Au Checkpoint
Le weekend s’annonçait délectable. Comme chaque vendredi, j’avais terminé le travail aux alentours de midi. En milieu d’après-midi, le soleil hivernal m’avait encouragé à sortir boire un café sur la place des griffons, à quelques pas du centre-ville lyonnais. Assis au chaud, appréciant la boisson noire et chaleureuse, j’avais lancé une invitation à la volée, à destination de mes deux meilleurs amis. J’avais écrit le SMS sur un coup de tête, sur un coup de bonheur, l’un de ceux qui vous envahissent le cœur sans prévenir et qui vous donne une envie impérieuse de profiter de la vie avec vos proches. « Salut, vous deux ! Rien de prévu ce weekend, de mon côté. On se fait une session découverte de jeu rétro, comme à l’ancienne ? »
Je n’avais pas envisagé une réponse si prompte mais son contenu me réchauffa le cœur davantage que le café que je venais de finir. Julien disait : « Aucun problème de mon côté. Solène rend visite à ses parents à Annecy. Je suis donc aussi libre qu’un célibataire. » Il achevait son message par un smiley qui clignait d’un œil. La pique me fit sourire et je l’acceptai. C’était de bonne guerre. Manon ne tarda pas non plus à répondre : « Disponible également. Je finis à 17 heure. On se rejoint au Checkpoint ? »
Ravi, j’envoyai une réponse qui, j’en étais persuadé, les ferait sourire eux aussi. « Je suis devant. Je vous attends. » Depuis la fenêtre du café, je jetai un regard en direction de la boutique de jeux-vidéo dont l’enseigne luisait comme un néon d’un autre temps. Les magasins spécialisés dans le jeu-vidéo se raréfiaient, laissant leur place à des vendeurs de figurines de pop culture. Toutefois, certains résistaient, comme le Checkpoint. Bien qu’un amateur pût y trouver son bonheur à travers les jeux-vidéos de grosses licences, les triples A, comme les appelaient les journalistes, les initiés pouvaient y déceler des pépites rares, méconnues ou issues d’un temps enfoui dans la nostalgie. J’étais de cette deuxième classe de joueurs.
Aussi loin que je m’en souvenais, le jeu-vidéo avait toujours été plus qu’un loisir pour moi. Loin d’être un simple passe-temps, je trouvais dans ce média une forme de méditation qui soufflait dans les voiles de mon navire, à destination d’une île de plaisir, de secrets et de découvertes mais aussi de défis. Au fil des années, les amis avec qui j’avais en commun cette attirance vidéoludique se distinguèrent de moi, s’ouvrant à d’autres activités. Finalement, seuls Julien et Manon partageraient encore cette passion avec moi.
Un regard sur ma montre m’indiqua qu’il était quinze heures trente. Même si je n’habitais qu’à quelques stations de métro, je préférai attendre mes amis dans ce café. Fervent admirateur de la fiction, j’adorais, aux côtés du jeu-vidéo, m’adonner à la littérature fantastique et ses engeances les plus sombres. Je sortis de mon sac à dos La Tour Sombre, un livre de Stephen King, que j’avais acquis d’occasion dans une boutique située vers Bellecour. Il s’agissait du début d’une saga que certains qualifiaient de mythique, mais que je n’avais jamais osé entamer, intimidé par son ampleur. Je n’en étais encore qu’au cinquième chapitre, mais j’étais déjà fasciné par ce monde étrange et bouleversé.
Après deux heures de lecture et deux autres cafés, l’un de mes vices les plus collants, j’aperçus Julien par la fenêtre. Émergeant du flot de passants emmitouflés, mon ami se démarquait avec sa démarche rapide, les mains dans les poches de sa doudoune et son éternel bonnet rouge vissé sur le crâne. Il se planta devant le Checkpoint et sortit son téléphone pour m’envoyer un message. Ne voulant pas le faire attendre dans le froid, je l’invitai à me rejoindre dans le café.
— Hey ! Comment vas-tu, Thomas ?
Julien me prit dans ses bras. Plus grand que moi, il m’avait toujours donné l’impression d’être le grand frère rassurant de notre duo. Son visage fin, rasé à blanc, respirait la sincérité et la bonhomie.
— Je vais très bien, surtout depuis que je connais le programme des deux jours à venir. Et toi ?
Il s’assit à ma table, retira son bonnet rouge, dévoilant des cheveux noirs ébouriffés, puis nettoya la buée sur ses lunettes rectangulaires.
— Oui. Le travail est prenant en ce moment, mais une accalmie se dessine pour la semaine prochaine. Je vais pouvoir me ressourcer ce weekend. Solène est à Annecy, comme je te l’ai dit par message. Sa sœur, qui vit dans le Jura, descend voir leurs parents. Solène en profite pour passer du temps avec toute sa famille, et surtout ses deux nièces.
