Chapitre 2: L'homme gris

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— Bonsoir, mad'moiselle, lui lança-t-il. C'est quoi ce rade ? Où est-ce que j'suis tombé ?

Hurler. Courir. Frapper. Fuir. Tout se mélangeait dans sa tête, mais elle restait plantée là, les pieds pris dans de la mélasse.

Elle ne put ouvrir la bouche, alors que l’homme s’était immobilisé devant elle. De grande taille, il la dominait. Il était beau, aussi. De ces beautés usées et burinées par le temps et les épreuves. Ses yeux gris perçaient son regard et ses lèvres affichaient une forme de sourire qui se voulait charmeur.

— Vous êtes pas causante, dites donc. Devez pas avoir beaucoup de succès en gardant votre bec fermé comme ça. Les gars, ils aiment pas les pipelettes, c’est sûr, mais quelques mots doux, ça vous étrille le cerveau à tous les coups.

Elle rougit, de rage et de confusion. Pour qui la prenait-il, celui-là ?

— Hé! Vous vous croyez où, vous ? réussit-elle à lui lâcher d’un ton hargneux.

Il se recula d’un pas.

— Holà, holà, tout doux, la jument ! J’ai bien l’impression que je me suis trompé sur la marchandise et que c’est pas à une tapineuse que j’ai à faire. Alors, priez-moi de m’en excuser. J’en ai vu des vertes, et j’ai la tête à l’envers, depuis tout à l’heure. Faut pas faire attention à ce que je dis. J’ai surtout envie de me descendre un verre et de me sécher.

Il la regarda à nouveau, puis lui tendit la main.

— Et comme je ne suis qu’un goujat, non content de vous confondre avec une belle-de-nuit, je ne me suis même pas présenté. Jack Wallace. Privé.

Elle s’en serait doutée.

Elle empoigna sa main, sans réfléchir. Elle aurait dû s'échapper, l'injurier. Faire ce qu'une femme normale ferait en pareille situation. Mais cette voix, ce regard, tout en cet homme l'envoûtait. Elle était captive. Et cela l'effrayait. Et la troublait, plus encore.

Au contact de sa peau, une drôle de sensation l’envahit. Comme l’impression de se plonger dans de vieux souvenirs en parcourant un album photo oublié. Le sentiment de toucher quelque chose qui avait vécu des années plus tôt. Elle se serait presque attendue à ce que cette main disparaisse en poussière.

— Gladys. Gladys Sullivan.

— Enchanté, Gladys. Et maintenant que les présentations sont faites, vous allez peut-être pouvoir m’aider.

— Vous aider ?

— Où on est ici ?

— New York, évidemment.

— New York ? Impossible !

— Si vous le dites.

— Ce que je veux dire, c’est que je viens de Détroit, moi, pas de New York.

— Et moi du Missouri.

L’homme marqua une pause. Son visage se durcit, ses yeux plongèrent dans ceux de Gladys.

— J’étais dans un rade, reprit-il. Chez moi, à Détroit. Le Blue Rabbit. Pas du grand luxe, mais une musique convenable et un whisky presque pas frelaté. J’avais rendez-vous. Avec une cliente. Maria Delavigne, qu’elle s’appelle. Une dame de la haute. Distinguée et tout, si vous voyez.

— Je vois bien, ajouta-t-elle, machinalement.

Elle était captivée par la voix de ce Jack. Elle était trempée, elle grelottait. Plus que tout, elle était pétrifiée de peur par cette situation impossible. Mais elle ne pouvait s’éloigner, ni quitter des yeux l’inconnu devant elle. Alors elle restait là, avec l'impression de voir s'animer l'un des personnages des romans qu'elle dévorait.

— Je l’attendais depuis, je sais pas, deux, trois heures. J’avais descendu quelques verres et je m’apprêtais à partir. J’ai appelé le patron, histoire de payer ma note. Il n’a pas bougé. J’ai haussé le ton, toujours aucune réaction. C’est comme si je n’existais pas.

