Affronter ce passé

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Je tiens encore deux semaines à ce rythme, mais à l’approche des vacances de février, je craque. En plein cours de biologie, j’envoie livres, cahiers, brouillons, stylos valdinguer par terre sous l’œil ahuri du professeur, de ma voisine et des élèves surpris qui se sont tous retournés. Ce coup de sang me vaut une nouvelle visite chez M. Béchon, et deux heures de colle. J’ignore totalement le pourquoi de cette réaction. Un coup de sang soudain mais contre quoi ? Contre Nathalie qui s’est transformée en véritable tortionnaire ? Contre le professeur qui nous parle d’une larve d’æschne dont tout le monde se fout éperdument ? Contre ma situation absurde ? Contre le non-sens de la vie ? Sans doute tout cela. Ma tête est une cocotte-minute prête à exploser et je n’ai pas la solution pour évacuer la pression. Ce monde tourne en rond et je suis piégé dans une boucle temporelle inextricable.

Après les cours, je rentre chez moi, sans adresser un mot à personne. Une fois arrivé, je m’enferme dans ma chambre, je m’assois par terre, le dos appuyé sur mon lit, la tête posée sur mes genoux. Je tente de me calmer, reprendre le dessus sur mes émotions, et réfléchir à ma réaction. Après une heure, à rester prostré, je me lève et me dirige vers mon bureau. J’y retrouve ma précédente tentative infructueuse, cette feuille à peine entamée et se terminant par un « M ». Je décide de la laisser au fond du tiroir et de partir sur de nouvelles bases. Je saisis des papiers vierges, les étale par terre et je recommence à trier mes idées. Une feuille pour le collège, une pour les loisirs, une pour mon avenir professionnel, une pour ma femme, une pour mes amis et enfin une pour mon fils, Mathis. Pendant quatre heures, je remplis les pages, dans le désordre, au fil des pensées qui traversent mon cerveau. J’ignore les appels de ma famille pour venir manger. Mes mains tremblent, le stylo tombe quatre fois par terre, un pot à crayon vole à travers la pièce, je consomme deux paquets de mouchoirs, mais cette fois je ne renonce pas. Il est enfin temps d’affronter mon passé. Les maux se posent progressivement sur le papier. J’essaie de me relire, mais tout me semble flou avec ce voile humide qui couvre mes pupilles.

Quand je me couche, il est 23h. J’ai le ventre vide, je suis épuisé et plus malheureux que jamais.

Le lendemain, bien que réveillé depuis 5h du matin, je ne vais pas en cours. Je ne suis pas en état d’affronter une journée de collège, avec le bruit, les questions et les cours soporifiques. Mes parents ne discutent pas ma décision. Je reste seul à la maison. J’en profite pour regarder mes notes de la veille, rayer, corriger, réorganiser. J’ignore où cela peut me mener mais je me sens déjà mieux.

Je regarde la feuille noircie de souvenirs avec Mathis.

Je ne le reverrai jamais.

Je ne le comprends que maintenant. Un abyme s’ouvre sous mes pieds. J’ignore s’il vit encore, dans un autre univers, ou s’il a juste disparu. Je suppose que c’est une question de référentiel : ici, il n’existe que dans mes souvenirs, que pour moi.

Je relis mes écrits de la veille, tâchés de larmes. Je souris à l’évocation de souvenirs tendres, parfois naïfs, ces moments de complicité, ses bêtises également.

Je prends délicatement le papier, je le plie soigneusement puis l’embrasse tendrement. Je me lève, me dirige vers le jardin. Je creuse un petit trou, j’y pose la feuille puis la recouvre de terre. Je pose quelques cailloux sur cette tombe improvisée et je m’assois devant pour prier. Les larmes recouvrent rapidement mon visage, je les laisse couler et s’écraser sur les souvenirs de mon enfant, disparu à jamais.

