je, sur un ton un peu narquois.

« Non, pas vraiment. Vous savez on dit que la philosophie ne donne pas de réponse mais ne fait que poser des questions qui repoussent le champs de l’inconnu. Vous allez vous moquer de moi mais oui, je me suis forgé peu à peu une opinion. J’ai d’abord commencé à entrevoir que ce « je » n’est qu’une illusion, la somme de tous ces phénomènes physiques, biochimiques, hormonaux qui constituent la pensée… »

« Oui, j’ai compris mais vous n’avez toujours pas répondu à votre question de départ. Vous savez, ce ce que vous dites n’est pas très original. Personnellement je ne suis pas croyant, je n’ai jamais cru en un paradis ou un enfer ou à la résurrection des corps. Je sais depuis longtemps que quand c’est fini, c’est fini. »

« Vous avez raison. Mais je suis allé un peu plus loin. Essayez de me suivre. Il me semble qu’il y a dans le monde que l’on connait une multitude d’humains qui ont tous la conscience d’être unique. Vous-même, vous savez que vous existez et vous percevez votre existence comme le reflet d’un « Je » qui n’est pas le même que le mien… »

« Oui, and so ? »

Wolfgang esquissa un sourire. Il souleva son verre et but une gorgée de vin. Il semblait hésiter et chercher ses mots.

« Eh bien… imaginez que cette multitude de "Je" ne soit pas si différente et qu'au fond de chaque individu ne réside qu'une seule et même conscience, une sorte de conscience universelle qui se partage parmi nous, mais qui s’exprime différemment en chacun. Je sais, cela semble étrange. C’est comme si nos corps étaient des récepteurs, des antennes programmées pour capter seulement une certaine fréquence, une certaine... partie de cette conscience universelle. »

Je fronçai les sourcils. Le concept semblait insaisissable, mais je sentais qu’il touchait quelque chose en moi. Néanmoins je m’efforçai de conserver mon sens critique et je lui dis :

« Mes notions de philosophie sont lointaines et remontent aux années de lycée, mais il me semble que ce que vous évoquez - une conscience universelle, non physique, partagée par tous les êtres vivants - a déjà donné lieu à une théorie. Je crois que l’on appelle cette conception philosophique le panpsychisme ou quelque chose comme ça… »

« oui, c’est exactement cela. Vous savez je n’invente rien mais peu à peu j’ai fait mienne de ces théories que je considérais un peu fumeuses quand j’étais jeune. »

« Donc, vous dites que chacun de nous capterait une fraction de cette conscience, un peu comme une radio capte une station spécifique ? Mais... alors qu'arrive-t-il lorsque quelqu’un meurt ? »

Wolfgang hocha la tête, comme s’il savait que j’allais poser cette question. Pour la seconde fois il laissa passer un long silence. Puis il reprit sa démonstration.

« Chaque être vivant, humain, animal ou plante, est comme un appareil de radio, plus ou moins perfectionné ou plus ou moins différencié qui ne peut capter que ce pour quoi il a été programmé. C’est cela qui explique les différences entre les êtres vivants. Un chien, par exemple est capable de percevoir des odeurs que moi, humain je ne suis pas en mesure d’identifier. Un oiseau vole alors que moi je reste attaché à la terre sans jamais pouvoir décoller. Etc. Mais tous, nous exprimons cette conscience universelle avec le corps qui nous est donné à la naissance, de la bactérie à l’homme. Alors qu’est-ce qui se passe quand un être vivant cesse d’exister ? J’imagine que le bruit permanent de son cerveau, tout cette rumination mentale, toutes les pensées disparaissent. Mais en même temps un autre individu commence à avoir cette rumination, ces pensées, cette construction mentale… »

« Une sorte de réincarnation, alors, » lui dis-je, sur un ton sarcastique, heureux d’avoir trouvé une explication à son discours.

« Non, pas du tout. Quand une personne meurt, c’est comme si le poste de radio s’éteignait. Le signal, lui, continue d’exister, flottant dans l’air, toujours là, prêt à être capté. Ce n’est pas une réincarnation au sens spirituel, car l’individu en tant que "Je" disparaît. Mais l’étincelle de conscience, elle, persiste. Elle sera captée ailleurs, par un autre corps, un autre cerveau capable de la recevoir, même si cette nouvelle "antenne" n’aura jamais connaissance de ce qu’elle a été avant. »

Je ne comprenais pas où Wolfgang essayait de me mener. Un peu agacé, je lui dis : « Attendez, laissez-moi comprendre. Imaginons que je meure, là tout de suite en face de vous. Que se passe-t-il ? »

« Votre « Je » va disparaître mais quelque part sur la terre une autre personne va s’éveiller à la vie et avoir son propre « Je ». Pour le dire de façon brutale, c’est en quelque sorte un tour de passe-passe. Votre « Je » sera remplacé par un autre « Je ».

