Le cabinet de travail -2

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D’une certaine manière, je retrouvais un peu de ce « c’est comme ça » dans le bureau du maître, mais également l’impression que dans cette pièce flottaient des questions non résolues, et une sorte de liberté. Les livres, comme la messe, étaient codés, et je n’avais pas la clé. Je passai sur les tranches de tous les rayonnages pour enlever la poussière qui s’était accumulée par endroits, et je remarquai que certains livres étaient beaucoup plus poussiéreux que d’autres. En réalité, seuls les ouvrages situés à proximité du bureau étaient vraiment propres : le maître les consultait régulièrement. Y avait-il, ici aussi, une hiérarchie supérieure, un ordre canonique dans l’amour porté par mon maître à ses livres, comme il semblait y en avoir un dans l’amour porté par Dieu à ses créatures? J’eus un petit rire lorsque la question vint à mon esprit : est-ce que les livres les plus poussiéreux seraient eux aussi les premiers à pousser la porte du royaume des cieux ? J’imaginais une longue file d’attente composée de livres debout sur leur tranche et se dandinant de gauche à droite. En époussetant les livres, je voyais ceux qui figureraient les élégants et élégantes, les petits marquis impatients à la voix haut perchée, à la reliure d’or et aux pages fines comme du papier de soie. Il y avait aussi les paysans et les paysannes, les gros livres à la couverture épaisse, qu’aucune fioriture ne venait décorer. Ceux-là attendraient patiemment devant la porte du paradis, laisseraient passer les jolis livres décorés, tenteraient de se faire tout petits malgré leur papier épais et leur grosse reliure, mais Dieu - que j’imaginais sous les traits de mon maître — arriverait alors avec un sourire débonnaire et les ferait entrer avant les autres. Pour leur montrer que je connaissais leur valeur réelle, et la grande destinée à laquelle ils étaient promis dans l’au-delà, je les époussetais avec un soin particulier. Et puis je trouvai un petit livre qui semblait s’être glissé derrière les autres. C’était l’un de ceux qui iraient en premier au royaume des cieux, parce qu’il n’avait ni dorures ni pages de soie. Sa couverture était d’un jaune sale et ressemblait à mes cheveux. Il ne paraissait pas très vieux, mais il était déjà abîmé. Et puis on l’avait oublié derrière les autres, personne n’y faisait attention. J’eus soudain la conviction que ce livre-là serait celui qui accepterait de se confier à moi. Je le pris délicatement entre mes doigts et je le serrai contre mon cœur. Petit livre, moi, je te comprends. Je lui parlai comme à une poupée. Tu étais tout seul, mais je vais m’occuper de toi. Et toi, tu vas me parler, tu veux bien ? Je le nettoyai méticuleusement et je l’apportai au bureau. Si je voulais qu’il me parle, il fallait sans doute que je fasse comme le maître : que je m’assoie devant cette grande table et que je prenne un air très concentré en le regardant. Je jetai un œil autour de moi. Si on me voyait assise sur le fauteuil du maître, je risquais de bons coups sur les fesses. Je m’assis très doucement, presque pas, je restai presque en équilibre sur le bord du fauteuil, et je pris un air sérieux et concentré. Mes pieds ne touchaient pas le sol. Petit livre, c’est le moment la sensation pénible d’abandonner un ami que toutes et tous avaient également délaissé..

Il ne me révéla rien. Ses caractères étaient toujours aussi ésotériques, et j’avais beau tourner les pages, je ne parvenais pas à faire émerger le sens qui pourtant affleurait. Je collai mon oreille contre la couverture. Il resta silencieux. J’eus envie de pleurer. Fallait-il reprendre le ménage comme si de rien n’était ? Mes mains ne voulaient pas. Je balayai du regard le bureau du maître. Des papiers, un livre ouvert, un autre fermé, et cet encrier qui débordait presque. Je repensai aux contes que j’avais entendus raconter par Mariette, la vieille cuisinière, lors des veillées. Pour faire de la magie, il faut souvent une baguette. Elle était là, trempée dans cette encre noire. Je m’en saisis et la pointai sur le livre.

Aussitôt, je réalisai l’ampleur de la bêtise que je venais de faire, mais il était déjà trop tard : une énorme tache défigurait la page et s’imprégnait sur les suivantes. J’avais voulu rendre ce livre lisible pour moi, je l’avais rendu illisible pour mon maître. Ce n'étaient plus des coups sur les fesses que je risquais, c’était bien pire, toute une série de conséquences que ma mère me soufflait parfois avec angoisse lorsqu’elle voulait me convaincre d’être sage : le renvoi pour toutes les deux, les grands chemins, la misère, la mendicité, la mort. Cette grosse tache, c’était la boue dans laquelle j’allais finir, le gros nuage noir au-dessus de moi. J’éclatai en sanglots.

