Chapitre IV : la forêt interdite (Alhy)
Mince, où sont-ils allés ?
Je tourne sur moi-même, scrutant les ténèbres qui m'entourent. Pourquoi a-t-il fallu que je trébuche sur cette racine ? Un instant, je courais avec eux ; l'instant d'après, j'étais à terre, désorientée. Le temps que je me relève, ils avaient disparu.
- Anémone ? Ivar ? j'appelle à voix basse.
Seul le murmure du vent dans les feuilles me répond.
Je reste immobile un instant, analysant la situation. L'académie ne peut pas être si loin, nous n'avons pas marché longtemps. Je dois simplement revenir sur mes pas... mais dans quelle direction ? Je me force à respirer lentement. La panique ne m'aidera pas. C'est ce que je me dis, en tout cas. Ce que je ressens, c'est autre chose.
La lune filtre à travers la canopée, transformant le paysage en un tableau argenté. Je m'assieds sur un tronc abattu, tentant de rassembler mes pensées. C'est alors que je les remarque : de petites fleurs délicates qui semblent luire dans la lueur lunaire. Leurs pétales translucides émettent une faible phosphorescence bleutée, créant un chemin éthéré sur le sol de la forêt.
Je m'approche, fascinée. Je n'ai jamais vu de telles fleurs. Elles ressemblent à des jacinthes, mais leur luminescence les rend uniques. Cette académie recèle décidément bien des mystères.
Un mouvement furtif attire mon attention. À quelques pas de moi, un petit animal fouille dans les feuilles mortes. Ça ressemble à une fouine ou une musaraigne, mais ce n'est ni l'un ni l'autre. Son pelage couleur terre contraste avec ses deux queues qui balayent le sol. Je remarque qu'il a trois orteils à chaque patte – détail étrange qui me confirme que cette créature n'existe pas sur Terre.
Soudain, la petite bête se fige, puis détale à toute vitesse. Un grognement sourd retentit derrière moi.
Je me retourne et aperçois une silhouette imposante dans l'ombre des arbres. Deux yeux saphir me fixent dans l'obscurité. Un loup ? Mais les loups n'existent plus dans nos régions...
Je ne prends pas le temps de réfléchir davantage. Je me relève d'un bond et me mets à courir.
Les branches griffent mon visage, s'accrochent à mon uniforme. Je cours sans direction précise, guidée uniquement par l'instinct de survie. Mes muscles protestent – les courbatures du cours de Raiden me lancent à chaque foulée. Mon mollet me tire tellement que je crains la crampe, mais je lutte pour fuir ce danger. Les arbres défilent, se ressemblant tous dans l'obscurité.
C'est alors que les premières gouttes se mettent à tomber. Une pluie fine d'abord, puis de plus en plus forte. En quelques minutes, je suis trempée jusqu'aux os. L'eau dégouline de mes cheveux, mon uniforme me colle à la peau.
Dans ma course aveugle, je ne vois pas la flaque qui s'est formée dans un creux du chemin. Mon pied glisse et je m'étale de tout mon long dans la boue froide. Le choc me coupe le souffle.
Je me relève péniblement, couverte de terre et de feuilles mortes. Le froid s'insinue en moi, mes membres tremblent. Il faut que je trouve un abri.
C'est alors que je l'aperçois : l'ouverture sombre d'une grotte dans la paroi rocheuse. Je m'en approche avec prudence. En temps normal, jamais je n'aurais osé m'aventurer dans un tel endroit, mais le froid et l'épuisement commencent à avoir raison de ma méfiance.
Alors que j'hésite devant l'entrée obscure, une voix me parvient de l'intérieur. Une voix étrangement familière.
- Alhy ? T’en as mis du temps à te préparer on t’attendait.
Cette voix, ici. C'est impossible. Hélène ? Je ne l'ai pas vue à l'académie, comment est-ce possible ? Et pourtant je reconnais chaque inflexion. Une partie de moi est piquée par la curiosité. Si ce n'est pas elle alors qui ? Je fais un pas dans l'obscurité de la grotte. L'air y est plus chaud, chargé d'un cocktail de parfums.
Au loin, un point de lumière apparaît, accompagné d'une musique sourde. De l'électro, le genre de musique que je n'aime pas mais que je devais me coltiner à chaque soirée du lycée. Je m'en approche, attirée malgré moi.