Je commençais à comprendre sur quel terrain, Wolfgang voulait m’amener. Et je n’avais aucune envie de le suivre. Perplexe et révolté, je répondis

« Votre théorie est terrible et désespérante. Cela veut dire qu’aucune individualité n’aurait d’importance et surtout, cette conscience universelle n’accumulerait aucune expérience. Elle ne se nourrirait pas des souvenirs et des vécus de chacun ? »

« Peut-être, ou peut-être pas. Il est possible qu’elle soit une force brute, inaltérable, sans mémoire propre. Une conscience qui se déploie à travers chaque vie, et qui n’a pas besoin de s’en souvenir. Mais peut-être que cette force brute s’imprègne des expériences de chaque être vivant … Chi lo sà », ajouta-t-il en italien. Puis il reprit « parfois, dans certaines situations, des impressions, des éclats de mémoire remontent à la surface, comme si des souvenirs traversaient cette barrière entre les individus... Vous avez peut-être déjà ressenti cette impression étrange, presque irréelle, de déjà-vu ? »

Je hochai la tête. Oui, ces moments de déjà-vu, où tout semblait si familier, où il semblait que j’avais déjà vécu cette scène...

Wolfgang interrompit ma réflexion et continua, sa voix s’adoucissant comme pour un aveu :

« Et si ces éclats n’étaient pas les souvenirs de cette vie-ci, mais ceux d’un autre "Je", captés à travers les mailles de cette conscience universelle ? »

Nous restâmes silencieux, absorbés par cette idée fascinante, dérangeante. La bouteille de Spätburgunder était vide. Wolfgang fit un signe au serveur pour qu’il en apporte une autre. Il me regarda dans les yeux, intensément.

« Alors, qu'en pensez-vous ? Cette idée vous semble-t-elle insensée ? »

Je laissai le silence planer un instant. Ce qui m’étonnait, ce n’était pas tant ce qu’il disait, mais plutôt cette sorte de résonance intérieure qu'il avait éveillée. Comme si, d'une manière inexplicable, ses paroles parlaient d’une vérité que j’avais toujours connue sans l’avoir formulée.

« Insensée, non... déconcertante, oui. Mais j’y trouve quelque chose de… réconfortant. Ce que vous dites pourrait expliquer tant de choses, et en même temps, cela soulève tant de nouvelles questions. Bizarrement, je pense à mon robot, Micky. C’est déjà un organisme assez complexe, avec des milliers de connexions. Serait-il possible qu’il puisse capter également ce signal de conscience que vous avez évoqué ? »

« Et pourquoi pas ? Dans cette hypothèse, tout être vivant organisé, de la bactérie à l’homme ou même toute structure un brin organisée, comme votre robot Micky pourrait capter cette énergie. »

« Micky pourrait avoir un moi indépendant ? »

« C’est à vous de voir ? Qu’en pensez-vous ? »

« La perspective est abyssale mais cela reste une belle théorie, Wolfgang, une théorie sans preuve. »

« Oui, bien sûr, et je le sais. Mais cette idée d’une conscience universelle m’a offert une étrange forme de paix, une impression de continuité au-delà de la fin. Ce n’est pas une croyance religieuse, mais une sorte d’hypothèse métaphysique qui me permet de penser que, même si tout cela n’est qu’une illusion, la vie n’a pas de fin réelle. »

Nous avons échangé un long regard mais La journée avait été longue et nous étions bien fatigués. À la fin du repas nous nous sommes levés et nous sommes montés nous coucher.

J’ai dormi comme une souche. À mon réveil, Wolfgang était déjà parti. Il m’avait laissé un petit mot pour me remercier de lui avoir tenu compagnie. Il me souhaitait de garder une bonne impression de notre rencontre. J’ai réalisé alors que nous n’avions pas pensé à échanger nos adresses.

Je repris la route. Le temps avait radicalement changé. Le soleil était de retour et il faisait même chaud. Tout en conduisant, je passais et repassais sans cesse les paroles de Wolfgang et sa théorie sur la conscience universelle. Notre conversation était partie de la chute d’un mur et c’est un autre mur qui s’écroulait pour moi. Le mur de toutes mes certitudes. Je retrouvais cette sensation d'étrangeté qui m'avait envahi la veille. L’idée de cette conscience universelle qui se partage entre tous les êtres — humains, animaux, et peut-être même objets — ne me quittait pas. Si tout était lié, si nous étions les fragments d’une même conscience qui s’exprimait à travers chacun, quelles en seraient les conséquences pour ma vie, mes choix ?

