Chapitre 8

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Maëna rentra bien plus tard dans la chambre.

La lumière du crépuscule avait presque disparu derrière les fenêtres, remplacée par ce bleu profond qui tombait sur l’académie lorsque les lanternes des galeries commençaient à s’allumer une à une. Lythra s’était réveillée quelques minutes plus tôt seulement, encore allongée sur son lit, l’uniforme froissé, les cheveux défaits contre l’oreiller et l’esprit noyé dans les dernières bribes d’un sommeil trop court. Pendant quelques secondes, elle avait oublié où elle était. Puis la chambre 412, le plafond clair, le bureau, la fenêtre ouverte sur les jardins suspendus et le nom d’Alba lui étaient revenus d’un seul coup.

La porte s’ouvrit dans un léger grincement, et Maëna entra en tenant trois livres contre elle, une pomme à moitié croquée coincée entre ses dents et une expression de fatigue dramatique sur le visage. Elle referma la porte avec son pied, posa ses affaires sur son lit, retira la pomme de sa bouche puis observa Lythra comme si elle venait de découvrir une scène particulièrement intéressante.

— Tu as dormi toute habillée.

Lythra cligna lentement des yeux.

— Je sais.

— Sur le dessus de tes couvertures.

— Je sais aussi.

— Avec ton cahier par terre.

Lythra baissa les yeux vers le sol, où son cahier de cours reposait effectivement ouvert, une page légèrement pliée contre le bois.

— Je l’avais oublié.

Maëna resta silencieuse quelques secondes, puis hocha la tête avec gravité.

— Premier jour réussi. Tu as officiellement été vaincue par l’académie.

Un rire fatigué échappa à Lythra avant qu’elle ne puisse le retenir. Elle se redressa lentement, passa une main contre son visage, puis sentit aussitôt le poids de la journée revenir dans ses épaules. Les cours, les visages, les couloirs, Alpine, les seuils, les mots du professeur, tout se mélangeait encore dans sa tête avec une intensité presque douloureuse. Maëna dut le remarquer, parce qu’elle cessa de plaisanter pendant quelques secondes et s’assit sur son propre lit en la regardant avec un peu plus d’attention.

— Ça va ?

Lythra hésita.

La réponse simple aurait été oui. La réponse prudente aussi. Alba aurait probablement répondu oui sans réfléchir, avec un sourire discret, pour éviter qu’on lui pose d’autres questions. Mais Maëna avait ce regard direct, trop vivant, trop sincère, comme si elle refusait instinctivement les réponses vides.

— Je crois que cette journée était juste… beaucoup.

Maëna souffla aussitôt, comme soulagée d’entendre autre chose qu’un mensonge poli.

— Ah, ça. Oui. L’académie adore faire croire que le premier jour est simple, mais c’est faux. On te jette trois professeurs, cinq couloirs impossibles, deux cents visages inconnus et un emploi du temps écrit par quelqu’un qui déteste les êtres humains.

Lythra sourit légèrement, mais son regard dériva malgré elle vers la fenêtre. Au loin, les dernières lumières du jour glissaient sur les toits de l’académie, et les fissures rouges du ciel semblaient presque plus sombres à cette heure. Maëna suivit son regard, puis se laissa tomber en arrière sur son lit, les bras ouverts.

— Ne me dis pas que tu penses encore aux cours.

— Pas exactement.

— Mauvaise réponse. Ça veut dire oui, mais d’une manière plus compliquée.

Lythra resta silencieuse un instant, puis ramassa son cahier au sol et le posa sur ses genoux. Ses doigts effleurèrent la page où elle avait écrit quelques mots pendant le dernier cours, juste avant que le professeur ne parle des seuils. Les lignes étaient propres au début, puis l’écriture devenait plus irrégulière, presque tremblante.

— Tu connais bien Alpine ?

Maëna se redressa d’un coup sur les coudes.

— La princesse ?

Lythra sentit son cœur battre un peu plus fort, mais elle força son expression à rester calme.

