Chapitre 1
Le vacarme des rotors m'assourdit, même à travers le casque antibruit qu’on m’a fourni à l’embarquement. Je serre les accoudoirs de mon siège si fort que mes phalanges ont blanchi depuis au moins vingt minutes. Mon regard s’accroche à mon reflet sur le hublot, à ma longue et épaisse crinière châtain foncé que j’ai tenté de coiffer tant bien que mal en un chignon désordonné qui est seulement maintenu par une grosse pince qui remplace mon habituel crayon. C’est rare que je la détache, car elle me tombe jusqu’au creux de mes reins, ce qui est bien trop long dans un laboratoire. Ce que je distingue à travers le hublot me noue l'estomac. L'horizon s'avère désespérément vide. Absolument vide. Rien que de l’eau. Un bleu sombre, presque noir par endroits, qui s’étend dans toutes les directions jusqu’à se fondre dans l’horizon dans une ligne floue et indistincte. Mon estomac se tord à chaque fois que mes yeux se posent dessus, alors je fixe mes genoux. Je fixe le tissu de mon jean. Je fixe n’importe quoi.
Techniquement parlant, tu es à plusieurs centaines de mètres au-dessus de la surface. Tu ne peux pas te noyer dans un hélicoptère, Katerina. Respire.
La fille assise à ma droite – une Japonaise aux cheveux coupés au carré avec des lunettes rondes – me jette un regard en coin. Elle a dû remarquer mes mains crispées. Je desserre les doigts millimètre par millimètre, en simulant un calme olympien. Elle presse le bouton situé sur la coquille de son casque pour parler dans le micro de l’intercom.
— C’est ta première fois en pleine mer ? s'enquiert-elle en anglais, accompagnée d’un sourire timide.
Je me mords violemment l’intérieur de la joue pour garder le visage neutre.
— Non. Simple fatigue du voyage. En réalité, tout va bien. Je mens avec un aplomb qui m’impressionne moi-même.
Elle hoche la tête poliment, sans insister. Je me permets de lire son badge : Yuki Tanaka, Osaka University – Structural Biology. Elle retourne sur sa tablette posée sur ses genoux, où défile ce qui ressemble à des modélisations de protéines. Au moins, elle n’engage pas la conversation.
Dix-huit passagers se trouvent dans cet hélicoptère militaire reconverti. Enfin je crois qu’il est reconverti.
J’ai passé le vol à les détailler discrètement, c’est un réflexe d’observation que je ne contrôle plus. En face de moi, mon attention s’attarde sur un grand type blond aux épaules de nageur qui gesticule, manifestement en pleine discussion avec sa voisine. Son badge indique Lukas Brandt, Charité Berlin – Immunology. Contrairement à moi qui broie mes accoudoirs depuis le décollage, il n'a même pas pris la peine de vérifier si sa ceinture de sécurité était bien attachée. Il s'étale sur son siège, ses longues jambes empiétant allègrement sur l'espace de sa voisine, et éclate d'un rire sonore qui parvient à percer le vacarme des rotors. Même assise, je vois bien que son torse dépasse le mien d'une bonne tête. Ça m’agace déjà un peu.
— Attention, on approche ! lance le co-pilote par l’intercom, en anglais teinté d’un accent portugais.
Mon cœur s’emballe. Je me force à tourner la tête vers le hublot. Et je la vois. La plateforme d’Erebus émerge de l’océan comme un monolithe d’acier et de verre fumé. Elle est colossale – bien plus imposante que tout ce que les photos officielles laissaient imaginer. La structure visible en surface ressemble à un complexe industriel futuriste : des dômes géodésiques interconnectés, des tourelles de communication hérissées d’antennes, des ponts d’héliport marqués de cercles lumineux. Or, je sais – tout le monde ici sait – que ce n’est que la partie émergée. En dessous, cinquante étages s’enfoncent dans les profondeurs de l’Atlantique Nord. Cinquante étages. À peine deux cents mètres de métal suspendus au-dessus de kilomètres d'abysses noirs. Mon estomac se retourne.
Chort.
L’hélicoptère amorce sa descente et touche l’héliport avec une secousse métallique. Quand la porte coulissante s’ouvre, l’air marin m’agresse – salé, froid, chargé d’iode. Je descends sur le pont, les jambes légèrement flageolantes, et je plaque une mèche rebelle derrière mon oreille. Un vent féroce balaye le pont.
Un homme nous attend au bord de la zone de débarquement, flanqué de deux agents de sécurité en uniforme gris anthracite. La quarantaine, costume impeccable sous une veste coupe-vent siglée du logo d’Erebus – un serpent stylisé enroulé autour d’une double hélice d’ADN.
