L'appel
L'appel
J'ouvris les yeux dans une grotte. L'air y était humide et chaud, contrastant étrangement avec la noirceur presque huileuse des pierres.
Impossible de me souvenir de ce que je faisais là, ni comment j'y étais arrivé. Ma tête bourdonnait d'une douleur sourde, comme écrasée par un poids invisible.
Je me redressai péniblement pour observer les alentours. Tout ce que je distinguais, c'était la profondeur oppressante de la roche noire.
En fouillant mes poches, j'espérais trouver un indice pour ranimer un peu de raison. Rien — hormis mon vieux briquet Zippo… et un revolver, chargé d'une seule balle.
Mon horreur redoubla lorsque je me retournai : derrière moi, un bassin d'eau stagnante regorgeait de carcasses de mammifères marins, déchiquetées, mutilées.
Je dus retenir un haut-le-cœur. Ce n'étaient pas tant leurs corps déformés qui me fendaient l'âme… mais leurs yeux. Figés dans la terreur absolue, comme si ce qui les avait dévorés relevait d'une abomination des profondeurs.
De longues minutes s'écoulèrent avant que mon esprit fissuré ne retrouve un semblant de cohérence. Puis, puisant au plus profond de moi, je me remis en marche, tâtonnant la pierre ruisselante.
Soudain, un renfoncement étroit : je m'y glissai, contorsionnant mon corps. L'humidité imprégnait mes vêtements d'une odeur âcre, jusqu'à déboucher dans un dépôt de caisses en bois rongées par l'eau, mais étonnamment solides. Cache de contrebandiers de la Prohibition ? L'idée semblait plausible.
Au fond, une porte métallique rouillée, non verrouillée. Mon crâne tambourinait, une peur primitive m'intimait de fuir… mais la curiosité l'emporta.
Serpentant entre les caisses, j'aperçus l'une d'elles ouverte. À l'intérieur, des statuettes d'or brut, primitives, grossièrement sculptées. Leur toucher était tiède, vibrant, presque vivant. Elles instillèrent en moi un désir pervers, une fascination malsaine.
Un bruit me fit sursauter. Je n'étais pas seul.
La douleur explosa dans ma tête comme un pic glacé. Pourtant, je poussai la porte.
Ce que je découvris me glaça le sang.
Des silhouettes nues se contorsionnaient dans une danse impossible, psalmodiant des hymnes muets à des puissances indicibles. Au centre du cercle, menant ce rituel impie… mon visage.
Mon esprit se fissura.
La douleur devint insoutenable — et pourtant, je m'avançai vers lui.
Il ne m'appelait pas. Il ne semblait pas surpris.
Il était là, simplement, immobile, le visage noyé dans l'ombre.
À mesure que je m'approchais, quelque chose en lui cessait d'être humain.
Les contours se troublaient. Ce que je croyais être une peau se mouvait lentement, comme animée d'une volonté propre.
Mon corps ne m'obéissait plus.
Une présence m'envahit — immense, écrasante — et avec elle une certitude absurde et réconfortante :
je m'offrais à quelque chose de plus grand.
Pour la première fois, je n'étais plus insignifiant.
Je m'allongeai sur une surface tiède et obscure.
Des formes se penchèrent sur moi. Je voulus fuir. Aucun son ne sortit.
Un éclat ondula dans l'obscurité.
Puis il n'y eut plus de douleur.
Seulement la sensation étrange et apaisante d'avoir enfin trouvé ma place.
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Celui qui avait autrefois été un homme n’était plus qu’une aberration anatomique, un assemblage de chairs altérées défiant toute logique médicale.
« Chef… on n’a pas réussi à attraper ces types.
Ils avaient levé le camp avant même que l’on comprenne leur existence. »
Le policier s’interrompit.
Son regard s’était posé sur l’homme étendu sur la table.
Il se détourna brusquement et vomit.
Mais ce ne fut pas cela qui marqua les esprits.
Les policiers présents jurèrent plus tard — et ce témoignage devint une légende officieuse — que malgré les souffrances évidentes qu’il avait endurées,
un rictus humide, malsain et déformé demeurait figé sur son visage noirci.

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