— Oui.

Maëna la regarda longuement, puis plissa les yeux.

— Pourquoi ?

— Je l’ai croisée aujourd’hui.

— Tout le monde la croise. Elle est difficile à manquer.

— Oui, mais…

Lythra chercha ses mots. Il fallait que la question paraisse naturelle. Curieuse, peut-être. Pas obsessionnelle. Pas dangereuse. Elle devait rester Alba, une nouvelle élève intriguée par la princesse comme n’importe qui aurait pu l’être après une première journée à l’académie.

— Elle avait l’air seule.

Le visage de Maëna changea légèrement. Pas beaucoup. Juste assez pour que Lythra comprenne qu’elle n’était pas la première à l’avoir remarqué.

— Elle l’est souvent.

La réponse était venue plus doucement que les autres.

Maëna se redressa complètement et ramena ses jambes contre elle. Pendant quelques secondes, elle ne plaisanta pas, ce qui donnait à la pièce une atmosphère étrange, presque trop calme après l’agitation de son arrivée.

— Alpine est entourée tout le temps, mais ça ne veut pas dire qu’elle est proche des gens. C’est même plutôt l’inverse. Il y a toujours quelqu’un autour d’elle. Des nobles, des professeurs, des élèves qui veulent se faire remarquer, son garde derrière les portes, des gens qui veulent être vus avec elle. Mais des amis ? Des vrais ? Je ne sais pas.

Lythra sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Elle repensa à ce regard dans le couloir. À cette seconde où Alpine avait semblé fatiguée au-delà de ce que son sourire laissait voir. À cette distance invisible qui existait autour d’elle, même lorsqu’elle marchait au milieu d’un groupe.

— Elle participe à des clubs ? demanda Lythra.

Maëna arqua un sourcil.

— Tu veux devenir amie avec la princesse ?

La question tomba si directement que Lythra sentit la chaleur lui monter au visage.

— Non. Enfin… Je ne sais pas. Je me demandais juste.

— Alba.

— Quoi ?

— Tu as l’air de quelqu’un qui vient d’avoir une idée dangereuse.

— Ce n’est pas dangereux de vouloir parler à quelqu’un.

— Avec une personne normale, non. Avec Alpine, ça peut vite le devenir, parce que les gens autour d’elle transforment tout en affaire politique. Si elle rit avec quelqu’un, on en parle. Si elle refuse une invitation, on en parle. Si elle s’assoit trois minutes à côté de toi, quelqu’un se demandera ce que ça veut dire.

Lythra baissa légèrement les yeux.

Cela rendait les choses encore plus compliquées. Pourtant, au lieu de la décourager, cette difficulté renforçait presque son besoin de trouver une solution. Si Alpine vivait réellement dans ce genre de cage, alors l’approcher frontalement serait impossible. Il lui faudrait une raison. Un lieu. Quelque chose qui ne paraisse ni forcé ni intéressé.

— Donc personne ne peut vraiment l’approcher ?

Maëna fit une moue.

— Si. Mais il faut un contexte. Un cours commun, une activité, un devoir, une compétition, quelque chose qui donne une excuse. Tu ne peux pas juste arriver devant elle en disant “Bonjour, j’aimerais être ton amie”. Enfin, tu peux, mais je veux être là pour voir le désastre.

Lythra eut un rire nerveux.

— Très rassurant.

— Je suis là pour ça.

Maëna réfléchit quelques secondes, les yeux levés vers le plafond comme si elle fouillait dans une liste invisible.

— Elle fait de la magie aquatique, évidemment. Elle est très douée. Mais ce n’est pas vraiment accessible si tu n’es pas inscrite dans ce module. Elle assiste parfois aux débats historiques, mais ce sont surtout des nobles insupportables qui aiment s’écouter parler. Elle va aussi aux cérémonies de traditions, quand l’académie en organise. Et…

Elle s’interrompit soudain.

Lythra releva les yeux.

— Et ?

