Chapitre 1 : La falaise
Aslan est assis là, au bord d'un ruisseau, devant le feu qu'il a allumé par ses propres moyens. En contrebas de la montagne où il s'est arrêté pour passer la nuit, une grande forêt descend dans les abîmes d'une vallée obscure. Le ciel est noir mais couvert d'étoiles. Allongé à même le sol, la tête posée sur son sac, il contemple le beau croissant de Lune qui éclaire le pays. Il n'a pas la conscience tranquille depuis que son frère se trouve derrière les barreaux, dans l'ancienne forteresse de la capitale, servant aujourd'hui de prison.
- ... Je te ferai sortir de là, Ahmed.
Ahmed, un peu plus jeune que lui, gère une entreprise de réparation de motos, près de la ville, depuis plusieurs années. Il y a maintenant un peu plus de 6 mois, la police est venue l'arrêter immédiatement sur son lieu de travail après la découverte d'une cache d'armes et d'explosifs sous sa propriété. Jugé puis envoyé en prison, on le suspecte d'avoir fomenté avec son équipe un attentat terroriste visant le gouvernement d'Okhmat. Pourtant, Aslan sait pertinemment qu'Ahmed n'a rien à voir là-dedans et que ces accusations ne tiennent pas la roûte. D'ailleurs, il a un doute sur l'honnêteté des rapports de l'enquête.
- ... Je dois retrouver cette épée. J'espère que cette carte m'emmène au bon endroit.
* * *
2 jours de marche ont été nécessaires pour atteindre le lieu marqué d'une croix sur la carte, dont on a fait une copie à Aslan pour assurer la sécurité du document original, celui-ci étant précieusement conservé dans l'un des tiroirs de la chambre forte du Chef Suprême. L'aventureux charpentier sait à quelle point cette mission est sérieuse. Il s'agit d'un trésor national, mêlé à des superstitions fascinantes, tout ce qui fait rêver son dirigeant.
Aslan a emporté avec lui un sac de provisions, du matériel de campement et quelques trucs utiles pour son aventure. Il se rapproche du lieu en question, qu'il atteindra dans pas moins d'une heure. Un temps plutôt gris et un vent frais laisse présager une mauvaise météo. Les prévisions approximatives d'Aslan se confirment lorsque les premières gouttes commencent à tomber.
- Flûte. Il va falloir être prudent si ça augmente. Y a pas vraiment de chemins, par ici...
La pluie s'intensifie progressivement à mesure qu'il prend de la hauteur. Après une demi-heure d'efforts et de démarches méticuleuses dans les passages les plus difficiles, Aslan aboutit à l'endroit recherché, s'il en croit la carte en tout cas. Il se trouve vraisemblablement au sommet d'une falaise. Devant lui, environ 30 mètres de vide.
- Mmh, une falaise...
Il redoute le pire, à savoir la possiblité que le trésor soit dissimulé quelque part dans la paroi accidentée et fragile, qu'il faudrait explorer au moyen d'une corde ou d'un harnais. Malheureusement, ces moyens ne sont pas dans les options d'Aslan. Même s'il a toujours une corde avec lui, il n'a pas assez d'expérience pour entreprendre ce genre de péripéties. Surtout par temps de pluie où les conditions sont très défavorables.
- Merde, comment je vais faire ? D'abord, comment je peux être sûr que l'épée se trouve bien dans la paroi et pas en bas, ou en haut de la falaise ?
- Elle n'est pas ici.
L'envoyé d'Okhmat sursaute et fait volte-face. Il se retrouve nez-à-nez avec... ce qui ressemble à la silhouette d'une personne, blanchâtre, transparente et flottante. Il s'agit, à première vue, d'un homme en tenue de guerrier traditionnel : la fameuse tunique ajustée, en laine ou en tissu épais, appelée cherkesska, avec le papakha, chapeau emblématique en laine de mouton, les bottes en cuir et le poignard indissociable du guerrier, appelé kama. Mais l'homme en lui-même n'a rien de naturel, à part ses traits physiques dont la longue barbe.
- Salam Aleykum, Aslam. Tu as fait beaucoup d'efforts pour venir jusqu'ici.
Le concerné ne peut pas cacher sa stupeur.
- ... Qui... qui êtes vous ?! Qu'est ce que vous êtes, exactement ?!
- Tu as déjà entendu parler de moi, pas plutôt qu'à la veille de ton aventure.
- ... Vous... vous êtes...
