Chapitre XII

11 minutes de lecture

Souhaitant réserver la journée du mardi aux derniers préparatifs, Jacky descendit au centre du village le lundi en fin de matinée pour y faire ses adieux. Il passa d'abord par la boulangerie et acheta quelques pains spéciaux ; aux noix pour les toast chèvre miel, aux olives pour la tapenade et aux herbes pour le beurre de saumon. Il craqua également sur les deux énormes pâtés croûtes lorrains exposés en vitrine, spécialité du patron, que tout le monde appelait "P'tit Pain". Stupéfaite par la nouvelle, Geneviève fila chercher son mari aux fourneaux. Le couple de commerçants n'en revenait pas, c'était tellement soudain... Après une franche accolade au cours de laquelle Geneviève embua ses lunettes, Jacky les quitta noué, bouleversé par l'émotion que son départ suscitait. Après avoir déposé ses emplettes dans la voiture, il descendit la rue jusqu'au Café des sports où il trouva René taillant le bout de gras en tête à tête avec Mauricette. Jacky commanda un demi de bière ardennaise et leur offrit un verre en annonçant son départ. Il resta évasif sur la durée du voyage, prétextant qu'il avait besoin de "grandes" vacances.

— Et pourquoi donc la Guyane ? questionna René.

— Je rends visite à une amie de longue date. Elle m'a assuré que je pouvais rester aussi longtemps que je le souhaitais...

— Hummm !!! Je vois... persifla René ravi de dégoter un scoop de tout premier choix dans son lot quotidien de potins de comptoir.

— Ça n'est pas ce que tu crois, objecta Jacky.

Bertrand Grasson entra dans le bistrot à bout de souffle, les mains noires de cambouis, l'air blasé.

— Bah qu'est-ce qui t'arrive mon Bébert ? demanda le patron.

— Pfff... M'en parle pas ! Ma bagnole est en rade sur le chemin des barbaries. Courroie de distribution... C'est mort, me v'la piéton ! La réparation coûterait plus cher que la côte de ce vieux tas de taule.

Empathique devant l'éternel, René tenta de lui apporter un ersatz de réconfort.

— Allez va, c'est la mienne... Jacky, creuse ! Et toi Mauricette, un p'tit dernier ?

La doyenne du village feignit maladroitement une vague hésitation avant d'accepter.

— D'accord, mais un petit alors, hein... précisa-t-elle.

Jacky laissa à Bébert le temps de s'installer et de savourer sa première gorgée de bière avant de lui lancer :

— Ça t'intéresserait un Kangoo ? Je m'en débarrasse.

— Bah, ça dépend du prix. Je ne roule pas sur l'or, tu sais bien…

— Disons que je te le cède à titre gratuit, pour mon départ.

— Euh... Bah c'est super gentil mais... Comment ça ton départ ? Tu pars où ?

— En Guyane, pour une durée indéterminée ! pérora Jacky. Bon alors, tu le veux ou pas ce Kangoo ?

— Euh... C'est embarrassant… En même temps, j'ai pas trop les moyens de faire la fine gueule, reconnut Bébert.

— Ok, alors on finit le verre, on monte ensemble à la maison pour les papiers et tu repars avec.

— Merci Jacky, c'est vraiment sympa de ta part mais...

— Y a pas de mais qui tienne, coupa Jacky. T'en as besoin, moi pas ! Alors autant qu'il te serve plutôt qu'il pourrisse dans mon garage, non ?

Bébert acquiesça d'un hochement d'épaule et d'un sourire timide.

— Bon, alors n'en parlons plus, conclut Jacky.

