L'étranger...

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La porte s'ouvrit à la volée sur son passage, tandis qu'un éclair ammenait sa brève lueur blafarde dans l'entrée. L'homme était grand et semblait maigre. Son visage était dissimulé sous une coule et un capuchon orné de symboles pour le moins sibyllins. Une cape drapait ses épaules, l'inconnu arborait une tunique de cuir simple. Depuis le comptoir de mon auberge, je vis les regards apeurés de certains clients lorsqu'ils découvrirent la ceinture de lames que l'étranger portait en bandouilière.

La porte se referma lentement dans son dos, claquant sèchement dans un appel d'air venu de l'extérieur. L'homme encapuchonné fit quelques pas qui me parurent lourds et hésitants vers le bar où j'étais accoudé. Il posa ses deux mains gantées à plat sur la planche, et je crus discerner l'éclat de ses yeux sous sa cagoule. Avalant lentement ma salive, prit d'une crainte soudaine, je lâchai juste :

« Vous désirez ? »

Pendant quelques instants, j'eus l'impression qu'il allait dégainer ses armes et me les planter dans la carotide. Mais il se contenta d'expirer lentement avant de déclarer :

« Rien qu'un verre d'eau, ça suffira. »

Qu'entendait-il par « ça suffira » ? Je secouais discrètement la tête, perturbé par l'irruption de l'inconnu dans ma taverne. Cet accès de peur qui m'avait brusquement prit retomba doucement. Je me faisais évidement du soucis pour trop peu. Porter des armes sur soi était courant dans cette région conflictuelle du royaume. Cacher son identité également.

Le liquide s'écoula en clapotements dans la chope de verre que j'avais sortie. Les bavardages s'étaient tus, tous les regards des clients étaient braqués sur le mystérieux étranger. Il saisit le verre avec une rapidité étonnante, et le porta à ses lèvres. Il détourna légèrement la tête pour retirer son masque de tissu, et je ne pus apercevoir qu'une partie de sa joue. Sa peau était terne, tatouée de marques grises. Je me souvenai de rumeurs sur certaines guildes receleuses qui marquaient leur visage de cendre grise, pour éviter d'être reconnus. Sans doute cet homme faisait-il partie de l'un de ces groupes.

Le claquement sec de la chope sur le bar me fit sursauter, et je vis l'étranger s'éloigner vers les tablées au fond de la salle. Tous le dévisageaient avec insistance, et je remarquai des flammes s'allumer dans les prunelles d'un groupe de mages assis non loin de là.

À mon grand désespoir, l'un d'eux se leva en faisant racler les pieds de son siège. C'était Ajax, un puissant pyromancien habitué de ma taverne. Etrangement musculeux pour un mage, il se dressait de toute sa hauteur devant le nouveau venu qui me parut bien plus insignifiant. Sa tignasse noire, ramenée en arrière par un anneau de cuivre, brillait de reflets rougeoyants à la lueur des lanternes. Ses comparses, toujours assis, se tenaient prêts à intervenir.

Mon sang se glaça lorsque l'inconnu leva son visage masqué vers Ajax. Je vis ses poings gantés se serrer, alors que l'imposante silhouette du pyromancien le plongeait dans l'ombre.

« On n'aime pas trop les nouveaux, par ici, commença le mage d'un air de défi. En particuliers ceux qui ont une dégaine de voleurs. »

Je fus soulagé de voir que l'homme encapuchonné ne répondait pas à la provocation du colosse. Il ne cilla pas pour autant, dévisageant Ajax avec insistance.

« Les gens comme toi, poursuivit le mage en faisant un pas en avant, ont tendance à s'attirer pas mal d'ennuis, alors je te conseille de déguerpir tant que tu en as encore le temps. »

Mon coeur rata un battement lorsque l'inconnu répondit :

« Non. »

Les flammes qui brillaient dans les yeux du pyromancien étincelèrent vivement, et il empoigna l'étranger par le col d'un geste si rapide que je n'eus pas le temps de le voir. Avec horreur, je remarquai une flamme s'allumer au creux de la main gauche d'Ajax.

« Ceux qui refusent d'obtempérer, on leur crame le visage », cracha-t-il en rapprochant le feu magique de sa victime.

Pourtant, le mage ne put esquisser un geste. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, l'homme encapuchonné avait dégainé l'une de ses dagues et l'avait enfoncé dans la tunique de son ennemi. Mes yeux s'écarquillèrent de stupeur et je vis Ajax lâcher le col de l'inconnu pour tituber en arrière. Il s'affala sur un siège proche, et une tache rougeâtre apparut à l'endroit où la lame avait percé.

Presque aussitôt, les acolytes du pyromancien se levèrent d'un même mouvement et bondirent sur le criminel. L'un voulut lancer une boule de feu qui venait d'apparaître entre ses doigts, mais l'étranger lui avait attrapé la taille et cogna l'arrière de son crâne sur l'une des tables. Les autres clients poussèrent des cris affolés et se dirigèrent vers l'arrière de la taverne.

Le second homme, un aquamancien, jeta une giclée d'eau au visage de l'inconnu. La capuche de ce dernier fut arrachée par le choc, et son visage pâle aux traits cendrés fut révélé à la lumière des torches. Je constatai son absence de sourcils ou même de cheveux, sa peau rugueuse semblait couverte d'écailles. L'homme-lézard secoua la tête pour en chasser les gouttelettes, et repartir à l'assaut. Le mage de l'eau préparait une seconde frappe aquatique, mais il retomba bien vite au sol, deux couteaux étincellants plantés dans son torse.

Je me cachai derrière le comptoir, mais ne pus m'empêcher de glisser un oeil au-dessus du plateau pour observer la suite du combat. Le troisième ami d'Ajax voulut prendre ses jambes à son coup et ouvrit en grand la porte. Il fut accueilli par la lame d'une femme-lézard, elle-même habillée d'une armure de cuir. Elle enjamba son corps pour rejoindre son associé, toisant les dernières personnes, recroquevillées au fond de la pièce.

Tous deux s’avancèrent vers mon comptoir. J’ignorais s’ils allaient me faire la peau ou bien me capturer, mais je ne pus m’empêcher de prier pour ma survie. Un coup de pied dans le mollet me ramena à la réalité. L’homme-lézard se tenait devant moi, me dévisageant tout en pointant une dague luisante sous ma gorge. Je fermai les paupières, prêt à accepter la mort qu’il allait me donner. Sa voix rocailleuse me désarçonna, et le contenu de sa phrase bien plus encore.

« Où est votre caisse de vin d’épices ? »

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