Chapitre 2

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Mon sang se glace.

Le verre s’immobilise à mi-chemin de mes lèvres. Mes doigts se crispent autour du gobelet en plastique, les gélules toujours nichées dans le creux de ma paume. Mon cœur, qui battait à un rythme parfaitement normal il y a trois secondes, vient de passer en tachycardie.

Ce n’était pas une pensée.

Je connais mes pensées. Je les connais intimement, que ce soit leur texture, leur rythme, leur voix intérieure qui est la mienne et uniquement la mienne. Ce que je viens d’entendre n’avait rien à voir. C’était autre. Une voix d’homme. Grave. Douce comme du miel versé sur une lame de rasoir. Et elle résonnait à l’intérieur de ma tête, aussi clairement que si quelqu’un avait chuchoté directement contre mon tympan.

Chort.

Je repose le verre avec une précaution extrême, pour que le tremblement de ma main ne trahisse pas ma panique. Je referme mes doigts sur les gélules comme si je venais de les avaler et je reprends le verre pour le porter à mes lèvres afin d’y boire une gorgée d’eau. Sans rien avaler d’autre que le liquide. Les capsules restent enfoncées dans le creux chaud de mon poing serré.

Mes yeux parcourent le réfectoire. Lukas raconte une anecdote à sa tablée. Yuki range sa tablette. Pendant que le technicien, lui, récupère les gobelets vides avec la même efficacité mécanique.

Évidemment que personne n’a entendu. C’était dans ta tête, Katerina.

Je me lève, je pose mon plateau sur le chariot de débarrassage, et je me dirige vers la sortie du réfectoire d’une démarche que je force à rester mesurée. Mes ongles courts s’enfoncent dans ma paume autour des gélules. Mon esprit tourne à plein régime avec une minutie glaciale, comme à son habitude quand la panique tente de m'acculer.

Option un : hallucination auditive. Cause possible – stress, fatigue, environnement clos, désorientation spatiale. Probabilité : élevée.
Option deux : épisode dissociatif transitoire. Cause possible – anxiété chronique liée à la thalassophobie exacerbée par l’immersion. Probabilité : modérée.
Option trois…

L’option trois, je ne la formule pas. Parce que l’option trois, c’est que quelqu’un ou quelque chose vient réellement de me parler dans mon propre crâne, et que ce quelqu’un savait exactement ce que j’étais sur le point de faire. Et surtout, ce quelqu’un m’a dit de ne pas le faire.

La distance entre le réfectoire et l'aile résidentielle s'efface dans un brouillard de tachycardie. Je ne reprends vraiment conscience de mon environnement que lorsque les néons blancs du couloir me frappent le visage. Les bandes jaunes au sol palpitent sous la lumière blanche. Mes pieds avancent tout seuls.

— Qui êtes-vous ?

Je formule la question dans ma tête, avec une intention féroce, en la projetant comme si elle pouvait être entendue. Puis je me sens immédiatement ridicule, une scientifique rationaliste en train d’essayer de télépather avec une voix imaginaire dans les couloirs d’un laboratoire sous-marin.

— Oh… Tu m'entends. Fascinant. Ça faisait une éternité. Les mots restent suspendus, consonants comme une note dissonante maintenue par la pédale forte d'un clavier.

— Une voix de femme, en plus. À qui ai-je l’honneur ?

Je m’arrête net au milieu du couloir. Mes semelles crissent sur le sol lisse. Le néon au-dessus de moi grésille à peine, chaque stimulus sensoriel est renforcé par mon système nerveux qui vient de… de passer en alerte maximale.

Ok, ce n’est pas une hallucination !

Les hallucinations auditives ne portent pas de surprise. Elles ne posent pas de questions. Elles ne réagissent pas à ce que tu penses. Ce que j’entends, cette voix grave, enveloppante, presque amusée, possède une conscience. Elle renferme une intention. Quelqu’un est en train de me parler. Et il attend une réponse.

— Tu m’entends toujours ?

Mon dos se plaque par réflexe contre le mur du couloir. Je vérifie dans les deux directions. Personne. Juste le bourdonnement sourd de la ventilation et les bandes jaunes.

D’accord. D’accord, Katerina. Méthodologie. On procède par étapes.

Étape un : cette voix m’a dit de ne pas avaler les gélules. S'il s'agissait d'une projection de mon propre subconscient, alors mon instinct avait déjà perçu un danger avant ma pensée consciente. Si c’est réellement quelqu’un d’autre… alors cette personne savait ce que contenaient les gélules. Dans les deux cas, mon poing reste fermé.
Étape deux : il m’a entendue. Ma question muette. Ce qui signifie que la communication fonctionne dans les deux sens.

Mon cœur bat si fort que je sens le pouls jusque dans mes dents. Je déglutis. Je mordille l’intérieur de ma joue fort, presque jusqu’au sang pour m’ancrer dans quelque chose de physique, de réel, de contrôlable.

— Katerina. Mon esprit tourne à une vitesse folle. En réalité, ce qui se passe n’a aucun sens. Ça viole tous les principes neurologiques. C’est… Chort !