- C'est bien ça. Je suis Akhmout, du village de Shavat. C'est mon épée qui t'a amené sur cette falaise.
Aslan n'en croit pas ses yeux. Il se trouve devant ce qu'il croit être...
- Un fantôme... vous êtes... un fantôme ?
- Je ne suis qu'une illusion. Un message, qui ne t'est pas adressé au hasard.
- Vous êtes Akhmout... le grand guerrier ? Celui qui a repoussé les rues en invoquant la foudre avec son épée ?!
- Oui, il me semble que c'est moi. Et tu te trouves à l'endroit même où cela a eu lieu. La falaise où un miracle, un don du ciel m'a gardé en vie face à l'ennemi.
- Comment... c'est possible ? Comment vous avez fait ça ? Et comment vous faites pour communiquer avec moi, alors que vous êtes mort depuis des siècles ?
- Ces questions n'ont pas autant d'importance que la vraie question... l'épée. Mon sabre légendaire. Le symbole de la grâce divine et des pouvoirs du Tout-Puissant.
- Où se trouve t-il ? Vous l'avez cachée, cette épée ? Ou c'est quelqu'un d'autre qui l'a fait à votre place, c'est bien cela ?
- Là vient la mission que j'ai à te confier. Une mission de haute importance.
- ... De quoi vous voulez parlez ?
- Il en va de l'avenir de la Kakouzie. Si tu veux sauver cette belle province du Nord-Caucase, tu devras retrouver mon épée... avant qu'il le fasse.
- "Il" ? Qui ça ?
- Le diable, le Sheitan humain qui s'est arrogé tous les pouvoirs sur le peuple kakouze. Tu ne le sais peut-être pas, mais cet homme, ou plutôt cette créature du diable, appartient à la même tribu que toi et moi, les Gapash.
Cette révélation laisse Aslan sans voix. Okhmat Zakariev ne s'était encore jamais exprimé explicitement à ce sujet. Personne ne savait vraiment de quelle tribu il était issu. Le peuple kakouze se compose de 16 tribus, la plus petite étant celle des Gapash, dont Aslan fait partie, au même titre que son maitre tyrannique. Et tout comme le guerrier Akhmout.
- Si ce fait peut te surprendre, attends d'en apprendre les détails... Mon sabre recèle de pouvoirs surnaturels qui ont lieu d'être utilisés à bon escient. Mais ces pouvoirs sont entièrement dédiés aux gens de notre tribu. Seul un homme - ou une femme - de sang Gapash peut exploiter cette force. Ce qui veut dire que ton dirigeant perfide et avare peut contrôler cette force, la maitriser et l'utiliser à sa propre volonté.
- C'est complètement... fou, je ne sais pas comment réagir à ça.
- Mon cher ami, j'ai besoin de ton aide. Et le peuple kakouze a besoin de ton aide. SI tu veux éviter que l'épée et ses pouvoirs n'atterrissent dans les mains du diable, tu devras t'en emparer avant lui, et employer les secrets de l'épée à bon escient. J'entends par là qu'il te faudra chasser ton ennemi et libérer les kakouzes de ses griffes.
- Mais comment faire ? Je ne sais pas où se trouve votre épée.
- C'est Makhloud, le forgeron de mon village, qui te dira où elle se trouve. C'est lui que j'ai envoyé pour mettre l'Epée Eclair en sécurité. Makhloud a beaucoup voyagé, et connaissait les meilleurs recoins pour accomplir cette tâche. Tout ce qu'il a laissé derrière lui en guise d'indices, se trouve là-dedans.
Le fantôme d'Akhmout vous tend un parchemin enroulé, dans un papier étonnemment bien conservé. Aslan prend l'objet dans ses mains et le considère avec des yeux remplis de fascination.
- Toutes les indications laissées par mon ami se trouvent là-dessus. Tu devras employer ton savoir, tes compétences et ta sagesse à l'accomplissement de cette quête, Aslan. J'espère que tu y parviendras. Car les enjeux sont cruciaux. L'avenir des kakouzes est en jeu. J'espère que tu y parviendras.
- ... Attendez, je... vous êtes-
- Bonne chance, mon ami. Je sais que tu es la bonne personne. Je sais que tu y arriveras. Salam Aleykoum.
Le fantôme lui adresse un sourire plein de sagesse et de bienveillance, avant de disparaitre comme de la fumée sous ses yeux ébahis.
- ... L'Epée Eclair...

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