Maëna claqua des doigts.

— L’atelier d’archives anciennes.

Le cœur de Lythra rata presque un battement.

— Quoi ?

— Une fois par semaine, certains élèves aident à classer, recopier ou traduire de vieux documents pour les professeurs. C’est très ennuyeux pour les gens normaux, donc presque personne n’y va volontairement. Mais Alpine y passe parfois.

Lythra tenta de garder une expression neutre, mais à l’intérieur, quelque chose venait de s’ouvrir.

Une possibilité.

Enfin.

— Pourquoi elle y va ?

Maëna haussa les épaules.

— Aucune idée. Peut-être parce que c’est calme. Peut-être parce qu’il y a moins de monde. Peut-être parce que personne ne peut vraiment lui parler pendant qu’elle recopie des textes poussiéreux. Ou alors elle aime vraiment les archives, ce qui serait très triste pour elle.

Lythra fixa son cahier, mais elle ne voyait plus vraiment les pages. Les archives anciennes. Des documents. Un endroit calme. Un prétexte naturel. Elle pourrait s’inscrire, poser des questions, travailler à côté d’elle, apprendre à la connaître sans donner l’impression de la poursuivre. Et en même temps, les archives pourraient contenir des informations utiles sur les seuils, le palais, les anciennes fondations, peut-être même sur les premières explorations.

La possibilité était si parfaite qu’elle en devenait presque inquiétante.

— Comment on s’inscrit ?

Maëna sourit lentement.

— Donc tu veux vraiment devenir amie avec elle.

— Je veux juste…

Lythra s’arrêta.

Elle ne pouvait pas dire la vérité. Pas même une partie. Alors elle inspira doucement, choisissant ses mots avec soin.

— Je veux comprendre cet endroit. Et elle fait partie de cet endroit.

Maëna la regarda quelques secondes sans répondre. Son expression était moins moqueuse qu’avant, presque attentive, comme si elle avait entendu quelque chose derrière la phrase.

Puis elle hocha la tête.

— Demain, je te montrerai le panneau des ateliers. Si les inscriptions sont encore ouvertes, tu pourras mettre ton nom. Enfin… ton nom officiel.

Alba.

Le mot resta suspendu entre elles sans être prononcé.

Lythra sentit une légère crispation dans sa gorge, puis acquiesça.

— Merci.

Maëna se laissa retomber sur son oreiller avec un soupir exagéré.

— Par contre, si tu deviens amie avec la princesse avant moi, je le prendrai très mal.

— Tu veux devenir amie avec elle ?

— Pas vraiment, mais j’aime avoir des options.

Lythra rit doucement, et cette fois le rire lui fit du bien. Il ne chassa pas l’angoisse. Il ne résolut rien. Mais il allégea quelque chose, juste assez pour qu’elle respire un peu mieux.

La nuit descendait lentement sur l’académie. Les lanternes s’allumaient une à une dans les jardins suspendus, et les couloirs du dortoir se remplissaient des bruits d’étudiants qui rentraient de leur première journée. Maëna commença à raconter une histoire absurde sur une élève qui s’était retrouvée enfermée dans la mauvaise aile pendant trois heures l’année précédente, mais Lythra l’écoutait à moitié seulement.

Son esprit était déjà ailleurs.

Dans une salle d’archives.

Entre des rayonnages anciens.

Face à Alpine.

Pour la première fois depuis son arrivée à l’académie, l’idée de l’approcher ne lui semblait plus totalement impossible.

Pas facile.

Pas sans risque.

Mais possible.

Et dans ce palais de mensonges, une possibilité suffisait déjà à faire naître un espoir dangereux.

Je partirais logiquement sur la scène suivante : la visite nocturne de Vaelith, puisque tu avais choisi l'ordre :

  1. Trouver un moyen d'approcher Alpine ✅
  2. Vaelith sur le toit ⬅️ maintenant
  3. Repas du soir d'Alpine

La chambre 412 était plongée dans le silence.