— Tu n’y es pas attendu, toi ?
— Habituellement, si. Ce weekend est une exception. Je préférais me reposer. Ton invitation tombe donc à point nommé. Cela me changera les idées.
Nous discutâmes encore quelques temps, de notre travail, de nos projets et des amis que nous avions en commun. Nous abordâmes aussi les jeux que nous parcourions en ce moment. Julien combattait des créatures métaphoriques et des peintres fous dans Expédition 33, tandis que j’errais dans les ruelles tortueuses et terrifiantes de Fear and Hunger.
Manon nous trouva sans que nous ayons à la prévenir. Elle nous surprit au milieu d’une discussion sur une amie de Solène qui pourrait me plaire, et je fus encore une fois admirateur de sa vivacité d’esprit. Elle avait les joues rosies par le froid, les yeux humides à cause du vent mais un sourire grandiose. Nous nous levâmes pour lui faire la bise et je sentis son nez glacé contre ma joue. Ce fut agréable. Je remarquai alors les traces d’eau en bas de son jean : elle avait dû marcher dans une flaque de neige fondue des jours précédents. Manon intercepta mon regard et fit la moue.
— J’ai un don pour ce genre de chose. J’ai dû causer beaucoup de dommages dans ma vie précédente. Le karma se venge.
— Tu veux un café ? lui demandai-je.
— Non, merci. J’en bois déjà assez au boulot. Et puis, je me réserve pour ce soir. Si j’ai bien compris, nous faisons nuit blanche sur un jeu d’un autre temps, non ?
— C’est exactement cela ! On y va ?
Julien et Manon acquiescèrent à l’unisson. Nous traversâmes donc la rue sous un soleil évanoui. La vitrine du Checkpoint était tapissée d’affiches de blockbusters récents, un leurre pour attirer le chaland. En vérité, cette pâle imitation des grandes chaînes comme Micromania dissimulait une volonté farouche de capter l’attention des initiés. Seul l’œil du connaisseur pouvait remarquer, coincée sous un poster du dernier Call of Duty, la version physique d’Animal Well, une pépite rare du jeu indé. Les œuvres qualifiées de je indépendant étaient façonnée par une poignée de passionnés — parfois une seule personne — loin des usines à gaz des gros éditeurs et de leurs milliards. Là où le blockbuster industriel promettait du spectacle et des explosions, ce petit jeu offrait de l'âme, du mystère et une créativité brute. La façade du Checkpoint était à cette image : un masque, une chimère qui semblait muter selon le regard de celui qui s'y posait.
Julien entra le premier. La sonnette carillonna joyeusement — ce fameux bruit 8-bit imitant le son d’une pièce ramassée dans Mario. Aussitôt, une vague de quiétude me submergea. Je n’étais pas venu depuis quelques semaines, mais j’adorais cet endroit. C’était un sanctuaire, une capsule temporelle me renvoyant dans mes années lycée. Certes, la facilité me poussait souvent vers Steam ou GOG, mais le frisson de la boutique physique, cette exploration tactile à la recherche d'un coup de cœur insoupçonné, restait inégalable.
En franchissant le seuil, je fus saisi d’un léger vertige. La chaleur de l’endroit me percuta, contrastant brutalement avec la bise extérieure. Les odeurs m’envahirent aussitôt : le parfum douceâtre du plastique chaud émanant des consoles en démonstration, l'odeur du papier glacé des vieilles notices, et celle, plus chimique, du nettoyant à vitres protégeant les reliques du passé. À ce mélange s'ajoutait une pointe de renfermé, une note musquée qui, étrangement, ne me déplaisait pas.
Je m’apprêtai à saluer Marc, le propriétaire du Checkpoint, mais les mots moururent dans ma gorge.
Derrière le comptoir en bois, l’habituel passionné aux épaisses lunettes avait disparu. À sa place, je découvris un homme d’un âge indéfinissable, aux traits tirés et au teint cireux. Il évoquait un vampire moderne, cloitré dans cet antre vidéoludique, privé de soleil depuis des lustres. Ses cheveux longs et lisses tombaient sur le revers de veste de costume jaune, ouverte sur un t-shirt sur lequel le Doomslayer bravait les enfers dans une pose épique.
Il ne sourit pas. Il leva lentement les yeux de sa lecture, nous fixant avec une intensité qui installa un malaise immédiat. L’atmosphère, d’ordinaire si feutrée, devint soudain lourde, presque oppressante. D’un bref regard, je balayai l’endroit. Nous étions seuls. Il sembla lire l'incompréhension sur nos visages.
— Marc n’est pas là, dit l’homme d’une voix monocorde, presque éraillée.
Julien et Manon échangèrent un regard surpris.
— Rien de grave ? s’inquiéta Manon.
— Oh, non.