— Comme si vous n’existiez pas ?

— C’est exactement cela. Un instant plus tôt, on parlait de choses et d’autres, et là, plus rien. Ni son ni image. Alors je me suis retourné, j’ai voulu m’adresser aux deux ou trois poivrots attablés dans la salle. Même sentence.

— Pas de réponse ?

— Rien. Juste leurs conversations qui se poursuivaient, comme si de rien n’était. J’étais à deux doigts de leur en décocher une, mais je me suis ravisé.

— Une bonne idée.

— Peut-être. Je suis allé vers la porte, et la poignée m’est restée dans la main, comme si elle n’était qu’un décor de théâtre. J’ai voulu la forcer, rien n’y a fait. Et là j’ai commencé à avoir les foies.

— Vous ?

— Moi. Je me suis précipité vers une des fenêtres. Et il n’y avait pas de fenêtre.

— Comment ça, pas de fenêtre ?

L’homme s’agitait à mesure que son histoire se déroulait. Elle pouvait percevoir en lui une profonde angoisse, presque aussi grande que celle qu’elle avait ressentie un peu plus tôt.

— Elle était peinte sur le mur, ajouta-t-il. Et mal peinte, en plus. Et je peux jurer que ce n’était pas le cas, avant, qu’il y avait bien une fenêtre, normale. Réelle.

— Qu’avez-vous fait ?

— J’ai voulu boire un verre.

Elle soupira. Un cliché, vraiment.

— C’est... désespérant, ponctua-t-elle.

— Je sais. Alors j’ai réfléchi. Longtemps. La vie suivait son cours autour de moi. Les clients allaient et venaient. J’ai même essayé de profiter de la sortie d’un des gars pour m’échapper. Mais la porte était comme un mur infranchissable.

— Mais comment avez-vous pu quitter ce bar, finalement ?

— Une trappe. Derrière le comptoir. De la lumière filtrait à travers. J’ai réussi à l’ouvrir. Il n’y avait qu’un halo blanchâtre en dessous. Mais je n’avais pas le choix, alors j’ai sauté.

— Et ?

— Et je ne sais pas. Je me suis retrouvé ici, dans cette ville, allongé dans une impasse, à moitié sonné. Et je vous ai trouvée.

Elle était à présent complètement trempée. Ils devaient composer un étrange duo, tous les deux plantés sous la pluie battante. Lui dans son dégradé de gris, elle dans... son manteau noir, à vrai dire. Elle aurait voulu se mettre à l’abri, au moins se dissimuler aux regards. Elle n'arrivait pas à poser la question qui lui brulait les lèvres depuis plusieurs minutes.

— Mons...

— Jack, s'il vout plait.

—...Jack, vous.... Vos couleurs... Vous êtes... Vous êtes... Gris ?

—Gris ? Ha ben merci ! C'est vous qui avez de drôles de couleurs ! Jamais vu ça! Et c'est pareil tout autour de vous, d'ailleurs! Là, dans la rue, et sur ces panneaux publicitaires. C'est quoi c'pays?

Redevenu silencieux, il l’observait à travers le filet d’eau qui dégoulinait du bord de son chapeau.

Elle brûlait d’en savoir plus. Savoir qui il était. Pourquoi il était apparu ainsi devant elle.

Elle se disait aussi qu’elle aurait dû en rester là. Faire demi-tour et rentrer chez elle.

Elle aurait peut-être oublié. Ou aurait gardé cette étrange rencontre dans un coin de son esprit, une aventure qui se serait peu à peu fondue dans les brumes.

Une étrange musique résonna à ses oreilles. Comme une mélodie jouée au saxophone, un air qui sentait le whisky, le tabac froid et les nuits blanches.

Elle regarda l'inconnu, avec attention, puis poussa un soupir et lui dit dans un souffle :

— Venez chez moi, nous nous sécherons.

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