Depuis presque une heure, les lumières des dortoirs s'éteignaient progressivement les unes après les autres. Les voix dans les couloirs s'étaient faites plus rares. Même Maëna avait fini par abandonner toute conversation pour s'enfoncer sous sa couverture après avoir juré qu'elle se coucherait tôt.

Ce qui, selon elle, signifiait minuit passé.

Lythra, elle, ne dormait pas.

Allongée sur le dos, elle observait les ombres mouvantes du plafond.

Les archives.

Alpine.

Les seuils.

Les explorateurs.

Ses pensées tournaient en boucle.

Plus elle repensait au cours de l'après-midi, plus une colère sourde grandissait au fond d'elle.

Deux mille ans.

Deux mille ans et ils continuaient.

Les professeurs parlaient des seuils comme d'un sujet fascinant.

Comme d'un domaine d'étude.

Comme d'une aventure.

Ils n'avaient pas vu les lits du Collectionneur.

Ils n'avaient pas vu les enfants.

Ils n'avaient pas vu la cité de verre.

Ils n'avaient pas vu Zackel.

Un léger bruit contre la fenêtre interrompit brutalement ses pensées.

Tac.

Lythra se redressa immédiatement.

Silence.

Puis :

Tac.

Cette fois, elle était certaine de ne pas avoir rêvé.

Elle tourna la tête vers Maëna.

Sa colocataire dormait profondément.

Ou faisait semblant extrêmement bien.

Un troisième bruit résonna contre la vitre.

Plus discret.

Presque un signal.

Et aussitôt...

un sourire apparut sur les lèvres de Lythra.

Quelques minutes plus tard, elle ouvrait doucement la fenêtre.

L'air frais de la nuit envahit immédiatement la chambre.

Et assis sur le rebord extérieur...

comme si escalader une tour de l'académie en pleine nuit était parfaitement normal...

se trouvait Vaelith.

— Bonsoir.

— Tu es complètement fou.

— Merci.

— Ce n'était pas un compliment.

— Je décide que si.

Lythra étouffa un rire.

Il portait une veste sombre.

Ses cheveux étaient légèrement désordonnés.

Comme toujours.

Et son sourire semblait exactement identique à celui qu'il arborait lorsqu'ils étaient enfants.

Comme si le temps n'avait jamais réussi à le changer.

— Tu sais que les gens normaux utilisent les portes ?

— Les portes sont en bas.

— C'est leur principe.

— Beaucoup trop loin.

Quelques instants plus tard, ils étaient installés sur le toit.

Le vent nocturne faisait doucement onduler leurs vêtements.

Tout autour d'eux, l'académie brillait sous les étoiles.

Des centaines de fenêtres illuminaient les bâtiments.

Les jardins suspendus semblaient flotter dans l'obscurité.

Et plus loin encore...

les lumières du palais scintillaient dans la nuit.

Vaelith s'était allongé sur les tuiles.

Les bras derrière la tête.

Comme s'il était chez lui.

— Alors ?

demanda-t-il.

— Alors quoi ?

— Tu avais cette tête.

— Quelle tête ?

— Celle qui dit "je réfléchis tellement que je vais exploser".

Lythra soupira.

— J'ai eu un cours sur les seuils.

Le sourire de Vaelith disparut immédiatement.

Pas totalement.

Mais suffisamment.

— Ah.

— Exactement.

Le silence s'installa quelques secondes.

Le vent soufflait doucement autour d'eux.

Puis Lythra poursuivit :

— Ils continuent.

— Qui ?

— L'académie.

Le royaume.

Les chercheurs.

Les explorateurs.

Tous.

Elle serra les poings.

— Ils enseignent encore ça.

Comme si c'était normal.

Comme si c'était une spécialité comme une autre.

Comme si les seuils étaient juste des lieux étranges à étudier.

Vaelith resta silencieux.

Parce qu'il comprenait.

Parfaitement.

— Ils n'ont rien appris.

— Non.