— Bienvenue au complexe Atlantis-7, clame-t-il d’une voix portante, le sourire calibré au millimètre. En tant que fleuron mondial de l'industrie pharmaceutique, Erebus se devait de sélectionner… les meilleurs.
Il marque une pause calculée, nous balayant du regard.
— Je suis le Docteur Henrique Castillo, directeur du programme scientifique. Et vous êtes les dix-huit esprits les plus prometteurs de votre génération. On vous a choisis, vous. Ce n’est pas rien. Suivez-moi. On va vous montrer votre nouveau monde.
On nous guide à travers un sas pressurisé qui s’ouvre avec un sifflement pneumatique. L’intérieur constitue un choc sensoriel : une blancheur lumineuse et aseptisée inonde l'espace. De larges couloirs s'étirent, bordés de murs incurvés comme l’intérieur d’un sous-marin de luxe. Des bandes lumineuses jaunes courent le long du sol. On descend par un ascenseur vitré qui glisse sans un bruit. Pendant quelques secondes, à travers la paroi transparente, l’océan s’impose à moi. L’océan, juste là, derrière une épaisseur de verre. Sombre. Opaque et infini.
Je détourne le regard si vite que Yuki, à côté de moi, fronce les sourcils.
Le Docteur Castillo nous fait traverser le niveau 1 au pas de course : le laboratoire de biosécurité équipé de matériel que je n’ai vu que dans des articles : des séquenceurs de nouvelle génération, des microscopes à cryo-électronique, des enceintes de confinement automatisées. C’est un rêve éveillé. Mes mains tremblent encore légèrement à cause de l'atterrissage, mais je ne peux m'empêcher d'écarquiller les yeux. Fascinée, je fais machinalement un pas vers la console d'un microscope, la main tendue, avant qu'un frisson glacé dans ma nuque – le rappel des kilomètres d'océan au-dessus de nos têtes – ne me cloue sur place. Ces équipements devancent d’au moins dix ans le matériel que nous utilisons à Luminy. Au moins.
On nous distribue des bracelets biométriques – fins, noirs et moulés au poignet comme une seconde peau. Le mien émet un bip vert quand je le passe devant le scanner d’une porte.
— Accès jaune confirmé, niveaux 1 à 5, récite une voix synthétique. Bienvenue, Mademoiselle Volkov.
— Vous pouvez circuler à travers les premiers niveaux librement, ils sont marqués par les bandes jaunes au sol. Les niveaux inférieurs au cinquième vous sont strictement interdits, précise Castillo sans se retourner. Vos bracelets ne les ouvriront pas. N’essayez pas.
Il dit ça avec le ton de quelqu’un qui sait pertinemment que certains essaieront.
L’ascenseur nous recrache au niveau 2 et Castillo stoppe la visite pour nous attribuer nos quartiers. Enfin, les chambres. Fini le blanc clinique des labos, l’aile résidentielle ressemble à un alignement de cellules individuelles. Compactes, elles se révèlent étonnamment confortables. Un lit simple, un bureau intégré et une salle d’eau privative. Pas de fenêtre. Évidemment. Parce que nous nous trouvons sous l’eau. Je pose mon sac de voyage sur le lit et je m’assois un instant, les mains à plat sur les cuisses avant d'agripper mon téléphone : l'écran n'affiche aucun réseau. Évidemment.
Je pense à Piotr, mon petit frère. Dimanche, je ne pourrai pas l’appeler. Cette pensée me serre la gorge plus que je ne voudrais l’admettre. Je pense à Tarik qui m’a dit « Ramène-moi un truc classifié » en rigolant. Quel ami irait demander ce genre de chose ? Je pense à Camille qui m’a serrée si fort à l’aéroport que j’ai cru qu’elle allait me briser une côte, est-ce ça d’avoir une meilleure amie ? Et je pense au visage décomposé de Chloé quand le professeur Music a lu mon nom à voix haute en amphi.
Ce souvenir, au moins, dessine un pli complice au coin de ma bouche.
Une petite annonce sonore, émise par l’enceinte de ma chambre, m’arrache à mes pensées. L’heure du rassemblement. Je me relève, je refais mon chignon défait par le vent lors de l’atterrissage, et je sors dans le couloir. Une semaine. J’ai une semaine pour absorber tout ce que cet endroit peut m’offrir.
Et surtout, pour ne jamais, au grand jamais, regarder par les vitres.