Une fois de plus, René admirait l'altruisme dont Jacky faisait preuve. Il n'en connaissait pourtant que la partie émergée, ce que Jacky avait bien voulu exposer en public. Le don d'une voiture était certes un bel élan de générosité mais qu’aurait-il pensé de la maison transformée en refuge si Jacky s'en était vanté ? Pas forcément du bien, justement, surtout si le mot migrant avait jailli de la conversation à un moment ou à un autre. Jacky savait René un brin facho. Ce dernier ne s'en cachait pas. Par exemple, il plaçait systématiquement un "mais" pour continuer la phrase après la proposition "Je ne suis pas raciste", ce qui est pour le moins révélateur. À l'inverse, René connaissait les idées bien à gauche de Jacky Pavé. Quand l'un des deux parlait politique en présence de l'autre, c'est qu'il s'adressait à une tierce personne et l'autre se contentait d'écouter en regardant le fond de son verre sans intervenir. Les deux hommes se respectaient et s'appréciaient malgré leurs divergences. C'est pourquoi, tout comme René ne se serait pas permis de vociférer une réplique du genre : "Comme par hasard, encore un arabe !" devant lui, Jacky attendit d'être seul chez lui avec Bertrand pour lui exposer la situation et l'inviter à la réunion prévue le soir même.

— Entendons-nous, ta présence n'est pas une condition sine qua non pour que je te cède la voiture, je n'ai qu'une parole. Mais je sais que derrière ta carapace d'écorché vif se cache un cœur noble. Allez, s'il te plaît... Viens, ça ne t'engage à rien !

Bébert ne trouva pas le cran de refuser. Jacky lui remit les clés ainsi que la carte grise rayée et le certificat de cession, ponctuant son discours d’une mise en garde à propos de l'embrayage un peu souple à changer sans tarder. Bébert le remercia encore et lui promit d'être là pour dix-huit heures.

Après un repas sur le pouce, Jacky consacra toute son après-midi à cuisiner. Salades, quiches, tourtes et toasts ainsi que les deux pâtés croûtes achetés le matin ornaient une table dressée dans un coin du salon. Onze convives étaient attendus : Françoise, huit membres actifs, Bébert et Yves. Soucieux d’aider, Yves et Françoise arrivèrent avec une bonne heure d'avance. À peine surprise par le buffet de victuailles, la présidente du collectif rouspéta néanmoins pour la forme.

Les présentations s’étalèrent autour d'un verre de l'amitié, au rythme des arrivées. Jacky sympathisa tout particulièrement avec Iris, secrétaire du bureau. Fringante sexagénaire, cette baba cool excentrique semblait restée perchée dans les années soixante-dix. Le départ de Jacky et la vie qu'il avait décidé de mener la captivaient, elle buvait ses paroles. Partout dans la pièce, les discussions allaient bon train par petit groupes de deux ou trois. Seul Bébert, un peu intimidé se tenait légèrement à l'écart, à proximité du buffet. Françoise interrompit bientôt les réjouissances en prenant la parole :

— Bien, merci à tous d'être là. Si on se mettait au boulot. On pourrait peut-être commencer par un tour du propriétaire, qu'en penses-tu, Jacky ?

Le maître des lieux acquiesça et leur fît visiter les pièces de la maison une à une, ainsi que le sous-sol et le jardin. De retour à la table ronde, Françoise prit la parole.

— Bien ! Tout d'abord, nous allons définir ensemble les règles de cette maison. En réaménageant les deux chambres et le bureau, nous pensons pouvoir accueillir une quinzaine de résidents. Voici une charte de l'aidant que nous avons établie avec Jacky. Merci d'en garder un exemplaire et de faire passer à votre voisin. Prenez le temps de la lire. Je récupère les copies dûment signées à la sortie par ceux qui désirent s'investir et faire vivre le refuge. Ensuite, nous évoquerons les ateliers possibles à mettre en place. Chacun ici est libre de proposer une activité qu'il souhaiterait encadrer en fonction de ses compétences et de son emploi du temps. Enfin, il nous faudra décider d'une date d'ouverture et décréter ce que nous devrons mettre en place auparavant. Mais d'abord, je voudrais rendre hommage à notre hôte et à l'abnégation dont il fait preuve. Chers amis, s'il vous plaît, une ovation pour Jacky Pavé !