— D’accord…
Nous restâmes figés un instant, juste assez pour que le silence devienne pesant. L’homme, qui avait replongé dans son livre, releva la tête, comme si notre présence le lassait déjà.
— Besoin d’un conseil ?
— Effectivement ! répondis-je un entrain feint. Si nous étions des héros de jeux de rôle, notre classe se nommerait « gamer invétéré » et notre quête s’intitulerait « trouver une sombre relique rétro pour occuper notre weekend ».
Manon émit un petit rire mignon. Julien me sourit. Mais le vendeur demeura de marbre, comme un suceur de sang empalé dans son cercueil. Puis, après quelques secondes qui parurent des minutes, il se réactiva, rappelant un automate duquel on aurait réenclenché le bouton On.
— Nous allons explorer vos envies, lâcha-t-il en quittant son comptoir.
Il s’orienta vers le fond du magasin et nous lui emboitâmes le pas. Après une volée de marches descendantes, nous aboutîmes dans le recoin le plus obscur de la boutique, là où reposaient les jeux rétro les plus méconnus. On y trouvait ici les softwares sortis exclusivement au Japon, qui avait été pionnier dans l’industrie. Mais nous n’étions pas des amateurs. Nous avions parcouru nombre de ces jeux à l’aide d’émulateur sur ordinateur. Je ne conseillerais évidemment pas l’expérience à tout le monde, mais les aventuriers du passé y trouvaient souvent la quintessence du jeux-vidéo ou d’un genre en particulier, comme le RPG ou le point’n’click.
Le vendeur attrapa une boîte et nous la présenta.
— King’s Field, vous connaissez ?
Je souris d’un air triomphateur.
— Évidemment. Une série absolument mythique issus des papas de l’une des franchises les plus connues des temps modernes, les Dark Souls. FromSoftware sont véritablement des génies. Déjà avec King’s Field et ces suites, on peut ressentir cette maestria. Les plus jeunes joueurs jugeraient King’s Field comme un RPG médiéval-fantasy un peu lourd et lent. Mais ces caractéristiques s’avèrent également ses forces. Un monde bien orchestré, intriguant et magnifique.
Je m’interrompis en réalisant que j’exposais ma science à un autre expert. Les yeux sombres du type en veste jaune me scrutaient étrangement. Un mélange de mépris et d’appétit. Me jugeait-il comme un interlocuteur indigne ? Ou même comme un adversaire pitoyable dans le domaine des connaissances vidéoludiques ?
— Bien, asséna-t-il en reposant la boîte.
— Mais ce style de jeux nous convient parfaitement, dit précipitamment Manon, qui avait également perçu la tension entre nous. Peut-être posséderiez-vous un jeu similaire ?
— Je crois pouvoir satisfaire votre curiosité.
L’homme fit quelques pas et attrapa une autre boîte. Il nous la tendit, au creux de ses mains, comme un joyau sans prix. Un jeu Playstation 1. Knight’s Lair, lus-je intérieurement. L’antre du chevalier. Le nom m’intrigua immédiatement, comme une énigme qui nous appelle malgré nous, qui fait sonner le clairon de notre désir d’élucider le mystère. Sur la jaquette, un chevalier en armure, vu de dos, approchait, l’épée au clair, vers un immense château gothique. Le monde morne et désolé n’abritait que des ruines. Sur le chemin du chevalier, un monstre mi-rat mi-gobelin se dressait, à la fois menaçant et pitoyable.
— Je ne connais pas, fit Julien.
— Moi non plus, ajouta Manon.
Je lançai un regard inquisiteur vers le vendeur. Le recoin de ses lèvres s’étira en un rictus satisfait. Subtil et éphémère. Il reprit aussitôt son masque de nonchalance. Il pointa le nom du studio de développement inscrit en bas à droite de la jaquette.
— Eclipse Interactive. Un studio français disparu depuis. Leur destin est tragique. Ce n’est pas un simple jeu. D’aucuns certifient que dernière la quête du joueur se cache une sombre vérité sur le studio. Un pamphlet contre l’industrie elle-même. Ce ne sont que des rumeurs. En réalité, rares sont ceux qui ont mis la main sur ce jeu. Plus rares encore sont ceux l’ayant terminé.
— Troublant, dis-je tout bas. Vous êtes parvenus à me captiver.
— Qu’en est-il du gameplay ? l’interrogea Julien, plus terre-à-terre.
— Vous le découvrirez par vous-même. Mais, en résumé, cela vous évoquera King’s Field. Je tiens tout de même à vous prévenir : le jeu est rude, voire rebutant par sa difficulté, son atmosphère et ses graphismes. Ne vous attendez pas à un jeu aussi beau que celui de FromSoftware. Cependant, si vous fournissez un effort suffisant pour franchir cette barrière, vous sombrerez dans un univers envoutant. Obsédant, même. Une immersion totale.
— Vendu ! m’exclamai-je.

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