Le couloir de l’aile résidentielle débouche sur un atrium central baigné d’une lumière artificielle si bien calibrée qu’on pourrait presque oublier qu’il n’y a pas de ciel au-dessus de nos têtes. Presque. Le groupe s’est formé, encore hébété par le décalage entre le monde qu’on vient de quitter et celui-ci. Castillo avance d’une démarche assurée, les mains croisées dans le dos, avec cette aisance de propriétaire faisant visiter son domaine.
— Avant de poursuivre, reprend-il en s’arrêtant net devant une double porte marquée du logo Erebus, je vais vous présenter la personne qui sera votre référente directe pendant toute la durée de votre immersion.
La porte s’ouvre et une femme apparaît. Grande, sèche, la cinquantaine anguleuse. Tailleur gris anthracite coupé au rasoir, cheveux poivre et sel, tirés en arrière avec une rigueur presque militaire. Ses yeux – d’un brun si foncé qu’ils paraissent noirs – nous scannent avec l’efficacité d’un séquenceur génomique. Aucun sourire. Pas même l’ébauche d’un.
— Docteur Aris Thorne, introduit Castillo. Directrice des programmes d’intégration. Je vous laisse entre de bonnes mains.
Il nous adresse un dernier signe de tête poli et disparaît derrière la double porte comme s’il n’avait jamais existé. Le silence tombe avec une telle brutalité que le bourdonnement de la ventilation devient soudain assourdissant. Autour de moi, les dos se redressent d'un bloc et les sourires s'effacent. Le Canadien, qui chuchotait une remarque à son voisin, s'interrompt au beau milieu d'une syllabe.
— Asseyez-vous.
Ce n’est pas une invitation. Alors on obéit. La salle de briefing se présente comme un amphithéâtre miniature, une trentaine de sièges disposés en arc de cercle face à un écran holographique. Thorne reste debout, les bras le long du corps, parfaitement immobile.
— Ce que je vais annoncer n’est ni négociable, ni ouvert à l'interprétation. Vous avez tous signé un accord de confidentialité de niveau 4. C'est juridiquement contraignant dans cent quarante-sept juridictions. Une violation, c'est un renvoi immédiat et des poursuites civiles. C'est clair pour tout le monde ?
Le ronronnement de la ventilation semble tout à coup si présent. Autour de moi personne n’ose bouger. Les traits de Lukas se ferment en un éclair.
— Règle numéro un : votre bracelet biométrique reste à votre poignet en permanence. Vous dormez avec. Vous vous douchez avec. Il est étanche, antichoc, et il enregistre votre position en temps réel. Si vous le retirez, une alerte est déclenchée et vous êtes rapatrié dans les douze heures.
Elle fait défiler sur l’écran holographique un schéma de la structure. Les cinq premiers niveaux s’illuminent en jaune. En dessous, une grisaille opaque et sans légende engloutit le reste de la carte.
— Règle numéro deux : vous ne quittez jamais la zone jaune. Les ascenseurs, les escaliers de secours, les conduits techniques. Tout est verrouillé au-delà du niveau 5. Si votre bracelet détecte une tentative d’accès non autorisé, même accidentelle, c’est terminé pour vous. Pas d’avertissement. Pas de seconde chance.
Yuki, à ma gauche, prend des notes sur sa tablette avec une concentration féroce. Je me contente de graver chaque mot dans ma mémoire.
— Règle numéro trois : aucun prélèvement, aucune donnée, aucun fichier ne sort de ce complexe. Vos appareils personnels ont été désactivés du réseau à l’embarquement. Vous travaillerez uniquement sur nos terminaux internes. À la fin de votre semaine, vos rapports de stage seront relus, validés et expurgés par notre département de conformité avant toute diffusion.
Expurgés. Le mot me hérisse. L’idée qu’on puisse censurer mes observations scientifiques me donne envie de mordre quelque chose. Je conserve cependant un visage neutre. Ce n’est pas le moment.
— Des questions ? s'enquiert Thorne, sur un ton qui décourage formellement d’en poser.
On s’échange des regards en coin, jaugeant qui oserait briser la glace. Puis une main finit par percer les rangs – un étudiant indien, badge au nom de Rohan Mehta, IIT Bombay – Computational Biology.
— Docteur Thorne, est-ce qu’on aura accès à la littérature interne d’Erebus pour nos recherches, ou uniquement aux bases de données publiques ? hasarde-t-il.
Bonne question. Thorne le jauge une seconde de trop avant de répondre.
— Vous aurez accès à une sélection de publications internes validées pour le programme. Rien de plus.
Une sélection, bien évidemment.
