Le soleil - Partie 2

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En ce jour de 1762, je ne savais pas qu’Elisabeth avait elle aussi trouvé du sang dans ses vêtements. Contrairement à la boue dont elle maculait régulièrement ses robes, cette tâche-là l’avait gênée. Elle aurait aimé n’en parler à personne, mais elle ignorait comment nettoyer la marque infamante qui la suivait partout et lui faisait craindre une mort lente, par fuite inexorable de la vie. Finalement, c’était à ma mère qu’elle en avait parlé, c’était d’elle qu’elle avait reçu les conseils que les femmes se transmettent de génération en génération, et c’était elle qui avait prévenu Madame du nouvel état de sa fille. Alors, Élisabeth n’était pas venue jouer. Elle était devenue une femme.

Ma mère avait ensuite lavé soigneusement les draps qu’elle m’avait chargée d’étendre, elle avait frotté très longtemps mais on pouvait encore y voir comme une ombre brune. Je tendis les bras pour poser au moins une partie de mon paquet sur le cordage, mais il était lourd et je manquai de tomber en arrière. Je recommençai plusieurs fois en me concentrant. Je découvrais ce qu’était le travail : la douleur dans mes bras, l’inconfort de me tenir debout sur une chaise dans la cour, et surtout la solitude et l’écrasante responsabilité : si je faisais tomber ce que je tenais, alors tout serait sale et plein de graviers, et ma mère devrait recommencer sa tâche harassante, frotter dans l’eau glacée, sans jamais se plaindre. Qui étais-je pour protester ? Je tendis les bras à nouveau en tentant d’ignorer la douleur de mes muscles, et parvins à hisser le ballot sur la corde. Il fallait ensuite répartir équitablement son poids des deux côtés, et tirer sur chaque bord pour former une ligne bien droite, un tombé vertical qui, je l’espérais, viendrait lisser les plis que j’avais laissés se former. Je dus m’y reprendre à plusieurs fois, déplacer ma chaise, sursauter en voyant le drap près de tomber, soupirer de soulagement en le rattrapant sans qu’il ne touche le sol. Quand ma mère se chargeait d’étendre le linge, elle faisait cela en quelques minutes, et parfois elle chantonnait. J’eus envie de protester, et de lui dire que j’étais trop petite pour ce travail ; j’eus honte de cette pensée, et forçai la résignation à s’installer à nouveau en moi. Je pensai son corps, ses bras musclés, sa tête baissée. Le mien allait s’adapter. Quand je fus parvenue à un résultat pitoyable mais stable et plutôt lisse, je m’effondrai sur la chaise. L’angoisse de toute l’existence qui m’attendait m’assaillit brusquement. Ma robe était trempée, je grelottais dans le soleil de mars. Je levai les yeux vers la lumière. Était-ce le début d’une nouvelle vie, la fin de l’enfance ? En tendant l’oreille, j’entendis une musique que je n’avais pas remarquée jusqu’ici, concentrée que j’étais à mal faire le travail qui m’occuperait désormais chaque jour. La musique venait d’une fenêtre à l’étage, et était changeante : parfois mélodieuse et fluide, elle devenait soudain hésitante, voire parfois dissonante. Je ramenai la panière à la cuisine aussi discrètement que je le pouvais, afin que ma mère ne me confie pas immédiatement une autre tâche. En passant près de la porte de la cuisine, je vis le coin de son tablier disparaître dans l’ombre. 

Au premier étage, la musique me guida vers le salon. La porte était entrouverte, je jetai un œil à l’intérieur. C’était Élisabeth qui était assise devant l’instrument, et en tirait maladroitement des notes désordonnées. À côté d’elle, une femme sèche marquait le rythme avec une petite badine, dans des gestes si nerveux qu’on eût dit qu’elle se retenait de frapper directement son élève. Après quelques mesures, elle lui fit signe de se lever, s’assit à sa place et laissa couler d’un seul coup un flot mélodieux qui m’enchanta, et qui n’avait rien à voir avec ce que mon amie avait fait. J’eus de la peine pour elle : elle était aussi incompétente au clavecin que je ne l’étais avec le linge. Soudain, je sentis une présence derrière moi; je sursautai.

— Qu’est-ce que tu viens fouiner là, toi ?

Madame me regardait. Son corps, qui me dominait de plusieurs têtes, était raide, ses bras croisés devant sa poitrine, et son visage tendu autour de ses sourcils froncés.

J’éclatai en sanglot, et ses sourcils se défroncèrent.

— Viens avec moi.

Où m’emmenait-elle ? Je craignais un cachot, ou la porte vers les grands chemins que ma mère redoutait. Elle s’arrêta dans la salle à manger, prit place sur une chaise et saisit mes mains dans les siennes.

— Suzanne, je sais que tu es une bonne fille.

Pour ma part, je l’ignorais. J’étais simplement moi-même, mais je fus surprise qu’elle portât un tel jugement positif sur moi.

— Tu es sérieuse, tu écoutes ta mère.

J’aurais juré à cet instant voir une larme perler au coin de son œil.

