Monologue touchant
C’était un doux soir d’été, vous savez, ce genre de soir où l’on peut rester sur le porche de sa maison sans risquer le froid.
Baignée d’une magnifique couleur orangée, je voyais les enfants gambader et s’amuser librement.
Une pointe de nostalgie me prit en me souvenant que, moi-même enfant, je chérissais ces moments maintenant bien loin.
La teinte du soleil rendait ce moment unique, presque surnaturel.
L’orange du soleil et le bleu du ciel se mariaient à merveille, comme deux hommes savourant un moment de répit après une dure journée.
Je saluai de la main mon voisin, Richard, qui partait à heure fixe promener son chien, Mousse.
Ne me demandez pas pourquoi, mais je suppose que c’est un ancien marin. Quoique, peut-être que ce nom vient simplement du pelage frisé du chien.
J’aime les chiens… Je n’ai jamais eu l’audace d’adopter une de ces créatures, pourtant je l’aurais voulu.
Leurs petits yeux pétillants et leur amour inconditionnel en font, à mes yeux, les partenaires idéaux d’une vie.
Je n’ai pas eu la chance de me marier. J’ai eu quelques amourettes, ça et là, au gré de mes voyages pour le travail, mais je fus trop lâche pour les laisser entrer dans ma vie.
Ma vie ne fut qu’une succession de ce que certains appelleraient des « réussites ».
Avec le recul, je pense surtout que ce sont des menottes qui se sont accumulées sur moi, me rendant peu à peu esclave de ce travail.
Oh, je n’étais pas à plaindre. Comme tout bon poison, il fut étiqueté de belles phrases : voiture de fonction, voyages autour du monde, primes…
« Prime »… Ce mot sonne aujourd’hui comme un coup de massue. Après tout, quelle plus belle arme pour le capitalisme ?
Une prime par-ci, une prime par-là… On se croit au-dessus du monde, alors on devient accro.
Accro au travail, à la performance. Puis, petit à petit, on vieillit. Les primes se font rares, les félicitations deviennent des relances.
Puis l’on cligne des yeux : un jeune dynamique, miroir de ce que nous étions, prend notre place.
Nous sommes mis sur le banc, puis progressivement, comme un téléphone trop vieux, nous sommes jetés.
Alors on doute. On se dit que c’est notre faute, que nous aurions dû redoubler d’efforts.
Que le système est bien fait, qu’il est rodé pour que jamais vous ne doutiez de lui.
Aujourd’hui, j’ai 88 ans. Je n’ai pas de femme ni de chien.
J’y songe parfois. Je me dis que ce serait bien.
Mais est-il trop tard ? Après tout, je suis vieux, j’ai mal aux jambes et au dos.
Je trouve qu’il est dommage de se dire que la vie se termine quand on est vieux.
Je trouve au contraire que notre vie prend son sens à ce moment précis, comme une épiphanie personnelle.
Je regrette d’avoir laissé ma vie filer entre mes doigts. Alors c’est décidé : aujourd’hui, et pour les quelques années qu’il me reste, j’ai décidé de ne plus laisser ma vie glisser.
Vous vous dites sûrement qu’il n’est plus temps pour ça. Mais rappelez-vous que nous sommes libres de faire ce que notre cœur nous dicte.
Mais aujourd’hui, je vais commencer à vivre ma vie.
Un tableau peignant ce doux paysage ne saurait rendre grâce à la conjonction de tous ces éléments se mêlant dans une exquise danse.
Je laisse derrière moi tout ça… en quelque sorte, rien.
— Du coup, j’imagine que vous l’adoptez, monsieur ?
— Ouaf.
L’homme versa une larme en acceptant de l’adopter, et le nomma Eleutheria.

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