Thorne nous fait signe de nous lever et la visite reprend – cette fois les entrailles fonctionnelles de la zone jaune. Laboratoires de niveau 2 et 3, salles de culture cellulaire, animalerie confinée, cafétéria du personnel au niveau 1. L'ensemble de l'équipement s'avère démesurément avancé. Les hottes à flux laminaire sont à commande vocale. Les centrifugeuses se calibrent automatiquement par reconnaissance d’échantillon. J’ai envie de toucher à tout. De tout démonter pour comprendre comment ça marche.
C’est dans le couloir du niveau 4 que je le remarque.
On croise un petit groupe de cinq chercheurs qui remontent l’un des ascenseurs réservés. Ils portent des blouses blanches réglementaires. Quelque chose cloche. Leur démarche. C’est mécanique, presque automatique, comme s’ils marchaient sur un tapis roulant invisible. Leurs visages demeurent… neutres. Pas fatigués, pas concentrés, pas absents non plus. Juste vides. Comme des pages blanches.
Je me dis que j’exagère. Que la fatigue du voyage et l’angoisse ambiante me font voir des choses.
Et puis Lukas, qui gesticule en parlant à une étudiante brésilienne derrière moi, effectue un pas de côté et percute avec brutalité l’un d’eux. Le choc est franc – épaule contre épaule. Le chercheur, un homme d’une trentaine d’années, perd l’équilibre et tombe au sol. Il tombe comme un pantin dont on aurait coupé les fils, sans même tendre les mains pour amortir le choc. Sa tablette glisse sur le carrelage avec un claquement sec.
— Scheiße ! Entschuldigung, j’suis désolé ! lâche Lukas en se retournant d’un bloc, la main tendue pour l’aider.
L’homme se relève, ramasse sa tablette, et repart. Sans un mot, pas même un regard, aucun changement d’expression.
Lukas reste planté là, la main toujours tendue dans le vide, l’air complètement décontenancé.
— Monsieur Brandt. Regardez où vous marchez, cingle la voix glaciale de Thorne depuis l’avant du groupe.
— Oui… pardon, marmonne Lukas, soudain dépouillé de toute son assurance, les yeux fixés sur ses propres chaussures.
Il se penche alors vers moi, la voix réduite à un souffle incrédule :
— T’as vu ça ? Il a… il a même pas cillé.
Je ne réponds pas. Mes yeux suivent le dos du chercheur qui s’éloigne dans le couloir d’une démarche implacable, comme si rien ne s’était passé. Comme s’il n’avait même pas senti la chute.
Je me mordille l’intérieur de ma joue. Et je détourne le regard avant que Thorne ne remarque que j’ai cessé de suivre le groupe.
Le reste de la visite se déroule dans une sorte de brouillard studieux. Thorne nous guide à travers les laboratoires du niveau 5, c’est le plus profond auquel nous ayons accès, et dans le couloir, mon estomac est toujours noué par l’incident avec Lukas. Pourtant, lorsque nous pénétrons dans les laboratoires, je dois l’admettre, le choc visuel me coupe le souffle, balayant mon angoisse d’un revers de main. Une salle entière dédiée à la culture de bactériophages en bioréacteurs automatisés. Des colonies cultivées dans des conditions qui reproduisent les environnements des sources hydrothermales situées juste en dessous de nous, à des milliers de mètres de profondeur. Des organismes extrêmophiles que personne, personne à Luminy, n’a jamais eu l’occasion d’observer en direct. C’est mon domaine. Mon refuge, et le chercheur fantôme n’existe plus. Il n’y a plus que les phages.
Si Tarik voyait ça, il en pleurerait.
L’après-midi est consacré à l’attribution des postes de travail. On nous répartit par binômes. Le reste de la matinée s’évapore dans ce brouillard de découvertes. Quand la liste des binômes s’affiche enfin sur l’écran holographique, apparemment aléatoire – toutefois, je soupçonne que rien n’est vraiment aléatoire ici –, je découvre que l’on me place avec Yuki. Ce qui me convient. Elle est méthodique, elle ne parle pas pour ne rien dire, et elle a cette façon de pianoter sur sa tablette avec une précision chirurgicale qui me plaît. On échange nos domaines de spécialisation en quelques phrases économes.
— Thérapie phagique, répète-t-elle en haussant un sourcil. Je bosse sur la prédiction de la structure des capsides virales.
Je la fixe avec cette intensité qui met souvent les autres mal à l’aise.
— Techniquement parlant, c’est parfaitement complémentaire, fais-je remarquer.
Elle hoche la tête. Conversation terminée. Binôme validé.
