La porte du Paradis

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La Porte du Paradis

Tout avait commencé par un publi-reportage dans l’Express : « Offrez-vous un week-end d’évasion ». Il avait cédé, comme toujours. Ils déambulaient dans la touffeur de ce trou à rat, se frayant un passage parmi les hordes de touristes, à la recherche d’une improbable trattoria avec une table de libre. Il avait fallu réserver plusieurs jours à l’avance un créneau pour rejoindre le troupeau autorisé à admirer le Printemps et la Naissance de Vénus.

-- Inutile d’aller vérifier que le décor est conforme à la carte postale ; lui avait-il objecté, sans succès.

En attendant, ils tuaient le temps dans les boutiques-souvenirs. Il avait failli acheter un David en plastique, un T-shirt de la Fiorentina, pour l’humilier.

-- Ton maudit complexe de supériorité, disait-elle. Bouder son plaisir pour juste tourner les choses en dérision.

-- J’ai envie de visiter la gare, dit-il. Un chef d’œuvre d’architecture fasciste.

-- Je n’en peux plus, de tes sarcasmes.

Elle avait raison. Ses persiflages supérieurs avaient tout tué : bonheur, spontanéité, émerveillement, bon sens même. Mais c’était plus fort que lui : jamais il ne s’agrégerait aux humains moyens avachis devant le Duomo, sur le parapet du baptistère, dans les fauteuils miteux des cafés, heureux d’être là, indolents, léchouillant leurs gelati sirotant leurs inévitables spritz.

Cela tiendrait encore un mois, deux tout au plus. Il n’en pouvait plus de sa vitalité trop indulgente ; elle, de son intelligence purement négative. Il projetait déjà sa fuite. Il serait lâche, bien entendu.

-- Toi qui voulais absolument venir ici, sais-tu comment se nomme cette porte ?

-- La Porte du Paradis. J’ai beau être une cruche, j’ai quand même lu le guide.

« Nous ne sommes pas près de la franchir », faillit-il dire, mais il se retint.

L’humidité devenait insupportable. Sa chemise lui collait à la peau, grasse et gluante ; de son front perlaient des gouttes obsédantes, acides, qui terminaient dans le creux de son cou. Une grosse guide américaine, flanquée d’une trentaine d’ouailles, s’installa près d’eux, déblatérant ses explications dans un haut-parleur.

Il fallait déguerpir. Ils prirent la Via Panzani, moins submergée – quel nom ridicule !

-- Si on le prenait ? dit-elle.

Un autobus, au hasard. Pourquoi pas ? Elle pouvait donc avoir de bonnes idées ?

Après avoir emprunté quelques artères cavouriennes, le bus s’élève péniblement dans les collines, enfilant les épingles à cheveux. Les campaniles nappés par le smog ocre de la cuvette laissent place à la garrigue, ponctuée de vieux mazets et de lavoirs décatis. Les vendanges approchent, les grappes de San Giovese dégorgent leur suc, leurs odeurs fermentées se mêlent à celle des citronniers. Un marcassin apeuré disparaît, furtif, derrière une broussaille de chênes kermès. Le bus les dépose sur le parvis d’un vieux couvent, bordé de cyprès bercés par la brise. Derrière le vieux mur de briques, avec sa niche qui abrite une statue de la Vierge, on entend les cris d’une basse-cour.

« Après tout, elle n’est peut-être pas si con ».

« Qui sait, il n’est peut-être pas si chiant ».

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