Les joues rubicondes, l’intéressé se leva. Gêné par les applaudissements., il sortit une feuille de sa poche et la déplia en s’éclaircissant la voix :

— Hum, hum... Merci, merci à tous. Cette maison représente quarante ans de ma vie. Je n'ai jamais été matérialiste et je n'y suis pas attaché d'un point de vue sentimental, je ne suis même pas sûr d'y remettre les pieds un jour... Cependant, ne serait-ce que par souci de protéger le bien commun, j'aimerais que vous tous ici, membres fondateurs de par votre présence à ce que j'appellerais "l'assemblée des douze", vous engagiez à prendre soin de cet endroit. Je souhaite offrir une seconde vie à cette maison et mon amie Françoise, ici présente, m'a tout récemment soufflé cette idée d'un refuge pour nécessiteux, que je trouve excellente. J'ai toute confiance en elle et lui lègue ici ce soir, devant témoins, le statut de maîtresse de maison. Elle aura tout pouvoir de décision quant à qui entre ici dans le futur, aidants comme hébergés. Nous avons défini ensemble un règlement intérieur, je lui laisse le soin de vous l'exposer. Je compte sur vous tous pour maintenir de la vie sous ce toit, ainsi que dans le jardin. Ceci étant, je conchie le délit de solidarité et toutes ces conneries mais nous devons rester prudents. Vous comprendrez mieux en lisant la charte. Ne parlez pas de l'existence de ce refuge à tort et à travers, même à vos proches… Restez discrets ! Le bon sens de chacun prévaudra. Enfin, je tenais également à vous présenter Bertrand, ici présent, qui habite Verzenay, le village voisin. Je l'ai informé ce matin de mon départ et du "recyclage" de mon habitation et il a tenu à être présent ce soir. Je réponds de lui, il est fiable et c'est un des nôtres. Voilà, je cède maintenant la parole à l’instigatrice de ce projet. Merci de votre attention.

De nouveau, les acclamations fusèrent pendant que Jacky reprenait place. L'enthousiasme avec lequel Bertrand applaudit montrait qu'il appréciait d'avoir été affranchi. Il ne se souvenait même pas de la dernière fois que quelqu'un lui avait fait confiance. Il lui fallut beaucoup d'efforts pour retenir les larmes d'émotion qui lui pointaient au coin des yeux. Françoise reprit :

— Merci Jacky. Pour ce qui est du règlement intérieur, il me faudra un peu de temps pour le rédiger, je vous le présenterai lors de la prochaine réunion. Sinon, des idées d'ateliers, quelqu'un ?

Gaëlle, assistante sociale de son état, proposa spontanément une permanence hebdomadaire. Michel et Simon, jardiniers passionnés, prirent en charge le potager avec un plaisir non dissimulé. Iris prenait des notes. Quand elle croisa le regard de Jacky, celui-ci lui lança un clin d'œil et c'est toute émoustillé qu'elle se repencha sur sa copie.

— Bien... D'autres idées germeront sans doute dans les prochains mois. En ce qui concerne l'ouverture, il me semble difficile de s'organiser avant l'été. Je pense qu'on pourrait planifier ça pour le premier octobre. Ainsi, tout le monde profite de ses vacances et ça nous laisse le temps d'organiser une réunion de rentrée, pour être en place avant l'hiver. Qu'en pensez-vous ?

Tout le monde approuva. Françoise avait le tempérament d'une vraie meneuse. Elle savait faire accepter sa vision des choses sans discours interminables, en donnant l'impression à son auditoire que la décision était collective. Une main de fer dans un gant de velours... Elle poursuivit :

— Bien entendu, tout ceci serait caduque si pour une raison ou pour une autre, notre ami Jacky décidait de revenir au pays...

— Parle pas de malheur ! s'esclaffa Jacky en levant les yeux au ciel.

Une fois de plus, tout le monde accueillit cette réplique avec le sourire. Françoise continua en essayant de garder son sérieux car elle s'apprêtait à aborder un point crucial.