Tandis que la panique me gagnait, j’oubliai totalement l’heure et le travail pour lequel j’avais pénétré dans cette pièce. Au centre du cercle formé par les murs, je me noyais dans une terreur insoluble. Était-ce le jour où ma vie allait basculer, où j’allais tout perdre ? Allais-je devenir ce que Pierre avait été dans son enfance, une petite mendiante, pieds nus et tête décoiffée, qui inspire la répulsion et la pitié à celles et ceux qui la regardent ? J’étais pétrifiée devant le livre. Et je tenais toujours à la main cette satanée baguette magique, qui n’avait apporté qu’une malédiction. La porte s’ouvrit doucement, je fis un bond. Et une tête rieuse émergea.

— Je t’ai fait peur ? Tu aurais vu comme tu as sauté !

Élisabeth. Sa joie de vivre me redonnait espoir, j’avais envie de m’en abreuver.

— Tu es toute pâle. Que fais-tu au bureau de mon père ?

Il n’y avait pas de colère dans sa voix. Élisabeth n’était pas ce genre de maîtresse, d’ailleurs, elle n’était pas encore ma maîtresse : pour l’instant, elle était mon amie. Si c’était sa mère qui était entrée, c’en aurait été fini de moi, en une seconde.

— Élisabeth, j’ai fait quelque chose de terrible…

Elle s’inquiéta un instant, puis s’approcha de moi, se pencha au-dessus de mon épaule pour voir de quoi il s’agissait, et éclata de rire.

— C’est ça qui te met dans cet état ?

— C’est grave, tout de même…

Elle saisit la plume d’une main ferme et la reposa dans l’encrier. Puis, elle prit le livre et le contempla en sifflant d’admiration.

— Tu ne l’as pas raté !

— Ça peut se laver ?

— Non, ça ne se lave pas… Il est fichu.

Ce mot me tordit le ventre. J’avais tué un livre. Le petit livre que j’avais serré contre moi quelques minutes plus tôt. Je l’avais trahi.

— Ce n’est pas grave, mon père en a plein, il ne s’en rendra même pas compte !

— Mais… Que va-t-on faire ?

— Où l’as-tu trouvé ?

Je lui montrai la place sur l’étagère, et lui indiquai la manière dont il était tombé derrière les rayonnages, caché par des livres plus grands, plus beaux.

— C’est d’autant mieux : il ne manquera pas à mon père, puisqu’il l’avait déjà perdu !

J’en fus à peine consolée. J’avais voulu tirer ce petit livre de l’oubli, et je l’y replongeais après l’avoir défiguré. J’avais honte.

— Allez, viens, il fait déjà nuit et ta mère est inquiète.

Elle fit un geste pour remettre le livre à la place où je l’avais trouvé, mais je l’arrêtai.

— Élisabeth, pourrais-tu… ?

J’avais honte de ce que je voulais lui demander, mais j’en éprouvais un besoin étrange. Moi qui n’acceptais pas les rituels de l’église, j’attachais à ce livre une signification mystique que je ne parvenais pas à m’expliquer. J’avais peur qu’elle me rie au nez, mais je lui demandai tout de même :

— Pourrais-tu m’en lire un passage ?

Elle soupira.

— Il a l’air très ennuyeux.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Pensées de M. Pascal sur la religion et quelques autres sujets qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers.

— C’est beau.

— Non, c’est ennuyeux.

— Lis-moi, s’il te plait.

Elle prit une inspiration.

« Que ceux qui combattent la Religion apprennent au moins quelle elle est avant que de la combattre. »

Je sursautai. Comment avait-il su ?

— On a trouvé ça après sa mort dans ses papiers ?

Élisabeth haussa les épaules en signe d’indifférence.

— Bon, tu viens ?

— J’arrive.

Elle attendit sans comprendre.

— Pourrais-tu me laisser seule avec lui, s’il te plaît ?

Elle eut un geste pour demander de qui je parlais, puis comprit que c’était du livre. Elle commença par pouffer, mais étouffa son rire lorsqu’elle vit mon sérieux.

— Tu fais vite, d’accord ? Tout le monde va s’inquiéter, et en plus mon père va rentrer.

Dès qu’elle fut sortie, je le saisis fermement et je m’adressai à lui pour ainsi dire les yeux dans les yeux. Je lui expliquai combien j’étais désolée de l’avoir abîmé, et lui fis une promesse que je pensais alors presque impossible à tenir : un jour, petit livre, je te retrouverai et je te laisserai m’expliquer tout ce que tu sembles avoir compris sur la religion, et qui m’échappe encore. Un jour.

En quittant le cabinet, j’eus la sensation pénible d’abandonner un ami que toutes et tous avaient également délaissé.

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