— Deux mille ans.

— Oui.

Lythra baissa les yeux.

— Vaelith...

— Hm ?

— Il y a encore des gens là-bas.

Cette fois, le silence dura plus longtemps.

Ils savaient tous les deux de qui elle parlait.

Du Collectionneur.

Des prisonniers.

De Zackel.

Des autres.

De tous ceux qu'ils n'avaient pas encore rencontrés.

— Je sais.

— On ne peut pas juste continuer comme si ça n'existait pas.

— Je sais.

— Ils méritent de rentrer chez eux.

— Je sais.

Vaelith fixa quelques instants le ciel.

Puis il tourna la tête vers elle.

— Tu veux convaincre la reine.

Ce n'était pas une question.

Lythra cligna des yeux.

— Comment tu...

— Je te connais.

Il sourit légèrement.

— Tu as cette tête.

— Encore cette histoire de tête ?

— Oui.

— Je te déteste.

— C'est faux.

— Complètement faux.

Puis son sourire s'effaça progressivement.

— Tu veux changer les choses.

Lythra ne répondit pas.

Parce que c'était vrai.

Parce qu'elle y pensait déjà.

— Pas demain.

murmura Vaelith.

— Je sais.

— Pas dans une semaine.

— Je sais.

— Pas cette année.

Lythra tourna la tête vers lui.

— Pourquoi ?

Vaelith observa les lumières du palais.

Longtemps.

Très longtemps.

Puis :

— Parce qu'on ne sait presque rien.

Sa voix était calme.

Posée.

— On a vu quatre seuils. Quatre. Lythra. Il pourrait y en avoir cent. Mille. Des dizaines de mondes. Des centaines de peuples. Des règles qu'on ignore encore.

Il inspira lentement.

— Si on veut les aider... il faudra d'abord comprendre ce qu'on affronte.

Pour une fois...

Lythra ne trouva rien à répondre.

Parce qu'elle savait qu'il avait raison.

Même si elle détestait l'admettre.

Le silence revint.

Plus doux cette fois.

Puis Vaelith sourit soudain.

— Bon.

— Quoi ?

— Parlons de quelque chose de moins déprimant.

— Comme quoi ?

— La princesse.

Lythra se figea immédiatement.

Et Vaelith éclata de rire.

— Oh.

— Non.

— Oh si.

— Non.

— Tu as cette tête aussi.

— Je vais te pousser du toit.

— Voilà.

C'est exactement cette tête.

Et malgré elle...

Lythra éclata de rire.

Pour la première fois depuis le cours sur les seuils.

La nuit semblait soudain un peu moins lourde.

Le toit était devenu silencieux.

Sous eux, l'académie semblait flotter dans la nuit.

Les jardins suspendus n'étaient plus qu'une succession de lanternes dorées disséminées dans l'obscurité. Les grandes arches blanches disparaissaient progressivement dans l'ombre tandis que les fenêtres éclairées des dortoirs dessinaient des constellations artificielles sur les façades.

Vaelith était toujours allongé sur les tuiles.

Lythra, elle, gardait les genoux ramenés contre sa poitrine.

Le vent jouait doucement avec ses cheveux.

— Alors ?

demanda finalement Vaelith.

— Alors quoi ?

— Cette histoire de princesse.

— Je savais que tu n'avais pas oublié.

— Évidemment que non.

Son sourire s'élargit.

— C'est beaucoup trop intéressant.

Lythra leva les yeux au ciel.

— Je ne sais même pas pourquoi je te raconte des choses.

— Parce que je suis fascinant.

— Non.

— Parce que je suis intelligent ?

— Encore moins.

— Parce que je suis beau ?

— Vaelith.

— D'accord, j'arrête.

Il n'arrêtait jamais.

Le silence revint quelques secondes.

Puis Vaelith tourna légèrement la tête vers elle.

— Tu l'as revue ?

Cette fois, Lythra ne répondit pas immédiatement.

Son regard se perdit sur les lumières du palais.