La lumière révèle une grande pièce que je reconnais immédiatement : mon salon. Le canapé d'angle beige où je m'asseyais toujours, le vaisselier en chêne de mes parents, la table à manger repoussée contre le mur pour faire de la place, les fauteuils en cuir noir de mon père. Des guirlandes lumineuses clignotent au plafond, projetant des éclats colorés sur les murs familiers. La musique pulse, les basses vibrent dans ma poitrine.
Des silhouettes floues évoluent dans la pièce. Je reconnais des visages du lycée, mais ils semblent distordus, comme vus à travers l'eau. Tout paraît légèrement décalé, comme si je regardais la scène à travers un voile.
- Alhy !
Hélène apparaît devant moi, un gobelet en plastique à la main. Son sourire semble trop large, ses yeux trop brillants.
- Tu en veux ? me demande-t-elle en me tendant le verre. « Allez, fais pas ta coincée ! »
Je prends le gobelet machinalement. Du rhum avec du Red Bull, forcément. C'est la seule chose qu'elle boit et à chaque fois elle veut que je l'accompagne. Autour de moi, les conversations se mélangent, deviennent indistinctes.
- ... elle a jamais couché avec lui, tu te rends compte ?
- Mais ils sont ensemble depuis deux ans ! Il est patient, dis donc...
- À un moment, il faut bien que ça se fasse, non ?
Les voix semblent venir de partout à la fois. Je reconnais Julie, Marine, d'autres filles de ma classe. Leurs rires résonnent étrangement dans ma tête.
Tout devient de plus en plus flou. Les lumières tracent des traînées colorées quand je bouge la tête. J'ai l'impression de revivre la fête où ma vie a basculé... Mes jambes me portent à peine.
- Viens, dit une voix masculine que je reconnais trop bien. « On va se mettre un peu à l’écart. »
Gaspard. Il est là, devant moi, avec ce sourire qu'il avait ce soir-là. Ses mains se posent sur mes épaules. On se faufile entre les lycéens, on monte les escaliers, on va au bout du couloir et soudain on se retrouve dans ma chambre.
Mon bureau dans le coin, mon casque posé à côté de mon ordinateur portable. Ma bibliothèque, mes peluches alignées sur l'étagère. Tout est exactement comme ce soir-là.
- Non... murmuré-je.
Ma chambre. Mon refuge. Du moins, c'est ce qu'elle était avant.
Gaspard s'approche. J'ai trop bu, je titube légèrement. Je veux reculer, mais mes jambes refusent de m'obéir. Dans le miroir en pied, j'aperçois mon reflet – pâle, les yeux immenses de terreur.
- Alhy, me susurre-t-il à l'oreille. « On est ensemble depuis un moment, c’est le soir idéal. »
Ses mains me poussent vers le lit. Les ressorts grincent – ce son, ce terrible son qui me hante encore.
- Non... j'essaie de dire, mais ma voix sort à peine. Est-ce que j'ai vraiment dit non cette nuit-là ? Ou est-ce juste dans ma tête ?
Ses mains. Partout. Et moi qui ne bouge pas. Chaque contact me glace. Le dégoût monte en moi, mais je n'arrive pas à résister.
- Laisse toi aller tout ira bien, murmure-t-il.
Dans le miroir, je vois la scène se dérouler comme si j'étais spectatrice de ma propre vie. Cette fille tremblante, figée, incapable de se défendre.
- Gaspard, arrête... s'il te plaît... Est-ce que je le dis vraiment ? Ou est-ce juste dans ma tête ?
Au loin, j'entends encore les voix de la fête.
- C'est ton copain, Alhy. C'est normal.
- Il est patient, mais à un moment...
- Tu peux pas rester vierge toute ta vie !
Une confusion terrible s'empare de moi. Ai-je vraiment protesté cette nuit-là ? Ai-je été assez claire ? Peut-être que c'est ma faute. Peut-être que j'exagère.
Dans l'obscurité de ma vision troublée, je sens des centaines de mains me toucher, m'emprisonner. L'odeur de l'alcool m'étouffe. La musique explose dans mes oreilles.