Je passe une heure, là, dehors dans le froid, assis dans l’herbe. Le soleil est bien présent, mais un vent glacial souffle par rafales. Mon corps supporte l’épreuve sans se plaindre. Mon esprit, lui, est dans un autre monde, insensible au présent. Je me remémore sa naissance, ses premiers pas, ses premiers mots maladroits, ses colères aussi, son entrée à l’école, les jeux ensemble, les engueulades, les balades à vélo, les tours de manèges, la première fois où il m’a battu aux échecs... Je donnerais tellement pour cinq petites minutes avec lui, le voir, entendre le son de sa voix, caresser ses cheveux…

« Adieu mon petit bonhomme ! Tu vivras toujours dans mon cœur. J’espère que tu es heureux là où tu te trouves. » J’hoquette un moment, pris dans mes sanglots. « Je suis tellement désolé de t’avoir abandonné, aucun enfant ne devrait être privé de son papa. »

« Je t’aime mon fils. »



Je pose ma main sur les cailloux, je fais un bisou dans le vent puis je déplie mes jambes, douloureuses.

Enfin, je retourne au chaud, prend un mouchoir et prépare mon repas de midi. Je n’ai pas mangé depuis quasiment 24h. Mon estomac me rappelle au présent. Après le repas, je joue au piano les morceaux dont je me souviens, histoire de me changer les idées, de détendre mon esprit. Puis vient le temps du travail. Je sors un vieux tableau blanc d’un placard, je fouille dans les tiroirs de mon père à la recherche d’un feutre effaçable.

Je note les points positifs de ma situation : je suis jeune, j’ai donc l’avenir devant moi, j’ai la chance de pouvoir démarrer une nouvelle carrière, éviter mes erreurs passées, je n’ai aucune difficulté scolaire, j’ai une famille qui m’aime, j’ai retrouvé des personnes disparues, je n’ai plus de lunettes, davantage de cheveux et je ne suis pas encore concerné par les problèmes liés à la puberté, même si cela ne saurait tarder.

De l’autre côté, les freins empêchant mon épanouissement : le deuil nécessaire des personnes que j’ai définitivement perdu, l’ennui provoqué par la redite de ma vie, la trop grande quantité de travail, ne pas pouvoir parler de mon passé, les difficultés à m’intégrer.

Il va me falloir travailler chacun de ces points avant de pouvoir continuer à avancer. Je n’y arriverai pas seul, mais Nathalie ne peut pas tout pour moi. Je vais aussi devoir trouver des solutions par moi-même.

J’efface tout, et je commence à noter mon plan d’actions. La priorité est de réduire la quantité de devoirs, je vais devoir négocier ferme avec ma camarade de classe. Ensuite, il me faut réfléchir à mon avenir : quel métier je souhaite faire, ou au moins, quelle formation ? Puis vient le temps du renouveau : je me suis mis à l’allemand pour changer mon quotidien, mais ce n’était sans doute pas la bonne méthode. Il me faut choisir des activités qui m’intéressent. En musique, je voulais apprendre le violon, pourquoi me remettre au piano ? En sport, le tennis me convient, je n’ai pas particulièrement envie de changer, mais je peux peut-être tenter un sport d’équipe à côté. Là où je pourrais m’intégrer à un groupe ? Pourquoi pas le volley ou le hand ?

Je note mes réflexions sur un ultime papier, puis je range ceux en vrac sur le sol. Mon geste s’arrête devant celui où est écrit « Julie » en titre, du nom de ma femme. J’ai essayé de l’appeler, quelques jours après mon arrivée dans cet univers, mais comme les autres, elle n’a aucun souvenir de moi. Je ne l’ai jamais recontactée depuis.

Je range le papier sous la pile.

Je profite que l’après-midi n’est pas fini et que la maison est déserte pour passer un vieux vinyle et danser un rock tout seul. Puis je descends à la cuisine préparer un gâteau pour le gouter, pour moi et pour les travailleurs qui rentreront du boulot. Quand mes parents arrivent, il manque déjà deux parts à ce dessert au chocolat, et je suis en train de lire.

« Eh bien Sébastien, ça a l’air d’aller mieux, réagit mon père en me voyant vautré sur le canapé.

– On fait aller. Je peux ne pas aller à l’école demain ? C’est juste une demi-journée.

– Si tu veux, mais tu devras rattraper tes devoirs.

– Oui, oui, pas de soucis. Et sinon, il faudra signer mon carnet de correspondance, je suis collé deux heures la semaine prochaine.

– Quoi ? Encore ? File dans ta chambre !

– Je viens d’y passer la journée, mais si tu veux.

Je commence à me lever, mon père m’arrête.

– Tu veux parler ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette depuis quelques temps.