Lukas, lui, a été placé avec Rohan. Je les observe de loin pendant qu’ils configurent leur terminal. Le Berlinois a retrouvé son assurance naturelle, mais à un moment, son regard dérive vers le couloir du niveau 4 – celui où le chercheur est tombé – et quelque chose passe fugacement dans ses yeux. Nos pupilles s’accrochent une demi-seconde, puis je retourne à mon écran. On ne dit rien. Nos yeux ont capté la même scène.
Les heures filent. Je me plonge dans l’interface du terminal Erebus – un système propriétaire dont l’ergonomie est si fluide qu’elle en devient presque déstabilisante. Les bases de données accessibles se révèlent colossales, même dans leur version « sélectionnée ». Je télécharge trois publications internes sur des souches de phages isolées à partir de bactéries sulfato-réductrices. Le contenu est fascinant. Certains de ces phages présentent des protéines de capside que je n’ai jamais vues dans la littérature publique. Mes doigts tremblent légèrement sur le clavier, et ce n’est pas l’angoisse cette fois. C’est l’excitation pure, celle qui me rappelle pourquoi j’ai choisi ce métier.
À dix-neuf heures, une annonce résonne dans les haut-parleurs de la zone – la même voix synthétique que celle du bracelet.
« Le dîner est servi au réfectoire du niveau 1. Présence obligatoire pour l’ensemble des participants du programme d’immersion. »
Obligatoire ? Même les repas sont encadrés.
Le réfectoire constitue une grande salle aux murs incurvés, baignée d’une lumière chaude qui tranche avec la blancheur clinique du reste du complexe. Un effort délibéré pour rendre l’endroit « humain », je suppose. La nourriture est excellente – du poisson grillé, des légumes d’une fraîcheur suspecte pour un endroit perdu au milieu de l’Atlantique, et du riz parfumé. Je mange sans vraiment goûter, l’esprit encore accroché aux protéines de capside anormales.
Autour de moi, les plateaux-repas se rapprochent et les espaces vides entre les chaises disparaissent. Lukas s'est approprié le centre d’une table ; s'exprimant fort avec de grands gestes, il pique distraitement un morceau de pain dans l'assiette d'un Canadien barbu dont j’ai oublié le nom. L'audace déclenche le rire franc d'une étudiante sud-coréenne. Plus loin, Rohan discute posément avec Yuki de modélisation protéique.
Une Française – Manon Leclerc, Pasteur Institute, Epidemiology – s'assoit en face de moi, jette un œil à mon badge et tente une approche.
— Salut, t’es de quelle fac en France ?
— Aix-Marseille. Luminy.
— Ah, le campus dans la garrigue ! J’ai failli postuler là-bas. T’es en quoi ?
— Phagothérapie.
— Oh, les phages ! C’est hyper niche, non ? Genre… vous êtes quoi, à peine dix dans le labo ?
— Sept, en réalité. Directeur de recherche inclus.
Elle rit. Mon visage reste de marbre. Mais elle ne semble pas s’en formaliser. Manon a cette énergie un peu Camille – légère, spontanée, qui ne prend pas mon sérieux pour de l’hostilité. C’est reposant.
Je termine mon repas et je repousse mon plateau. C’est à ce moment qu’un technicien en blouse apparaît avec un chariot métallique. Dessus, alignés avec une précision maniaque : dix-huit verres d’eau et dix-huit petits gobelets en plastique contenant chacun deux gélules blanches.
— Avant de regagner vos quartiers, annonce-t-il d’une voix monocorde. Supplément vitaminique quotidien. Obligatoire pour tous les participants. L’environnement sous-marin et l’absence de lumière naturelle nécessitent une compensation en vitamine D et en oligo-éléments.
Il distribue les gobelets un par un. Le mien arrive devant moi. Les deux capsules blanches, opaques, sans aucune inscription. Pas de marque. Pas de dosage. Rien.
Compenser un déficit en moins de vingt-quatre heures ? Mon œil.
Autour de moi, tout le monde avale les gélules sans sourciller. Lukas les gobe d’un trait entre deux blagues. Yuki les ingère méthodiquement avec une gorgée d’eau mesurée. Rohan, quant à lui, les renifle quelques secondes avant de les avaler.
— Sympa, les pilules de contrôle mental d'Erebus, plaisante Manon en les faisant passer avec le reste de son dessert.
J'agrippe le gobelet. J’examine les deux capsules au creux de ma paume, mon pouce s'attarde sur leur surface. Je lève le verre d’eau dans l’autre main et…
— N’avale pas ça.

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