- ARRÊTEZ ! je hurle soudain. « LAISSEZ-MOI ! »
Mon cri résonne comme un écho infini. Puis une main ferme saisit mon bras – différente des autres, protectrice. Une chaleur se répand depuis ce contact.
- Tu es glacée, ma pauvre...
La chambre, Gaspard, les voix — tout s'estompe. Je cligne des yeux, revenant lentement à la réalité.
La professeure Naliah se tient devant moi, son visage empreint d'inquiétude. Elle enroule un épais manteau autour de mes épaules. Mon corps entier tremble, mon visage est trempé de larmes.
- Respire profondément, murmure-t-elle. « Tu es en sécurité maintenant. »
Progressivement, les tremblements diminuent. Je reviens à moi par fragments — la pierre froide sous mes pieds, l'odeur de la forêt mouillée, la main ferme de Naliah sur mon épaule. Tout ça c'était dans ma tête. Ce n'était pas réel. Pourtant mon corps, lui, ne semble pas avoir reçu l'information, mon cœur bat encore trop vite, mes mains tremblent encore. Et cette honte, ce dégoût qui remonte, ceux-là, ils sont bien réels.
Un mouvement attire mon attention. Un garçon se tient à quelques pas — traits asiatiques, cheveux noirs, expression impassible. Je le reconnais, c'est le garçon qui avait défié le directeur hier. Qu'est-ce qu'il fait là ?
- Cette grotte est magique, explique la professeure Naliah. « Elle nous fait revivre nos pires souvenirs. Tu as eu de la chance que je t'entende crier. »
Elle nous observe tous les deux, les bras croisés.
- Ne traînons pas, Alhy et Cytrik. Je vous ramène à l’académie.
Cytrik. Voilà son nom.
- Prenez mes mains ! Je vous préviens ça risque de vous faire bizarre comme sensation.
Cytrik saisit sa main gauche sans hésiter. Je prends la droite. Ce qui se passe ensuite est impossible à décrire correctement. Mon estomac remonte vers ma gorge, mes membres semblent se dissoudre dans l'air, comme si chaque atome de mon corps se séparait des autres avant de se recomposer ailleurs — un vertige total, une fraction de seconde d'existence suspendue entre deux endroits. Puis tout se remet en place d'un coup, et nous sommes dans la cour de l'académie, devant la fontaine.
Je dois m’accroupir une seconde pour retrouver mon équilibre comme si j’étais proche du malaise. Cytrik cligne des yeux plusieurs fois, visiblement aussi déstabilisé que moi.
- J’imagine qu’on peut retourner dans notre chambre ? demande Cytrik
- Dans ta chambre tu plaisantes j’espère. La forêt est interdite normalement les sanctions sont plus lourdes pour quiconque enfreint les règles. Mais enfin bon je suis clémente aujourd’hui, allez vous changer vous êtes tout beurk et revenez ici je vous donnerai votre punition.
Cytrik me lance un bref regard, puis repart vers l'aile des garçons sans un mot. Je resserre le manteau autour de moi et prends la direction des dortoirs, la tête baissée. J'ai déçu la professeure le premier soir. Pas brillant.
Ma chambre est plongée dans la pénombre. Anémone est là, assise sur son lit, visiblement soulagée de me voir.
- Alhy ! Elle se lève d'un bond. « Mais... dans quel état tu es ! Qu'est-ce qui t'est arrivé ? »
- Je suis tombée, réponds-je simplement en ouvrant mon armoire. « C'est tout. »
- Tombée ? Mais où ? On pensait que tu étais rentrée avant nous, Ivar avait dit…
- C'est bon Anémone. Je prends des vêtements propres sans me retourner. « Je vais me doucher. Je ne sais pas quand je rentrerai, la professeure Naliah m’attend pour me donner ma punition. »
- Une punition ? Alhy, je suis sincèrement désolée, si j'avais su...
Je n'ai pas la tête à ça. Je quitte la chambre sans répondre.
Dans le couloir, une main se pose doucement sur mon épaule. Je sursaute.
- Alhy.
Laureline. Elle me regarde avec de grands yeux, visiblement choquée par mon état — le manteau de Naliah ne cache pas tout, mes cheveux dégoulinent encore, mes chaussures laissent des traces de boue sur le sol.
