Prologue

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Enfin, la tempête s'effilochait. Quelques trouées déchiraient les bandes nuageuses et laissaient entrevoir la neige pareille à une dentelle triste sur les cimes. Mais des rouleaux ombreux remontaient encore la mer des Salish et Peter Lyle ne distinguait ni Port Angeles, but de son voyage, ni le Canada de l'autre côté du détroit. À la sortie d'un nouveau virage, une pluie épaisse commença à cingler les vitres de la voiture. L'hiver tentait désespérément de résister au printemps qui, lui, avançait, inexorable.

Le jeune homme n'était jamais venu dans ces confins et même si ces contrées inconnues le fascinaient, il lui tardait déjà de repartir, au vu de l'échéance heureuse qui l'attendait à Seattle. Pour la première fois de sa carrière, il avait obéi aux ordres de Mr. Clarke à contrecœur. Telle une sentence, le rédacteur en chef lui avait annoncé la veille :

 " Un scoop n'attend pas, Lyle. Et je tiens à ce que nous soyons les premiers sur le coup. "

Avant l'aube, il avait quitté sa maison sur les hauteurs de la ville, sous le regard inquiet de son épouse. La lueur vacillante des becs à gaz donnait aux traits de Charlotte un air pâle et enfiévré. Un instant durant, Peter hésita à prendre ce train pour les contreforts du Pacifique, mais il ne pouvait se résoudre à braver l'autorité de son employeur. Il partit donc en échafaudant un plan pour rester le moins de temps possible loin de chez lui.

Il atteindrait Port Angeles en fin d'après-midi, recueillerait le témoignage de l'homme qui attendait son exécution dans la prison du comté, quitte à y passer la nuit entière, et repartirait par le train du matin. En espérant que le prisonnier acceptât de coopérer. Au gré de son voyage, Peter repensait à l'étrangeté de cette affaire. Une semaine plus tôt, deux hommes de passage dans la ville côtière avaient trouvé la mort sous les coups de chevrotine de celui que les gens du coin surnommaient l'ermite. Profitant de la confusion générale, il était remonté sur son cheval et était retourné à la cabane qu'il occupait près de Snug Harbour, sur les rives de Sutherland Lake. Le shérif et ses adjoints s'étaient rendus à peine une heure plus tard sur place, convaincus de trouver place vide, mais Don McGrath les y attendait. Il tenait entre ses mains le daguerréotype usé d'une jeune femme noire. Un détail à priori sans importance si les policiers n'avaient pas remarqué un drapeau confédéré déborder d'une malle entrouverte dans le coin de la pièce principale. Le vieil homme n'opposa aucune résistance lors de son arrestation, reconnut sans sourciller les faits dont on l'accusait et accepta avec le même sang-froid le verdict du juge du comté. Il demeura en revanche d'un silence total sur l'identité des deux voyageurs abattus que personne dans la région ne fut en mesure d'identifier.

Plus Lyle consultait ses notes, moins il voyait clair dans cette histoire, mais il devinait l'ampleur impressionnante d'un récit d'aventures. Qui était cette jeune femme sur la photographie ? Pourquoi McGrath possédait-il un Stainless banner dans ce coin perdu de l'Amérique ? Quels secrets cachait ce meurtrier ?

Quand les pensées du jeune reporter devinrent aussi brumeuses que les banderilles hivernales qui remontaient le long de la baie, Lyle se plongea dans la contemplation du cliché souriant de Charlotte. Son cœur souffrait de leur séparation, ne fut-elle que temporaire. Il murmura à son adresse :

 " Je serai bientôt de retour, mon amour. Tu ne seras pas seule pour sa venue. "

La pluie faiblissait quand le train s'immobilisa face au quai. Plutôt que de disperser les volutes de la locomotive, le vent rabattait les fumées de la chaudière le long des murs de briques. Un homme à l'épaisse moustache poivrée s'écarta du mur en apercevant Lyle. Sur sa veste en peau de mouton, une étoile accrochait les reflets de pluie. Ses yeux du même gris que l'averse se posèrent sur le jeune homme :

 " Mr. Lyle, je présume ?

 - Lui-même. Vous êtes le shérif ?

 - Elton Gables. Ravi de faire votre connaissance. Vous voulez déposer vos affaires à l'hôtel avant de commencer votre interview ?

 - Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, shérif, j'aimerais autant me mettre au travail immédiatement.

 - Comme vous voudrez.

 - Ne le prenez pas mal, mais j'ai promis à mon épouse de rentrer au plus tôt à Seattle. Elle doit accoucher d'un jour à l'autre.

 - Oh ! Voilà une bonne nouvelle. Dans ce cas, j'espère que le vieux McGrath se montrera coopératif.