J’ouvre mon poing gauche, juste assez pour voir les deux gélules blanches, intactes et légèrement moites de sueur. Je les scrute comme si elles allaient me donner des réponses.

— C’est quoi, ces gélules ? Et t’es qui, à la fin ?

Je serre la mâchoire à en faire grincer mes molaires. Je referme le poing et je m'éloigne vers ma chambre d'une démarche déterminée, les épaules raides, fixant droit devant moi. Si une caméra me filme en ce moment – et il y en a forcément –, elle verra une étudiante fatiguée qui marche d’un pas pressé vers son lit. Rien de plus.

Pourtant, à l’intérieur, tout brûle. Chaque fibre analytique de mon cerveau s'embrase, ma main tremble légèrement pendant que je dissèque frénétiquement les gélules du regard.

Parce que c’est ça, le problème avec moi. Je ne peux jamais, jamais résister à une question sans réponse.

Le rire me traverse le crâne comme une coulée de givre. Pas désagréable et c’est ça le pire. Il a quelque chose de magnétique, de presque musical, et c’est précisément ce qui me hérisse le poil sur les avant-bras. Mon corps réagit avant mon esprit : chair de poule, nuque raide, souffle court.

— Katerina… Va pour Kat. Moi, c’est Edward. Edward De Vylmont, susurre-t-il avec une douceur presque enivrante. Oh, Kat… si tu savais. La frontière entre le possible et l’impossible est d’une fragilité déconcertante.

Kat ?

La chaleur me monte au visage, ma peau rougit. Je presse mes lèvres l’une contre l’autre jusqu’à les faire blanchir pour ravaler l'insulte qui me brûle la langue. Mes ongles, déjà crispés autour des gélules, s'enfoncent un peu plus profondément dans mes paumes. Personne ne m’appelle comme ça. Personne. Camille dit « Katyusha » quand elle veut m’attendrir. Tarik dit « Volkov » lorsqu'il se concentre. Piotr dit « Katya » avec cette douceur enfantine qui me brise le cœur. Mais Kat, ce raccourci intime, jeté avec une familiarité que cet homme n’a pas acquise, me crispe autant que ça me déstabilise.

J’atteins ma chambre. Le bracelet bipe contre le scanner, la porte coulisse, je m’engouffre à l’intérieur et elle se referme derrière moi avec un souffle pneumatique. Je m’adosse contre le métal froid, les yeux fermés, le poing toujours serré sur les gélules.

— Quant à tes petites gélules. Une fausse tendresse enrobe ses mots. Crois-moi. Vaut mieux pas que tu saches.

— Premièrement, c’est Katerina. Pas Kat. Deuxièmement…

Edward De Vylmont.

Le nom sonne aristocratique. Français ou francophone au minimum. Le genre de patronyme qu’on trouve gravé sur de vieilles pierres tombales dans les chapelles privées. Et cette façon de parler, cette assurance paresseuse, comme si envahir le crâne d’une inconnue était un mardi soir ordinaire…

Je rouvre les yeux. Je me dirige vers mon bureau, j’attrape un mouchoir en papier dans mon sac, j’y dépose les deux gélules et je les emballe avec précaution avant de les glisser dans la poche intérieure zippée de ma trousse de toilette. Réflexe de scientifique. On ne jette jamais un échantillon suspect avant de l’avoir analysé.

— Deuxièmement, « vaut mieux pas savoir », n’est pas une variable acceptable. S'il y a un risque de toxicité, j’ai besoin de la composition exacte. Dix-sept personnes viennent de les ingérer, Edward. Dix-sept, m'indigné-je mentalement en serrant les poings.

Je m’assois sur le lit, je retire mes bottines, et mes pieds nus touchent le sol froid du complexe. Au contact mes épaules, nouées à en faire mal depuis la cafétéria, s'affaissent enfin d'un millimètre.
Mes mains passent sur mon visage, je me masse les tempes du bout des doigts. La situation est absurde. Complètement, irrémédiablement absurde. Je me trouve assise pieds nus sur un lit étroit, à trente mètres sous la surface de l’Atlantique Nord, à converser mentalement avec un inconnu dont le rire m'arrache des frissons et qui porte un nom de comte du XVIIIᵉ siècle.

— Et troisièmement… t’es où ? Dans le complexe ?

Ma curiosité a gagné. Elle gagne toujours.

— Toujours plus de questions. En même temps, c’est pour ça qu’ils t’ont recrutée, non ? soupire-t-il avec une ironie mordante. Dix-sept ? Si seulement c’était le vrai chiffre. Écoute-moi bien, Kat. Tu es surveillée.

— Tu te moq…

— Non. Même dans l’intimité de ta salle de bain. C’est un… comment dites-vous aujourd’hui ? Un esprit sans vie qui vous surveille.

Mon estomac se retourne. Pas à cause de l’océan cette fois, non, à cause de l’image qui vient de se former dans mon esprit avec une clarté obscène. Des caméras. Partout : dans ma chambre, dans la salle de bain. Je scrute les coins du plafond mais rien de visible. Pas de dôme teinté, pas de voyant rouge. Or c’est précisément ce qu’il vient de dire, n’est-ce pas ? Même si tu ne les vois pas.