Puis elle hocha la tête.

— Oui.

— Et ?

— Et rien.

— Rien ?

— On s'est croisées dans un couloir.

— Ah.

— Elle marchait avec des nobles.

— Évidemment.

— Son garde était derrière elle.

— Évidemment.

— Tout le monde la regardait.

— Évidemment.

— Arrête avec tes évidemment.

— J'essaie simplement de suivre l'histoire.

Lythra sourit malgré elle.

Puis son sourire s'effaça progressivement.

— Elle avait l'air triste.

Cette fois, Vaelith ne plaisanta pas.

Il resta silencieux.

— Triste ?

— Je ne sais pas.

Fatiguée.

Seule.

Quelque chose comme ça.

Elle baissa les yeux.

— Pourtant elle n'était pas seule.

Vaelith observa le ciel.

— Les gens seuls sont rarement seuls physiquement.

Lythra tourna légèrement la tête vers lui.

— Ça veut dire quoi ?

— Que les personnes les plus isolées sont souvent entourées de monde.

Sa voix était calme.

Plus calme qu'à l'habitude.

— Les rois. Les reines. Les dirigeants. Les héros. Même certains prêtres. Tout le monde leur parle. Tout le monde les regarde. Mais peu de gens les voient réellement.

Lythra resta silencieuse.

Parce qu'elle comprenait.

Parce qu'elle avait ressenti quelque chose de semblable en croisant Alpine.

— J'ai peut-être trouvé un moyen de lui parler.

Cette fois, Vaelith se redressa immédiatement.

— Ah.

— Pourquoi tu fais cette tête ?

— Parce que ça devient intéressant.

— Je regrette déjà de t'en parler.

— Continue.

Lythra lui expliqua alors l'histoire de l'atelier d'archives.

Les anciens documents.

Les manuscrits.

Les textes historiques.

Le fait qu'Alpine s'y rende parfois.

Et plus elle parlait, plus Vaelith souriait.

Ce qui n'était jamais rassurant.

— Arrête.

— Quoi ?

— De sourire comme ça.

— Je ne souris pas comme ça.

— Si.

— C'est mon sourire normal.

— C'est ton sourire "je prépare quelque chose".

— Je suis blessé.

— Tu mens.

— Un peu.

Il croisa les bras.

— C'est une bonne idée.

Lythra cligna des yeux.

— Vraiment ?

— Pour une fois, oui.

— Merci.

— Je suis généreux.

— Vaelith.

— D'accord.

Son expression redevint plus sérieuse.

— Les archives, c'est parfait.

— Pourquoi ?

— Parce que personne ne pourra prétendre que tu essaies de l'approcher.

Tu seras là pour travailler.

Elle aussi.

Tout semblera naturel.

Lythra hocha lentement la tête.

C'était exactement ce qu'elle espérait.

Puis Vaelith ajouta :

— Et si tu es chanceuse...

— Hm ?

— Tu découvriras peut-être quelque chose d'intéressant.

— Sur quoi ?

— Les seuils.

Le sourire de Lythra disparut.

Vaelith remarqua immédiatement son changement d'expression.

— Désolé.

— Non.

Ce n'est pas ça.

Elle regarda les lumières du royaume.

— J'arrête pas d'y penser.

— Je sais.

— Et si le Collectionneur est toujours là ?

— Probablement.

— Et les enfants ?

— Probablement aussi.

Le vent souffla entre eux.

Froid.

Léger.

— Ça me rend folle.

murmura-t-elle.

— Je sais.

— Ils sont coincés.

— Je sais.

— Et personne ne fait rien.

Vaelith baissa les yeux quelques secondes.

Puis :

— Nous, on fera quelque chose.

Lythra tourna immédiatement la tête vers lui.

Son ton avait changé.

Plus aucun humour.

Plus aucune légèreté.

— Pas aujourd'hui.

Pas demain.

Pas cette année.

Mais un jour.

Il soutint son regard.

— On reviendra.