– C’est compliqué, je ne pense pas que tu puisses comprendre.

– Tu sais, j’ai été ado avant toi.

– Techniquement non, mais ce n’est pas vraiment le sujet. Comment expliquer ? Je me sens en décalage avec ceux de mon âge et je m’ennuie fortement. Du coup, je travaille pour combler l’ennui, mais j’ai trop forcé ces derniers temps…

– Vous vous êtes séparés avec Nathalie, c’est ça ?

Je regarde mon père bizarrement.

– C’est bien ce que je disais, tu ne peux pas comprendre. »

Je laisse mon carnet de correspondance, prends mon livre et monte dans ma chambre.

Le lendemain matin, je m’autorise une grasse matinée, en pensant à tous ces écoliers, collégiens et lycéens qui doivent se lever un samedi matin pour aller en cours tandis que je reste bien au chaud sous mes couvertures. Il est 11h quand je daigne poser un pied par terre. Le temps de prendre une douche, il est l’heure de manger. À peine ai-je fini mon dessert que quelqu’un sonne à la porte.

Ma mère se lève pour ouvrir.

« Ah bonjour Nathalie. Bonjour Christine. Quel bon vent vous amène ?

– Seb ne vous a pas dit ? Nous avions prévu de réviser la biologie. Nous avons un important contrôle sur la larve d’æschne. Et puis du coup j’ai amené le travail de ces derniers jours, vu qu’il était absent. Rien de grave j’espère ?

– Il a l’air d’aller mieux, mais il ne nous parle pas beaucoup. Entrez, entrez, il fait froid dehors. »

J’entends la conversation depuis la cuisine. J’hallucine, elle ne me voit pas de deux jours et il faut qu’elle débarque. Et c’est moi qui suis censé me faire des idées ? D’ailleurs mon père me regarde d’un air qui signifie « Tu vois, tout s’arrange ». Je me prends la tête dans les mains et souffle un bon coup. Juste le temps qu’elle entre dans la pièce, j’essaie de me construire un masque positif et souriant. Sans succès.

« Qu’est-ce que tu fais là ? Demandé-je sur un ton glacial.

– Nous avions prévu de réviser la bio, tu ne te souviens pas ? Répond-t-elle avec un sourire éclatant.

Je me souviens très bien que nous n’avons rien prévu de tel.

– Je ne suis vraiment pas d’humeur. Pourquoi es-tu venue ?

– Sébastien ! Elle se déplace exprès, tu pourrais être plus poli ! me gronde ma mère.

– Non ! rétorqué-je brusquement. »

Ma réponse surprend tout le monde autour de la table, même Nathalie semble déstabilisée, alors que d’habitude elle ne laisse jamais rien paraitre. Elle se ressaisit toutefois rapidement.

« Ce n’est pas grave, je pense qu’une bonne balade lui fera le plus grand bien. Maman ? Je peux rester ici jusqu’à demain ?

– Ben, je ne sais pas, cela ne se fait pas de s’inviter comme ça. Et puis tu n’as pas tes affaires.

– Oh, elle ne nous dérange pas, réponds ma mère. On lui trouvera bien des vêtements au besoin.

– Bon, si tu veux, et si ça ne dérange pas les parents de Sébastien. À demain alors ma chérie. »

Et moi ? On me demande mon avis ? Apparemment je n’ai pas le choix, c’est limite si mes parents ne me mettent pas dehors. Alexis nous accompagne dans sa belle poussette rouge, à la demande de la demoiselle qui m’impose cette sortie. Nous marchons en silence, je n’ai pas envie de dire quoi que ce soit. Sa présence m’énerve, mais j’ignore pourquoi. Je n’ai aucune raison d’être fâché. Elle est venue parce qu’elle s’inquiétait pour moi. Elle ne semble pas se formaliser de mon attitude, elle joue avec Alexis qui rit aux éclats. À mi-chemin, elle se pose sur un vieux banc en bois auquel il manque la moitié des planches. Dans mes souvenirs, ce banc existe toujours trente ans plus tard, mais dans un tel état qu’il est impossible de s’y assoir encore.

« Seb, je ne suis pas venue pour la biologie. »

J’ai un petit rire nerveux.

« Si tu me fais la gueule, explique-moi au moins pourquoi. J’ai fait beaucoup d’efforts ces derniers temps, et je ne pense pas t’avoir manqué de respect ou fait de remarques désobligeantes. »

Je reste silencieux, je ne sais pas quoi dire.