— Elisabeth ne peut pas continuer à se comporter comme elle le fait, elle est une demoiselle et elle doit se préparer à…

Tout en écoutant, je hochais machinalement la tête pour faire signe que je comprenais, même si ce n’était pas le cas. A quoi devait-elle se préparer ? Elle ne devrait jamais étendre des kilos de linge sur une corde située à un mètre au-dessus de sa tête, elle ne devrait jamais partir sur les grands chemins si elle avait le malheur de déplaire, elle ne devrait pas rester dans l’ombre, silencieuse.

Madame comprit que je ne comprenais pas, et soupira.

— Tu crois qu’elle est libre, parce qu’elle n’est pas servante, mais tu ne réalises pas.

— Pourquoi n’est-elle pas libre ?

Elle fut surprise par ma question. Dans sa phrase, elle avait bien laissé affleurer ce terrible constat sur sa fille, mais c’était différent de l’entendre formulé par une autre personne. Elle fut alors contrainte d’être sincère, ce qui ne devait pas lui arriver souvent.

— Parce qu’elle est une femme.

C’était une voix sombre, basse, qui puisait très loin dans son ventre une vérité qu’elle n’aimait pas formuler. Je demandai tout de même :

— Moi, je ne suis pas une femme ?

Ma question lui tira un sourire triste.

— Toi, tu es encore une petite fille. Et tu ne seras jamais une demoiselle.

Elle semblait m’envier. Je ne comprenais plus.

— Tu devras travailler toute ta vie, ce qui n’est pas son cas. Mais tu pourras être toi-même, contrairement à elle.

— Pourquoi ne pourrait-elle pas être elle-même ?

Ses yeux fixèrent un point derrière moi pour ne pas me regarder. La vérité ne pouvait pas naître dans un échange franc, elle devait passer par des détours, s’appuyer sur des objets indifférents, s’ancrer dans la réalité sans intérêt de la salle à manger pour éviter de sombrer dans trop de contact humain.

— Parce que personne ne le lui pardonnerait. Crois-moi, si elle conservait le caractère qu’elle a aujourd’hui, les conséquences pour elle et pour sa famille seraient terribles.

Elle serra les poings comme pour se réveiller d’une légère transe, et reprit sa prestance habituelle.

— Tu vois, il faut l’aider à changer. Pour son bien.

Je lui fis signe que j’avais compris, et reculai pour sortir de la pièce en baissant la tête, mais avant de passer le seuil je m’arrêtai et lui demandai l’autorisation de poser une question. Elle acquiesça avec lassitude.

— C’est quoi, être libre ?

Elle ne répondit pas.

Quand je sortis dans le jardin, j’entendais encore la musique, et je la trouvais de plus en plus fausse et maladroite. Jamais Elisabeth ne ressemblerait à cette dame guindée, jamais elle ne saurait organiser ses doigts pour en faire sortir des sons harmonieux. Ce n’était pas ainsi que la nature l’avait conçue.

Je contournai le manoir pour quitter les allées bordées de troènes et de fleurs exotiques. Louis, le jardinier, domptait si bien la nature que ses plantes avaient acquis, sous son emprise, la même docilité que des meubles. Il avait laissé pousser quelques arbres plus vigoureux à l’arrière du bâtiment, là où les promenades n’étaient plus guidées par des allées de cailloux, là où Élisabeth se ruait dès qu’elle avait un moment, délaissant les parcours tracés, recherchant par dessus tout l’énergie de la nature livrée à elle-même.

La musique qui me parvenait encore de loin agressait désormais mes oreilles : elle rythmait ce que serait notre vie à toutes et tous, ce ballet dans lequel nous devions jouer un rôle que nous ne serions jamais appelés à choisir. Je voulus rentrer dans la maison, retrouver ma mère qui, sans doute, avait d’autres travaux à me prescrire. Je regardai encore une fois les arbres du jardin, et je vis enfin une silhouette perchée sur une branche. C’était Pierre, qui regardait par la fenêtre du salon la leçon de musique. Je voulus l’appeler sans lui faire peur, mais il tomba d’un coup de sa branche comme un fruit trop mur. Il était solide, il n’émit même pas un gémissement de douleur et se redressa.

— Qu’est-ce que tu faisais ?

— Ça ne te regarde pas.

Jamais il n’avait été agressif avec moi.

— Tu trouves qu’elle joue bien, toi ?

Il baissa les yeux.

— Pourquoi tu la regardes jouer ? Tu peux juste écouter, on entend tout d’ici !

Un instant, j’eus l’impression qu’il s’apprêtait à me parler, il me regarda avec une douceur surprise. Il sembla hésiter un instant, leva les yeux vers la fenêtre, puis les baissa vers moi en bredouillant. J’attendais. Il me fit signe qu’il devait partir, et prit ses jambes à son cou. Je restai seule dans le jardin, avec le soleil qui me brûlait les yeux en l’absence d’Élisabeth, et avec la musique dont le rythme réglé par le métronome m’agaçait. Le morceau se répétait, si bien que je parvenais à connaître les prochaines notes qui seraient jouées ; malgré tout, mon cœur se serrait à chaque fois que je les entendait, et je ne pouvais m’empêcher d’espérer qu’elles dévient de leur trajectoire, ce qu’elles ne faisaient jamais.

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