- Tu vas bien ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Ça va, j’ai juste trébuché. Ma voix est plus stable que prévu. « Mais rien de grave. »
Elle n'a pas l'air convaincue mais n'insiste pas. Elle sort un petit paquet enveloppé dans une serviette.
- Comme on ne t’a pas vue au dîner, avec Léandre et Aze on s’est dit que t'aurais sans doute faim.
Je prends le paquet. Ce geste simple, après cette soirée, me serre la gorge. Déjà lors du cours de survie elle s'était montrée adorable avec moi, et je n'avais même pas pris le temps de discuter avec elle après.
- Merci.
- Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas.
Je la trouve vraiment sympa. J'aurais bien discuté un peu plus avec elle, mais la professeure m'attend.
- Je suis désolée, je dois filer.
Elle hoche la tête avec un sourire. Je lui fais un petit signe et repars vers les douches.
La salle de bain est déserte à cette heure. Je pose mes affaires propres et le paquet de Laureline sur le rebord d'un lavabo. Je me place sous le pommeau et ouvre l'eau.
L'eau est glaciale. Je reste quand même sous le jet. La boue part en premier — les filets bruns qui coulent vers le sol. Je frotte. Plus fort qu'il ne le faudrait, comme si en dessous il y avait autre chose à effacer. Les mains de Gaspard sur ma peau. Ce souvenir que la grotte est allée chercher là où je l'avais enterré. Je frotte encore. L'eau ne se réchauffe pas. À un moment je m'arrête, les bras lourds.
Je m'habille sans me regarder dans le miroir. Je prends le paquet de Laureline et je retourne dans la cour.
Naliah est assise sur le rebord de la fontaine, un livre ouvert sur les genoux. L'eau s'écoule des gueules des dragons sculptés, son murmure régulier rompt le silence. Elle lève les yeux quand elle nous entend approcher — Cytrik est arrivé presque en même temps que moi, les cheveux encore légèrement humides.
- Bien ! s’exclame-t-elle en refermant son livre avec un soupir théâtral. « Allons-y. »
Elle nous tend à nouveau ses mains. La deuxième téléportation est aussi déstabilisante que la première — cette même dissolution instantanée, ce même vertige entre deux endroits. On aurait pu croire qu'on s'y habitue. On ne s'y habitue pas. Puis tout se remet en place, et nous arrivons dans une pièce qui m’est inconnue.
- C’est quoi ce foutoir ! s’exclame aussitôt Cytrik.
- Hé dis-donc ! Mesure tes propos, tu parles de ma chambre là.
- Votre chambre ? Les mots sortent de ma bouche sans que je n’y puisse rien.
Des piles de livres s'élèvent du sol jusqu'à mi-mollet, certaines penchant dangereusement. Des vêtements recouvrent littéralement chaque surface disponible — le bureau, la chaise, le coin du lit, les rebords de fenêtre. Des feuilles volantes tapissent le sol entre les piles, formant un deuxième sol de papier par-dessus le parquet. Sur le bureau, des tasses, des bougies, des fioles vides s'entassent dans un chaos indescriptible. Même le plafond ne s'en sort pas, une écharpe y est accrochée, sans qu'on comprenne comment.
- Un peu de respect ! rétorque la professeure Naliah. « Votre punition c’est de la ranger. »
- Mais y’en a pour des pour des heures, lance Cytrik sans mâcher ses mots.
- Vous avez jusqu’à la fin de mon livre pour terminer !
Je m’attarde un peu sur son bouquin, il n’a pas l’air très épais, j’espère que ce n’est pas écrit trop gros ou qu’elle ne lit pas vite sinon je ne vois pas comment nous pourrions terminer à temps.
Elle disparaît avant qu'on puisse protester.
Le silence qui suit dure plusieurs secondes. Cytrik examine la pièce d'un regard circulaire, méthodique.
- On commence par dégager le lit et l'armoire. Comme ça on a une surface propre pour plier les vêtements avant de les ranger. Ensuite les livres sur les étagères, et on finit par ramasser ce qui traîne sur le sol.
Je hoche la tête et nous nous mettons au travail. C'est presque reposant, d'avoir quelque chose de concret à faire. Les mains occupées, l'esprit peut faire semblant de ne pas tourner en rond.
