Chapitre 3

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Aujourd’hui, nulle conférence n’est prévue pour nous, cependant nous sommes dans l’obligation d’écouter celles des autres pour en faire un résumé à destination de Mme Lapierre. Nous nous partageons les exposés pour ne plus avoir par la suite qu’à réunir nos notes. Nous profitons de la bibliothèque pour peaufiner nos travaux et effectuer des recherches demandées par nos collègues. Et aussi, en ce qui me concerne, pour fureter un brin et dénicher un livre que je ne connais pas, bien que je sois assez fatiguée après une nuit blanche passée à m’interroger sur cette invitation impromptue, ainsi qu’à trouver un peu de fraîcheur.

Dans l’après-midi, de retour à l’hôtel, j’utilise la douche des garçons, puis ceux-ci repartent, me laissant le soin de mettre au propre nos notes et pour que je me repose un peu. Après un thé vite bu, je m’installe devant mon travail. Même si mon ordinateur portable commence à vieillir, il me rend toujours service, et au moins pour ce type de tâche, il ne rame pas trop.

Je ne vois pas le temps passer, absorbée dans nos notes manuscrites.

À un moment, j’entends frapper à la porte. Imaginant que les garçons, de retour, ont quelque chose à me demander, j’ouvre sans aucune arrière-pensée…

… Pour me retrouver face à lui !

Il me salue avec déférence, ainsi qu’avec un très large sourire un peu moqueur :

— Bonsoir !

— Que faites-vous ici ? interrogé-je assez rudement, me montrant très impolie.

Ma mauvaise humeur ne semble nullement le troubler, car il me répond avec un calme olympien assez agaçant :

— Eh, bien votre message a été clair. Donc, je suis venu en personne.

Alors là !

J’avais malgré tout espéré qu’il comprendrait que je ne souhaitais pas le revoir. Il ne renonce pas facilement.

Désire-t-il jouer à un jeu avec moi dont je ne connais pas les règles ?

— Que voulez-vous ?

— Vous inviter. Je considère que ma lettre était suffisamment intelligible.

Il sourit, mais cette fois-ci avec une touche de charme qui me désarçonne.

— Pardon ? demandé-je.

— Je suis venu afin de vous convier à partager mon repas de ce soir, répète-t-il en détachant bien les mots.

— Mais pourquoi ?

— Je pense qu’il vaut mieux que nous en discutions ailleurs que sur ce seuil, affirme-t-il.

— Non, rétorqué-je.

— Comment ?

— C’est non, je refuse. J’ai du travail et je souhaite me coucher tôt. Alors… Et puis comment connaissez-vous mon adresse ?

— Je n’ai eu qu’à demander au doyen sous un prétexte quelconque. Même si la mention de l’hôtel m’a quelque peu surpris !

— Mon université cherche à faire des économies. D’habitude, ils font appel à un autre établissement, cependant à cette date, il n’y avait plus de place…, expliqué-je.

— Je vois. Mademoiselle, en ce qui concerne mon invitation, ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je m’engage à vous ramener de bonne heure.

— Ah oui !

Je dois sûrement avoir l’air d’une idiote ! Pourtant, indubitablement, mon refus l’a déstabilisé. Il ne doit pas être habitué à en essuyer.

— Accordez-moi ce repas. Je vous promets que vous n’avez rien à craindre de ma conduite. J’estime… que vous êtes suffisamment explicite !

Je suis plutôt troublée. Son comportement m’horripile foncièrement. Cette conversation me gêne. J’ai vraiment du mal à comprendre son intérêt pour moi. Pourtant, je suis assez désireuse d’en savoir plus. Toujours est-il que je ne sais quel petit démon intérieur me pousse à dire :

— Bon, j’accepte.

Il semble soulagé par mon consentement et un sourire franc illumine ses yeux, puis il incline la tête en m’affirmant :

— Je vais veiller à ce que tout soit prêt. Hassan viendra vous chercher dans une heure.

— Ce soir ?

— Je sais que vous n’êtes pas ici pour longtemps, et demain soir, cela ne m’est pas possible.

C’est si soudain, toutefois il est inconcevable que je me dédise.

— Je serais prête.

— Je n’en doute pas. À tout à l’heure.

Il me salue, puis s’engage dans ce couloir à la peinture vieillie et au parquet élimé où sa présence, vêtue d’un pantalon noir à la coupe parfaite et d’une chemise bleue, semble totalement incongrue. Il se retourne au moment où j’allais fermer ma porte pour me poser cette question :

— Ah, au fait ! Mon présent ne vous a pas plu ?

— Celui qui se trouvait dans la boîte ?

— Oui…, hésite-t-il.

— Je ne peux vous le dire, je ne l’ai pas ouverte, déclaré-je.

— Pourquoi ?

— Ma mère m’a toujours dit de ne pas accepter des cadeaux d’inconnus, lancé-je avec ironie.

Il émet un petit rire :

— Je comprends.

Je le vois rejoindre deux hommes qui se trouvent au bout du couloir vêtus de la gandoura de la même couleur qu’Hassan, puisque je suis désormais informée du nom de cet homme.

Je ferme le battant et m’y adosse. Je n’en reviens pas…

J’ai dit oui ! Bon sang ! Dans quoi vais-je me lancer ?