Le cœur de Lythra se serra.

Parce qu'elle savait qu'il le pensait réellement.

Parce qu'elle savait que lorsqu'il promettait quelque chose...

il passait souvent sa vie entière à essayer de le réaliser.

Un silence plus doux s'installa.

Puis Vaelith observa soudain l'une des tours du palais.

— Tu sais...

— Quoi encore ?

— Si tu deviens amie avec la princesse...

Lythra soupira déjà.

— Vaelith...

— Écoute-moi.

— Je refuse.

— Imagine.

— Non.

— Tu deviens son amie.

— Non.

— Puis tu devient reine.

— Vaelith.

— Puis tu me présentes.

— Non.

— Puis je deviens conseiller royal.

— Absolument pas.

— Puis je dirige secrètement le royaume.

Lythra éclata de rire.

Malgré elle.

Encore.

— Tu serais renvoyé en une semaine.

— Trois jours.

— Une journée.

— C'est possible.

Leur rire se perdit dans le vent nocturne.

Pendant quelques instants, les seuils.

Les mensonges.

Le Dormeur.

La reine.

Tout semblait plus loin.

Comme si le toit les isolait du reste du monde.

Puis les cloches de l'académie résonnèrent au loin.

Une heure tardive.

Très tardive.

Vaelith leva les yeux vers le ciel.

— Je devrais partir.

— Oui.

— Tu as cours demain.

— Toi aussi.

— Je suis une catastrophe académique.

— Ça n'est pas une excuse.

— C'est pourtant la seule que j'ai.

Il se releva finalement.

Puis tendit une main vers elle.

Lythra l'accepta.

Vaelith l'aida à se remettre debout.

Et pendant quelques secondes, ils observèrent ensemble les lumières de l'académie.

Les dortoirs.

Les jardins.

Les passerelles suspendues.

Et quelque part derrière toutes ces fenêtres...

Alpine.

Sans doute déjà endormie.

Ou peut-être aussi incapable de trouver le sommeil qu'eux.

— Bonne nuit, Lythra.

— Bonne nuit, Vaelith.

Puis il disparut dans l'obscurité des toits.

Comme il était venu.

Silencieux.

Presque irréel.

Et tandis que Lythra regagnait sa chambre, une pensée continuait de tourner dans son esprit.

Demain.

Elle s'inscrirait à l'atelier d'archives.

Et pour la première fois depuis son arrivée à l'académie...

elle avait l'impression d'avancer vers quelque chose.

Le réfectoire principal était presque plein.

À cette heure de la soirée, les longues tables de bois étaient occupées par des centaines d'étudiants. Les conversations se mêlaient aux bruits des couverts, aux rires et aux allées et venues incessantes des serveurs.

Des lustres de cristal suspendus au plafond diffusaient une lumière chaude qui se reflétait sur les hautes fenêtres donnant sur les jardins suspendus.

Alpine était assise au milieu de son groupe habituel.

Enfin...

au milieu physiquement.

Parce que depuis plusieurs minutes, elle avait surtout l'impression d'être à côté de la conversation plutôt qu'à l'intérieur.

— Mon père pense que le Conseil va encore repousser la réforme.

— Évidemment qu'ils vont la repousser.

— Ils la repoussent depuis quatre ans.

— C'est justement pour ça qu'ils vont continuer.

Les discussions tournaient autour de la politique.

Comme souvent.

Des familles nobles.

Des terres.

Des alliances.

Des mariages.

Des décisions royales.

Des sujets qu'Alpine connaissait déjà depuis l'enfance.

Et qui la fatiguaient de plus en plus.

Elle piqua distraitement un morceau de pain dans son assiette.

Sans réellement écouter.

— Alpine ?

Elle releva légèrement la tête.

— Hm ?

— Tu n'as rien entendu de ce qu'on vient de dire.

Le garçon en face d'elle souriait.

Poliment.

Comme toujours.

— Désolée.

— Tu es fatiguée ?

— Un peu.