 - Que pouvez-vous m'apprendre de plus sur lui ?

 - Pas grand-chose de plus que ce que je vous ai envoyé par courrier. Il s'est installé dans la région il y a douze ou treize ans. Quelqu'un de très discret qui ne se mêlait pas à la communauté. Il descendait une fois par mois pour se réapprovisionner en nourriture. Et en livres.

 - En livres ?

 - Oui, nous en avons retrouvés près d'une centaine sur des étagères chez lui.

 - Voilà qui est fort étrange. Quand la tuerie a eu lieu, venait-il en ville pour une raison inhabituelle ?

 - Non, pour ses courses régulières. Il sortait d'ailleurs de chez Vehrenberg.

 - Et il a abattu ces deux hommes sans que ceux-ci l'aient provoqué ou menacé ?

 - Exactement. Il a sorti son fusil de chasse de son étui sur la selle de son cheval et a fait feu sans la moindre hésitation.

 - Qui étaient ces hommes ?

 - Nous n'avons pas encore réussi à le déterminer. Tout ce que je sais, c'est qu'ils posaient des questions au sujet de McGrath depuis deux ou trois jours. Le vieil ermite a dû en avoir vent et les a éliminés.

 - Vous supposez ?

 - Il n'a rien voulu lâcher là-dessus.

 - Il n'a rien exprimé ?

 - Rien. Ni explications ni regrets. Nous avons à faire à un sacré dur, si vous voulez mon avis, Mr. Lyle. Et nous n'avons aucun moyen d'en apprendre davantage sur lui, s'il ne se décide pas à parler. Je ne saurais même pas par où commencer mes recherches.

 - Il n'a aucune famille dans la région ?

 - Pas à ma connaissance. Et pas plus d'amis. C'est un vrai solitaire. Essuyez vos bottes avant d'entrer, s'il vous plaît. "

Lyle racla le talon de ses chaussures sur la dernière marche des escaliers du poste de police. Avec une seule lampe à pétrole sur le bureau du shérif, il faisait sombre dans la vaste pièce. Lyle fouilla l'obscurité pour localiser la geôle. Avec ses grilles en acier oxydé, le jeune homme se crut pendant un instant dans la représentation classique des prisons du Far West, temps révolu mais nostalgie qui perdurait.

Une ombre émergea au-delà des barreaux et sonda Peter d'un regard noir. De lèvres presque immobiles, d'une mâchoire verrouilée par la colère, une voix fusa, froide :

 " Z'êtes qui, vous ?

 - Je m'appelle Lyle, Mr. McGrath. Je travaille pour le Seattle Times.

 - Et qu'est-ce qui me vaut les honneurs de la presse ?

 - Votre histoire est pour le moins singulière, Monsieur.

 - Vous ne savez rien de mon histoire, jeune homme. Mais vous faites sûrement référence à mes actes récents.

 - Tout à fait. Si vous le permettez, j'aimerais faire toute la lumière sur votre récit.

 - Qu'est-ce que j'ai à y gagner ?

 - L'affaire qui vous entoure est nimbée de secret. Et ce que préfèrent les gens, c'est résoudre ce genre de mystères. Préférez-vous partir en gardant cette image de tueur fou ou en permettant à vos concitoyens de comprendre vraiment qui vous étiez ? ajouta Lyle d'un ton bravache.

 - Hé, arrêtez ces conneries ! grogna le policier dans le dos du jeune homme.

 - Mes excuses, shérif.

 - Encore un truc dans le genre et je vous chasse d'ici. Papier en poche ou pas ! C'est clair ?

 - Je vais faire attention, shérif.

 - Z'avez une cigarette, Mr. Lyle ? coupa MacGrath, la main dans sa barbe blanche.

 - Bien sûr.

 - Et p'têt quelque chose à boire ?

 - Poussez pas trop, McGrath. prévint Gables depuis son bureau.

 - Du café au moins. Parce que si j'ai à bavarder avec Mr. Lyle, nous risquons d'en avoir pour la nuit. S'agirait de ne pas être en manque de carburant.

 - Shérif ? " renchérit Peter.

Gables râla, mais remplit deux tasses en fer blanc du café gardé au chaud sur le poêle. Dehors, le tonnerre rebondissait entre les collines.

 " Alors, vous voulez connaître mon histoire ?

 - ...

 - Parce que ce serait bien la première fois de mon existence que quelqu'un s'y intéresserait. "

Une étrange lueur brillait dans les yeux du vieil homme. Une mélange de défi, de brutalité, d'arrogance. Et quelque chose d'enfoui. Comme de la honte, du regret. La nuit promettait d'être longue, mais instructive.

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