Je commence par le lit — un amas de vêtements, de cahiers, d'une veste de randonnée froissée qui n'a rien à faire là. Cytrik attaque l'armoire de son côté, dégageant les livres entassés devant les portes pour qu'on puisse enfin les ouvrir. Quand les surfaces sont libérées, nous commençons à plier méthodiquement — lui les vêtements qu'il pose en piles nettes sur le lit, moi je les range dans l'armoire au fur et à mesure. Des affaires totalement improbables pour une professeure apparaissent : des chaussettes dépareillées en quantité industrielle, une deuxième veste de randonnée identique à la première, un chapeau de pluie coincé entre deux pull-overs.
Au bout d'un moment, je remarque que Cytrik ne range plus vraiment les livres. Il les examine. Il tourne les pages, inspecte les couvertures, repose certains volumes avec une expression que je ne sais pas encore lire.
- Quelque chose ne va pas ?
- C'est bizarre. Il retourne un livre entre ses mains. « Ils sont tous écrits à la main. Pas d'éditeur, pas de couverture imagée, rien. »
Je m'approche et prends un des volumes au hasard. Il a raison, la couverture est en cuir simple et les pages sont couvertes d'une écriture serrée, à l'encre noire légèrement délavée par le temps. Certaines pages sont même raturées.
- Si ça se trouve la professeure écrit des livres ? Ça expliquerait pourquoi il y a autant de feuilles volantes partout.
Il secoue la tête.
- J'en ai feuilleté plusieurs. L’écriture est différente.
Je reprends un autre livre, compare avec celui qu'il tient. Les lettres, les interlignes, même le style et le genre sont différents.
- On lui demandera quand elle reviendra, j'imagine.
Cytrik repose le livre sur la pile sans répondre, mais il reste perplexe. Nous reprenons le rangement en silence.
Le silence qui suit dure à peine une minute avant que l'estomac de Cytrik ne le trahisse — un grognement sourd et éloquent qui rompt le calme de la chambre. Lui continue d'empiler les livres comme si de rien n'était.
Je m'arrête. J'ouvre mon paquet.
- T'en veux ?
Il lève les yeux vers les gâteaux, puis vers moi.
- Où t’as eu ça ?
- On me les a donnés juste avant de prendre ma douche.
Il tend la main sans un mot. Je lui en donne un et nous reprenons le rangement, mangeant en travaillant, sans cérémonie. Le tas de vêtements disparaît progressivement, les livres trouvent leur place sur les étagères, et le sol réapparaît sous les feuilles au fur et à mesure que nous avançons. C'est étrangement agréable de travailler ainsi, en silence, sans avoir à remplir l'espace.
Quand Naliah réapparaît, elle parcourt la pièce du regard avec une expression qu'on pourrait presque appeler satisfaite.
- Pas mal. Ce sera suffisant pour cette fois.
Cytrik est déjà ailleurs dans ses pensées, les yeux dans le vague. Je me tourne vers Naliah.
- Où avez-vous eu tous ces livres ? lui demandé-je.
Elle secoue la tête avec un petit sourire.
- Ah, je vois que tu t'intéresses à ma collection. Ce sont des romans, des poèmes, des journaux intimes récupérés au fil de mes aventures aux quatre coins du monde. » Elle nous tend le livre qu’elle lisait pendant que nous rangions. « Celui-là, je l'ai trouvé dans une petite librairie de Lutèce. »
Cytrik relève la tête. « Lutèce ? »
- La capitale du royaume de Silvar. Le directeur ne vous en a pas parlé lors du cours de monstrologie ? Elle semble surprise. « Vous visiterez la ville en fin de semaine. »
- Le royaume de Silvar… murmure Cytrik.
Je fixe la professeure Naliah. Lutèce. Royaume de Silvar. Elle prononce ces mots comme des évidences. Et puis la monstrologie ? Nous n'avons pas encore eu ce cours. Je crois qu'elle est en train de nous révéler quelque chose malgré elle.
- Nous n'avons pas encore eu de cours de monstrologie, lui dis-je doucement.
- Ah bon ? Mais vous devriez… Oh. Elle s'arrête net. « Oubliez ce que je viens de dire. Le directeur vous expliquera tout demain. »
- Où sommes-nous vraiment ? demande Cytrik.