— Les cours ?

— Peut-être.

Elle n'avait pas envie d'expliquer davantage.

Heureusement, quelqu'un reprit aussitôt la conversation.

Comme si sa réponse n'avait jamais eu d'importance.

Comme si sa présence suffisait.

Alpine baissa les yeux vers son assiette.

Et cette pensée lui fit plus mal qu'elle ne l'aurait voulu.

Un éclat de rire attira son attention à l'autre bout du réfectoire.

Instinctivement, elle releva les yeux.

Et les aperçut.

Nara.

Elior.

Vercin.

Maëna.

Et...

Alba.

Le groupe occupait une table plus petite près d'une fenêtre.

Elior racontait visiblement quelque chose de ridicule puisque Nara semblait hésiter entre rire et l'étrangler.

Maëna parlait avec les mains.

Vercin lisait en mangeant.

Ce qui paraissait profondément dangereux.

Et Alba...

riait.

Pas fort.

Pas longtemps.

Mais elle riait.

Alpine sentit son regard s'attarder.

Juste un peu.

Plus qu'il n'aurait dû.

— Tu regardes quoi ?

La question la fit presque sursauter.

— Rien.

— Tu regardais quelqu'un.

— Non.

— Si.

— Non.

La jeune fille assise à sa gauche sourit.

— Tu es très mauvaise menteuse.

Alpine détourna les yeux.

Et aussitôt la conversation repartit dans une autre direction.

Comme toujours.

Sans elle.

Sans qu'elle ait réellement besoin de participer.

Son regard retourna malgré elle vers l'autre table.

Ils avaient l'air...

simples.

Naturels.

Comme si personne ne réfléchissait à chacun de ses mots.

Comme si personne n'attendait quoi que ce soit d'eux.

Elior venait visiblement de faire tomber quelque chose.

Nara lui donnait un coup sur l'épaule.

Maëna riait.

Alba aussi.

Et soudain...

Alpine se demanda ce que cela faisait.

D'être avec des gens qui ne voyaient pas une princesse.

Une héritière.

Une future reine.

Juste...

une personne.

— Alpine ?

Encore.

Toujours.

Elle tourna la tête.

— Oui ?

— On te parlait.

— Désolée.

— Tu es vraiment ailleurs ce soir.

Elle força un sourire.

— Je vais bien.

Le mensonge sortit facilement.

Trop facilement.

Parce qu'elle le répétait depuis des années.

Un mouvement derrière les grandes portes du réfectoire attira brièvement son attention.

Son garde venait de prendre position dans le couloir.

Comme tous les soirs.

Comme tous les jours.

Comme toujours.

Une présence constante.

Protectrice.

Mais parfois...

étouffante.

Parfois, Alpine avait l'impression que même sa propre solitude était surveillée.

Son regard retourna une dernière fois vers la table d'Alba.

Cette dernière disait quelque chose à Maëna.

Puis les deux éclatèrent de rire.

Et pendant quelques secondes...

Alpine sentit une étrange pointe de jalousie.

Petite.

Discrète.

Presque honteuse.

Parce qu'elle ne connaissait même pas cette fille.

Parce qu'elles ne s'étaient parlé qu'une seule fois.

Enfin...

pas du tout, en réalité.

Elles avaient seulement échangé un regard dans un couloir.

Et pourtant...

Alba semblait déjà posséder quelque chose qu'Alpine cherchait depuis longtemps.

Une place.

Parmi les autres.

Une vraie.

Pas celle que le royaume lui avait donnée à sa naissance.

Une place qu'on lui avait offerte parce qu'on appréciait sa présence.

Pas son titre.

Pas son nom.

Pas son avenir.

Simplement elle.

La pensée resta avec elle jusqu'à la fin du repas.

Et lorsqu'elle quitta finalement le réfectoire pour retourner vers les appartements royaux...

elle se surprit à espérer recroiser Alba dans les jours à venir.

Sans vraiment comprendre pourquoi.

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