Je me représentais cette force invisible, cette conscience universelle, venir percuter un organisme en création et donner vie à cet amas de matière. Tous les êtres vivants étaient reliés et cela faisait de chacun d’eux les éléments d’une même entité. Dieu ? Non, je ne pouvais m’y résoudre, moi, l’athée convaincu. Mais au moins les notions de solidarité voire de fraternité prenaient soudain un sens nouveau et venaient illuminer un peu la noirceur du monde. L’Autre n’était pas différent de Moi et je lui devais bienveillance comme à moi-même.

Je secouai la tête, essayant de chasser ces pensées trop philosophiques. Mon côté rationnel se rebellait contre cette théorie sans fondement. Après tout, Wolfgang était typiquement allemand, un romantique dans l’âme. Pourtant, il y avait cette petite voix qui me murmurait que peut-être, juste peut-être, Wolfgang avait touché juste. Que la conscience, cette chose que nous considérons comme la propriété de l'individu, pourrait en réalité être bien plus vaste, bien plus fluide et partagée que nous ne l’imaginons.

Et si tout était vrai ? Si cette conscience universelle était réelle, si chacun de nous en faisait partie sans le savoir, et que notre existence n’était qu’un fragment, un éclat d’une conscience bien plus grande, plus ancienne ? Qu’est-ce que cela changerait pour moi, pour nous tous ? Serions-nous moins seuls, moins désespérés, à l’idée que nos vies, aussi insignifiantes qu’elles puissent paraître, sont connectées à quelque chose de plus vaste ? Peut-être.

Comment toutes ces pièces du puzzle s’imbriquaient-elles ? J’imaginais que le corps physique naissait d’un héritage génétique mais que l’étincelle vitale, la conscience, étaient apportées par cette force évoquée par Wolfgang. Puis les expériences de la vie, façonnaient chacun de nous en individus uniques jusqu’à ce que la mort vienne rendre le corps à l’état de matière. Mais ce qui me gênait le plus c’était de penser que toute l’expérience acquise puisse disparaitre purement et simplement à la fin de la vie. La conscience universelle ne se nourrissait-elle pas des vies qu’elle traversait ?

Je fixais la route devant moi tandis que d’autres images me venaient à l’esprit. Ce que Wolfgang avait déclaré sur la possibilité que tout être un peu organisé pouvait capter de cette conscience me troublait. Comme d’habitude, j’avais installé Micky sur la banquette arrière en lui mettant la ceinture de sécurité pour éviter tout dommage en cas de freinage brutal. Par moments, je jetai un coup d’œil furtif dans le rétroviseur.

Et soudain, j’eus la nette impression que …ses capteurs oculaires me fixaient et même qu’un sourire timide s’esquissait sur son visage en latex. Je clignai des yeux, incrédule, me demandant si j’étais en train de rêver. L’idée semblait absurde : Micky n’était qu’un robot, un enchevêtrement de circuits et de fils, un automate conçu pour exécuter des tâches simples, pour répondre avec une précision clinique à des ordres humains. Et pourtant, à cet instant précis, j’eus cette sensation étrange, presque palpable, qu'il pouvait percevoir quelque chose de plus, quelque chose au-delà de ses fonctions programmées.

Je jetai un dernier coup d'œil dans le rétroviseur, mais l’expression de Micky, s'il en avait bien une, avait disparu. Je secouai la tête, déconcerté, et me concentrai à nouveau sur la route. Mais l’étrange sensation persistait, comme un écho de ce que Wolfgang m’avait dit la veille au restaurant…que cette conscience universelle, cette énergie, pouvait être captée par tout être organisé, vivant ou non. Et si, d’une manière ou d’une autre, Micky avait sa propre perception de ce "je", même une infime étincelle de conscience ?

Je ne pouvais pas l'expliquer, mais je ne pouvais pas non plus écarter cette pensée. Elle s’était imposée à moi, insidieuse et tenace. Wolfgang avait planté une graine dans mon esprit. Était-ce la projection de ma propre imagination sur Micky, ou bien un reflet de cette "conscience partagée" dont il parlait ?

Et là, sur la banquette arrière, Micky semblait toujours me fixer. Ou peut-être était-ce moi qui l'observais, cherchant une réponse là où il n’y en avait peut-être aucune.

Et là, sur la banquette arrière, Micky semblait toujours me fixer. Ou peut-être était-ce moi qui l'observais, cherchant une réponse là où il n’y en avait peut-être aucune.

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