- Je ne peux…
- Vous en avez déjà trop dit pour vous arrêter là.
- Et puis tant pis… de toute façon on est pas à un jour près…
La professeure Naliah prend une profonde inspiration. A voir sa tête je comprends que ce qu’elle a à nous annoncer n’est pas un détail mais bien quelque chose de crucial.
- Nous sommes dans un autre monde qui s’appelle Andromède.
Andromède. Un autre monde. Je laisse les mots s'installer, cherchant à mesurer ce que ça change. Tout, logiquement. Et pourtant je reste là, debout dans cette chambre qu’on vient de ranger, sans savoir quoi faire de cette information. Cytrik, lui, a déjà enchaîné sur la question suivante.
- L'homme en noir, c'est lui qui nous a téléportés dans ce monde ?
- Un homme ? Moi j'ai vu une femme avant de me retrouver à l'infirmerie.
- Ce sont des recruteurs, explique Naliah. Ils cherchent des adolescents qui pourront s’intégrer dans cette académie.
Cytrik débute un véritable interrogatoire, enchaînant les questions à toute vitesse. Moi je reste en retrait, essayant d'absorber ce que je viens d'apprendre pendant qu'il parle.
- Combien sont-ils ?
- Trois. Clotilde, Eve et Rosario. »
- Comment font-ils pour aller et venir sur Terre ?
- Ils utilisent des colliers magiques. Ils sont les seuls à en posséder.
- On ne peut donc pas retourner sans eux.
- Exactement. Et ils sont déjà repartis pour enquêter sur la prochaine promotion. Ils ne restent pas longtemps sur Andromède, juste le temps de vous ramener.
- Ils nous observaient depuis longtemps ?
- Je ne connais rien de leur méthode. désolée…
- Pourquoi nous ?
- Parce que vous avez du potentiel.
- Le directeur a parlé de lourdes épreuves. C'est un critère pour rejoindre l'académie ?
- Oui… Les épreuves que vous avez vécues façonneront votre magie.
- Ils se basent sur d'autres critères ?
- Je l'ignore. Naliah marque une pause, et je sens qu'elle cherche ses mots. « Si tu as d'autres questions, tu ferais mieux de les poser au directeur. Il en saura davantage que moi. »
Cytrik se tait. Il se met à réfléchir, les yeux dans le vague. De mon côté, je ne suis même pas sûre d'avoir tout retenu — les échanges étaient tellement vifs.
Une chose reste, pourtant. Je me disais qu'un jour je pourrais retourner voir ma famille. Pas maintenant, pas tout de suite, mais un jour. Prendre un train, un avion, sonner à la porte. Cette possibilité-là, même lointaine, même floue, j'y tenais sans le savoir. Et là elle disparaît, remplacée par un mot : Andromède. Le directeur aurait dû nous le dire dès le début. Ce n'est pas un détail.
- Je suis désolée, mais pour le reste je laisserai le soin au directeur de vous l’expliquer. Je vous en ai déjà trop dit ce soir. conclut finalement Naliah.
- Merci d'avoir été honnête, lui dis-je, encore secouée.
Cytrik ne dit rien. Il reste songeur. Naliah nous regarde tous les deux, puis nous tend ses mains.
- Bien. Je vous raccompagne à la fontaine.
La troisième téléportation est toujours aussi bizarre. Mais maintenant que je sais qu'on est dans un autre monde, ça la rend moins surnaturelle, bizarrement. Comme si mon cerveau avait décidé de recalibrer ce qui mérite encore de l'étonner.
Cytrik repart vers l'aile des garçons sans un mot. Il a l'air pensif.
Je rentre seule, traversant la cour dans le silence de la nuit. Anémone dort paisiblement quand j'arrive. Je me demande quelle sera sa réaction quand elle apprendra la vérité demain. Je m'allonge sur mon lit sans faire de bruit.
Je fixe le plafond de pierre dans l'obscurité. Cette académie, cette magie, ces recruteurs venus nous chercher sur Terre — tout ça prend soudain une dimension différente. Je suis très loin de chez moi, dans un monde que je ne connais pas. C'est troublant, effrayant. Et quelque part, un peu excitant aussi.

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