Lettre à la mer

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Chère mer,

Je t’écris lentement. Mes mains ne vont plus aussi vite que toi, et mes pensées non plus. Tu n’as jamais ralenti, alors que moi, oui. C’est peut-être pour cela que je t’écris aujourd’hui : pour te dire que je t’ai regardée toute ma vie courir sans jamais t’arrêter.

Je t’ai connue jeune, même si tu étais déjà vieille. J’avais les jambes fines, les cheveux salés par le vent, et je croyais que l’été durerait toujours. Je ne savais pas encore que l’on peut passer des décennies à revenir au même endroit sans jamais y être vraiment la même personne. Toi, tu m’as vue changer. Tu as tout vu, sans jamais rien dire.

Je t’ai aimée bruyante, quand tu cassais mes phrases et mes chagrins. Je t’ai aimée silencieuse aussi, certains matins d’hiver, quand tu faisais semblant de dormir. Je t’ai confié des choses que je n’ai jamais dites à personne : des prénoms murmurés, des promesses trop grandes pour moi, des colères que je ne savais pas porter ailleurs. Tu as tout pris. Tu prends toujours.

Il y a eu des jours où je t’en ai voulu. Quand tu m’as rendu des corps sans vie, quand tu as avalé des bateaux, quand tu as fait croire aux hommes qu’ils pouvaient te posséder. Je t’ai regardée faire, impuissante, et j’ai appris que même l’amour a ses limites.

Aujourd’hui, je ne peux plus entrer dans toi. Mon corps ne sait plus faire semblant d’être léger. Mais je te reconnais encore. À ton odeur. À ton bruit, surtout. Il suffit que tu respires un peu plus fort pour que tout remonte : une robe mouillée, une main lâchée trop tôt, un rire qui n’existe plus nulle part ailleurs que dans ma tête.

Je ne te demande rien. À mon âge, on ne négocie plus. Je voulais simplement te dire merci d’avoir été là, de m’avoir dépassée, effrayée, consolée. Merci de m’avoir appris que l’on peut perdre beaucoup sans disparaître tout à fait.

Quand je partirai, je ne sais pas si tu t’en apercevras. Tu n’es pas du genre à compter. Mais si jamais tu peux faire une chose pour moi, ce serait de continuer. Continuer à venir, à repartir, à ne promettre rien. Les hommes ont besoin de promesses. Moi, plus maintenant.

Je t’embrasse sans m’approcher,

Colette

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