Je dois être pour lui un défi, je ne peux pas expliquer autrement l’intérêt qu’il porte à une petite enseignante de littérature classique française. Sans vouloir me jeter des fleurs, je suis jolie, pourtant je ne l’ai pas toujours été, ayant connu une adolescence fil de fer et appareillage dentaire, et depuis longtemps je sais que je ne réussirai qu’en travaillant. Nonobstant le fait que depuis l’âge de dix-neuf ans, j’ai d’autres préoccupations que ma vie sentimentale… En une soirée, je fais fi de toutes les règles que je me suis fixées depuis tant d’années.

Mais je n’ai pas l’intention de me mentir, je n’ai jamais éprouvé cela. Une telle attirance, une telle manière de ressentir la présence de l’autre. Voire peut-être du manque… Il ne s’agit pas seulement d’une réaction de mon corps, j’ai l’impression que mon cœur et mes pensées sont aussi engagés.

Cette prise de conscience est relativement douloureuse. De même que la confusion qui envahit mon esprit.

Il faut que j’en parle. Je ne peux pas garder cela pour moi.

J’entends un bruit de pas dans le couloir, et la porte qui est située à côté de la mienne s’ouvre : les garçons sont rentrés.

Attendu que mon rendez-vous est pour dans une heure, je me hâte de sortir et d’aller frapper à leur porte. Éric ouvre tout de suite, et aussitôt en entrant je leur narre les derniers faits. J’ai besoin d’avoir leur ressenti et notre amitié est telle que je sais que je peux leur en toucher un mot sans que cela ait une quelconque incidence. Ils ont toujours été là, dans les meilleurs moments comme dans les pires. Je suis aussi sûre qu’ils ne me jugeront pas.

— Tu as accepté ! s’exclame Stéphane, à la fin de mon récit.

— Oui.

— Eh bien, Choupette, t’es mordue, analyse-t-il avec tact.

— Oh, arrête !

— On ne t’a pas vue comme cela depuis l’épisode avec ce crétin, et encore, tu étais beaucoup moins troublée.

— Je fais une bêtise, c’est cela ?

— Pour cela, on verra quand tu seras revenue, déclare Stéphane.

— Je ne vais…

— Nous ne t’avons jamais connue ainsi. Il te plaît, c’est indéniable. Soit, nous sommes au courant des raisons de ton célibat. Mais nous sommes en Égypte, loin de chez toi, de tout ce qui fait que tu t’interdis de nouer une relation amoureuse. Tes études sont achevées, tu possèdes moins de responsabilités. Et cet homme, tu n’auras sans doute jamais l’occasion de le revoir. Alors…

— Vous ne me dites pas de… coucher, d’avoir une aventure, quand même ?

— Tu prendras la décision qui te semble la meilleure. Néanmoins, honnêtement, personne n’est jamais mort d’avoir eu une passade, énonce avec un clin d’œil Stéphane.

— Merci pour le réconfort, rétorqué-je d’un ton boudeur.

— Bon, tu voulais notre avis ! Et franchement, si Laura était présente, elle te déclarerait la même chose. Elle te dirait de profiter, et que, quelle que soit ta décision, cela ne changera pas ce que nous pensons de toi, affirme Éric.

— Et tu vas porter quoi ? interroge Stéphane.

— Rien, comme cela je serai parée à toute éventualité, assurai-je.

— Annie ! s’insurge Éric.

— Bon, ma jupe longue bleu ciel et ma tunique blanche à broderie anglaise. Je compte être moi-même.

— C’est parfait, et en plus la tunique fait ressortir le bleu de tes yeux, m’accorde Stéphane. Mais il va bientôt être l’heure.

— Mon Dieu ! J’y vais…

— N’oublie pas ton portable.

— Bien sûr !

— Allez, fonce. Et s’il y a quoi que ce soit, nous sommes là.

— Je sais.

Je pars pour vite me préparer.

Que suis-je en train de faire ? Cet acte déraisonnable me ressemble si peu. Je réfléchis la plupart du temps à deux fois et, en cet instant, je laisse parler mon cœur et mes envies.

Je m’habille rondement, brosse mes cheveux pour les attacher en chignon, me maquille légèrement.

Lorsque j’entends frapper à ma porte, je saisis mon sac et ma veste. Hassan est à l’heure, il me salue en inclinant, restant silencieux. Je le suis, inquiète et curieuse, et surtout le cœur battant à tout rompre.

Une fois à l’extérieur, je marque une pause, ébahie.

Je ne m’attendais pas à la voiture qui occupe une partie de la chaussée.

Noire, élégante, et très grande.

Hassan me tient la porte de la limousine ouverte le temps que je m’installe à l’intérieur.

Je sens un moment la panique me gagner.

Seigneur !

Tout va bien, Annie. Tu as décidé d’aller dîner avec un milliardaire. Une telle voiture, cela va de soi ! Pourquoi réagis-tu ainsi ? Ce qu’il se produit est tout à fait normal ! Ce genre de chose arrive tous les jours.

Mais j’aurais préféré quelque chose de plus… discret !

J’ose à peine m’adosser aux sièges en cuir brun foncé. Un minibar se trouve dans un coin, une tablette et un téléphone. Ma Twingo semble pitoyable à côté de ce véhicule.

Nous cheminons dans les rues, et je peux observer l’activité des Cairotes à travers les vitres opaques. Je regrette de ne pas avoir demandé où nous allions manger. Je m’attends à nombre de choses, néanmoins nullement à ce qui se révèle devant moi à un moment. Je vois avec surprise un port se profiler. Nous sommes au bord du Nil, sur un quai où plusieurs types de bateaux sont amarrés.

La voiture s’arrête.

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