— Pour ce qui est des choses à mettre en place, les aspects les plus importants sont la logistique et la sécurité. Et c'est là que ça se complique... En premier lieu, il nous faut recruter un gardien qui résiderait sur place, c'est le gros morceau. Et puis il y aura les courses, le transport des résidents pour les démarches, des convocations, et cætera... Certes, j'habite le village mais je ne suis pas encore à la retraite et je ne pourrai pas assumer ça toute seule...

Françoise marqua une pause et reprit :

— Je sais que beaucoup d'entre vous travaillent et habitent à Reims voire encore plus loin, comme toi Jessica qui loge dans l'Aisne, à plus de cinquante kilomètres... Mais d'une façon ou d'une autre, il va me falloir de l'aide, sans quoi ce projet n'est pas viable.

Alors que Françoise cherchait à convaincre les membres du collectif en les regardant l'un après l'autre fixement, elle ne vit pas le bras de Bébert se lever timidement, deux sièges sur sa droite. Assis entre les deux, Jacky fit du coude à Françoise. Elle tourna la tête étonnée, pensant que le maître des lieux souhaitait ajouter quelque chose, avant de s'apercevoir que Bertrand demandait la parole.

— Oh pardon Bertrand, nous t'écoutons.

— Je... Euh… J'habite à côté et... je ne travaille pas... Si je peux être utile ? balbutia Bébert incertain.

— Eh bien... C'est très gentil à toi, répondit Françoise hésitante. Tu... Tu veux dire pour un soutien logistique ?

La perplexité de Françoise donna de l'assurance à Bertrand. Se sentant pousser des ailes, il lança d'un ton enjoué :

— Pour un soutien logistique, pour le poste de gardien, pour tout ce que vous voudrez ! Je sous-loue un appartement que je peux rendre sans préavis. Je serais ravi d'aider ! J'ai une voiture... de fonction ! ajouta-t-il avec un clin d'œil malicieux pour son voisin de gauche.

— Ça c'est mon Bébert ! jubila Jacky avec entrain en manquant de l'étrangler d'une accolade. Quand je vous disais que vous pouviez compter sur lui !

— Waouh ! Eh bien... Mille mercis Bertrand ! Tu m'enlèves une grosse épine du pied ! reprit Françoise. Eh bien, on avance... Pour les autres, réfléchissez-y pendant vos séances de bronzette cet été, en fonction de vos emplois du temps. Toute aide sera la bienvenue, même une heure par ci, par là. Quelqu'un a-t-il quelque chose à ajouter ?

— Oui, moi ! s'exclama Jacky solennellement après s'être assuré que personne ne prenait la parole.

Tous les regards se tournèrent vers lui, un nuage de stupéfaction curieuse s'empara de l'assemblée.

— On t'écoute Jacky, s'étonna Françoise, navrée d'avoir omis un point important pour son ami.

— J'ai placé une feuille à côté du buffet. Merci d'y inscrire votre adresse mail et votre compte Facebook pour ceux qui en ont un. Ainsi vous recevrez ma lettre d'adieu dans les tous prochains jours. Et maintenant, assez de palabres, place aux réjouissances... Le buffet est ouvert ! Vous n'allez tout de même pas me laisser ça sur les bras !!!

La tension palpable que son intervention avait suscitée retomba instantanément et tous se levèrent dans un brouhaha de pieds de chaises ripant sur le carrelage. Jacky s'éclipsa et descendit au sous-sol pour en remonter quelques instant plus tard, un magnum de champagne dans chaque main. Les langues se délièrent et la soirée prit rapidement des allures de sauterie de départ. L'une des premières mesures à instaurer n'était-elle pas d'écarter tout alcool du refuge ? Qu'à cela ne tienne, Jacky se mit en devoir de vider la cave. Il n'y parvint pas mais lorsque les plus sages s'éclipsèrent en saluant tout le monde, Iris n'était plus en état de conduire. Jacky lui proposa aimablement la chambre d'ami, qu'elle accepta un peu confuse.

Le lit de la chambre d'ami resta intact cette nuit-là...

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Mathieu Chauviere ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0