« Bon, tu me saoules. J’ai d’autres choses à foutre que venir te voir. Tu crois que tout est simple pour moi ? Que tu es le seul à souffrir de la situation ?

– Non.

– Non quoi ?

– Non, je pense que tu es la seule à me comprendre parce que tu souffres tout autant que moi. Mais cela ne rend pas les choses plus faciles. »

Et soudain les digues cèdent.

« Je n’en peux plus, j’ai craqué, c’est trop dur. Nous nous sommes surchargés de travail, je pensais que cela me permettrait d’oublier ma vie d’avant, qu’en surchargeant mon esprit, il arrêterait de me ramener dans le passé. Je ne voulais pas penser à ma famille, ma femme, mon fils, parce-que c’est trop dur. Je souffre, tu souffres, et nous ne savons pas, nous ne comprenons pas ce qu’il s’est passé. Je ne reverrai pas Mathis, je peux juste espérer qu’il grandit, ailleurs, et qu’il sera heureux. Je ne suis pas venu au collège parce-que je ne pouvais pas. Ce flot de pensées refoulé est revenu tel un torrent, emportant le barrage que j’avais vainement tenté de construire. »

C’est hoquetant que je lui raconte mes écrits, la vie de mon fils, et le papier que j’ai enterré dans le jardin. Mon monologue dure cinq bonnes minutes pendant lesquelles elle m’écoute sans jamais m’interrompre.

« Nous ne pouvons pas continuer comme ça. Se surcharger de travail, ce n’est pas viable. Mais dès que j’arrête, mes souvenirs affluent, je pense au passé, à tous ceux que j’ai laissé, tous ceux que j’ai perdu. Je sais que c’est moi qui l’ai demandé, mais il va falloir laisser de la place pour vivre notre nouvelle vie. »

Quand j’ai terminé, elle me prend dans ses bras. C’est ce moment que choisit une vieille dame pour passer devant nous. Elle nous jette un regard en biais, l’air de désapprouver notre attitude, à notre âge. Nous éclatons de rire, tous les deux, rejoints rapidement par Alexis qui se met à rigoler également.

Le chemin du retour est plus joyeux. Nathalie me conte l’état de M. Odoin, le professeur de biologie, après mon expulsion du cours. Apparemment il était dans tous ses états et a dû réécrire trois fois une phrase au tableau avant qu’elle soit correcte. Sinon il semblerait que je n’ai pas manqué grand-chose en deux jours d’absence, enfin rien que je n’aie déjà révisé à l’avance. Il y a juste cette fameuse interro sur la larve d’æschne qu’il me vaut mieux réussir si je ne veux pas de problèmes supplémentaires.

Le reste de l’année se passe sans trop d’accrocs, mes notes remontent, mes appréciations aussi. Je suis moins revendicatif, nous avons allégé notre charge de travail, et changé de méthode. Désormais, à tour de rôle, nous proposons un défi à l’autre : une intégrale à résoudre, trouver la source d’une pensée philosophique, un texte à résumer... Si le défi est raté, alors nous devons révéler un secret d’enfance. Pour l’instant j’ai appris que Nathalie piquait des bonbons dans le placard du haut de la cuisine. De mon côté, j’ai dû lâcher beaucoup plus d’informations : mon gout pour les chaussettes dépareillées, la fois où je suis parti en pantoufles à l’école, l’ognon coupé mis sous l’oreiller de ma sœur, le jour où j’ai desserré le frein à main de la voiture… Heureusement, je suis devenu meilleur à ces défis. Certains secrets doivent le rester.

La fin d’année approchant vient l’heure des choix pour la 4ème. En seconde langue, nous n’avons guère de possibilités, l’anglais est obligatoire. Reste la question du latin. Nathalie tient absolument à s’infliger cette souffrance :

« Tu voulais de la nouveauté, vu que tu n’as jamais fait de latin, ce serait nouveau pour toi.

– Alors, oui et non. Je veux de la nouveauté certes, mais des trucs funs. J’ai suffisamment de déclinaisons en allemand. Pas la peine de me rajouter un instrument de torture. Si tu veux en faire, fais-toi plaisir, mais ne compte pas sur moi. »

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