Mon sang pulse à mes tempes. Je passe le pouce sur mes articulations, ma respiration devient soudainement millimétrée, presque silencieuse, le genre de moment qui précède mes meilleures décisions comme les pires. Je repense à la douche que je me suis accordée il y a un peu plus d’une heure à peine. À la façon dont j’ai retiré mes vêtements sans la moindre hésitation dans cette salle d’eau que je croyais privée.

Chort. Chort, chort, chort.

Je contracte ma mâchoire si fort que j’entends mes articulations craquer. Mes orteils nus se recroquevillent contre le sol froid. Je voudrais hurler, mais au lieu de ça, mon cerveau fait ce qu’il fait toujours : il classe, il trie, il analyse.

— Un esprit sans vie… sans yeux, mais omniscient.

Une intelligence artificielle.

Le mot se forme avec une netteté cristalline. Pas un humain derrière un écran.

Une IA, hasardé-je lentement. Techniquement c’est une intelligence artificielle, c’est ça ?

— Une IA, voilà ! s'exclame-t-il. La doc Zoé m’en a rebattu les oreilles, mais j’avoue que je n’écoutais qu’à moitié.

Je ramène mes genoux contre ma poitrine sur le lit, les bras enroulés autour de mes tibias. Position fœtale. Je déteste me surprendre dans cette posture, elle trahit exactement ce que je ressens, et je ne veux rien trahir. Surtout pas devant des caméras que je ne vois pas. Je me force à me redresser, à poser mes pieds à plat sur le sol, à adopter une posture neutre. J’attrape ma tablette sur la table de chevet et je l’allume sur un article scientifique aléatoire. Quelqu’un qui lit avant de dormir. Rien de suspect.

Sauf que je ne lis rien.

Mon attention reste accrochée à l’écran, sans que j'en lise les mots.

— Edward. Si cette IA observe tout, en permanence, elle t’observe aussi. Elle sait qu’on communique ? Comment est-ce que…

— Non. Elle ne sait rien, cingle-t-il, un poil trop sec.

Il m’interrompt. La réponse s'impose comme une évidence, et je me sens stupide de l’avoir formulée. Bien sûr que l'IA ne l'entend pas. Voilà pourquoi il communique de cette manière. Pas par choix. Par nécessité.

— Tu te caches ? murmuré-je intérieurement. C’est pour ça que tu utilises la télépathie et que tu n’es pas physiquement là. C’est la seule fréquence qui échappe à ses capteurs ?

— Non. Ne cherche pas de réponse. Disons que c’est ma seule option pour le moment.

Je le savais !

— Bref. J’ai… des obligations qui m’attendent. Fais comme si de rien n’était. Et profite de ton séjour à Erebus, bonne nuit, Kat.

Puis, plus rien. Le vide s'engouffre dans ma tête. La présence étouffante d'Edward s'évapore à l'instant même, me laissant atrocement seule avec le bourdonnement de la ventilation et le battement sourd de mon propre pouls.

« J’ai des choses à faire. »

Il a hésité. Ce n’est pas ce qu’il allait dire. Je connais cette micro-fracture dans le débit d’une phrase. C’est cette demi-seconde où quelqu’un reformule un aveu en banalité. Tarik a ce réflexe quand une expérience échoue et qu’il refuse d'admettre que l'échec le ravage. Piotr reproduit le même schéma quand il assure que « tout va bien à la maison » alors que j’entends la voix de notre père tonner en arrière-plan.

Edward De Vylmont qui, qu’il soit, où qu’il soit, il me cache quelque chose. Ce qui, en soi, n’est pas surprenant. Un homme qui communique par télépathie depuis les entrailles d’un complexe sous-marin détient probablement une liste de secrets plus longue que mon bras. Et puis…

Kat.

Ce surnom, encore. Il flotte dans le sillage de sa voix comme un parfum tenace. Je serre les dents.

Chort !

Il faut impérativement que je donne le change. Je m'enferme dans la salle de bain, gardant mon jean et mon pull, et j'ouvre le robinet. Chaque friction de mes mains sous l'eau est calibrée pour paraître banale, même ennuyeuse à regarder pour quiconque ou quoi que ce soit qui surveille de l’autre côté.

Agis comme si de rien n’était.

Comme si s’était aussi facile.

De retour dans la chambre, je m’assois au bureau et j’ouvre le terminal Erebus. L’écran s’allume avec le logo. Je fais défiler les publications internes auxquelles j’ai accès, cependant, je ne les lis pas. Pas vraiment. Mon esprit dresse un inventaire malgré moi.

Corrélation n’est pas causalité, Katerina. Tu n’as aucune preuve.

Non. Toutefois, je possède deux gélules intactes dans ma trousse de toilette et un accès à des laboratoires de niveau 3 pendant six jours.

Je ferme le terminal, j’éteins la lumière, et je m’allonge tout habillée sur le lit étroit. Les paupières closes, je me mords avec fureur l’intérieur de la joue.

— Bonne nuit, Edward.

Pas de réponse. Évidemment.

Le sommeil ne viendra pas avant un moment.

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