06 - Les voleurs de temps

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Quand mon chef m’a dit :

— Ernesto, tu vas t’occuper d’un trafic de temps, j’ai cru à une blague.

Mais non.

Il parlait bien du temps, le vrai, celui qui manque à la fin d’un examen, celui qu’on perd, qu’on tue, celui qui coûte de l’argent ou qu’on voudrait remonter après un rencard raté.

— Tu files sur la planète Achronos, une petite bleue située à un peu moins d’un parsec. Un groupe de malfaiteurs originaires d’un bled paumé appelé Solluter 37 dans la grande barrière d’astéroïdes s’y est installé.

Pas de bol, moi qui pensais passer la journée à draguer la nouvelle du deuxième étage. Dommage.

Le boss continua d’une voix tendue. L’inquiétude se lisait sur son visage disgracieux.

— Ces types volent des heures, des jours, parfois des années à leurs victimes. Ils les revendent ensuite au marché noir. Apparemment, ça rapporte une fortune…

— Et c’est illégal, je suppose ?

— Ernesto… presque tout ce qui rapporte une fortune est illégal. Sauf pour les hommes politiques. Alors arrête de réfléchir, au boulot et pas de connerie hum ?

Le patron faisait encore allusion à cette fâcheuse histoire avec les octopodes d’Alpha-Centauri. Décidément, il n’oublie pas facilement …

Bref. Voilà comment je me suis retrouvé à enquêter sur le gang du temps qui passe, un groupe hétéroclite d’humains et d’extraterrestres plus ou moins farfelus qui trafiquaient du temps comme d’autres vendent des batteries quantiques ou de la viande de brousse interplanétaire.

Leur chef, Nor Tempora, mi-homme, mi-machine, disposait de connaissances scientifiques à faire pâlir les plus grands physiciens. Il était capable de modifier la trame de l’univers pour dérober du temps.

Leur dernier coup avait été spectaculaire : ils avaient trafiqué l’espace-temps dans le système Nébula Prime et siphonné plusieurs millions d’heures de vie appartenant à des retraités d’une douzaine de planètes. Vous voyez que cette affaire était sérieuse.

Pour couronner le tout, j’ai dû embarquer dans un vaisseau du Bureau Temporel d’Investigation (le BTI pour les intimes) avec un coéquipier nommé Cloc, un androïde programmé pour « mesurer le flux temporel subjectif ». Autant dire que niveau conversation, on repasserait. Et je déteste ce genre de machine.

Cloc est pourtant un robot spécial construit par un laboratoire de physique plein de grosses têtes essayant de comprendre comment les voleurs parvenaient à dérober du temps sans se prendre de paradoxes dans la gueule. Ils l’avaient équipé de tout un tas de gadgets technologiques plus ou moins étranges.

— Agent Ernesto, votre humeur croit de 0,3 unités par minute, me dit-il.

— Normal, Cloc. On s’éloigne de mon chef.

On avait une piste : un certain Nolos, un natif de Ligantu installé sur Achronos.

Les Ligantiens vivent selon un tempo particulier : chez eux, une minute dure six heures. Parfait pour le blanchiment temporel.

Nous avons retrouvé Nolos dans un bouge miteux appelé « le bar de l’horloge » dans le centre de la capitale d’Achronos.

À l’entrée, une pancarte disait :

« Ouvert 48h/24, 8 jours/7 ».

Ça donnait tout de suite envie de rebrousser chemin.

À l’intérieur, une foule hétéroclite se pressait au comptoir. Toutes les tables étaient occupées et les clients semblaient flotter dans une sorte de transe métaphysique.

J’ai vite compris que c’était normal car l’endroit baignait dans une bulle de distorsion temporelle du début de soirée appelée « happy hour allongée ». En clair : tout le monde était bourré.

Nolos sirotait un Cosmic potcheen en croquant des glucks vivants. Les bestioles hurlaient sous ses dents.

— Nolos, tu sais pourquoi je suis là ?

— Ça dépend. Ce que tu cherches maintenant aura-t-il de l’importance demain ?

— Je parle maintenant connard.

— Alors non, je ne sais pas. Mais si tu reviens demain, peut-être le saurai-je.

Je déteste ce genre de type.

Après une brève négociation — dix secondes pour moi, deux jours pour lui — il lâcha un nom : Nor Tempora.

Le chef du gang venait tout juste d’écouler toute sa marchandise pour une somme astronomique à la planète Procrastia IX qui était à court de temps. Cette planète est spéciale, les riches achètent du temps supplémentaire pour « travailler plus », et donc s’enrichir davantage en « gagnant plus » tandis que les pauvres vendent leurs heures de sommeil voire leurs organes.

Littéralement.

« Quand le temps devient une marchandise, le capitalisme devient éternel », comme disait mon grand-père.

J’appelle le QG, fier de moi.

— Bien, Ernesto. On va te faire remonter la piste jusqu’à eux et les coincer juste avant la transaction. On les prend sur le fait et hop : ils finissent leurs jours sur une planète-prison merdique à l’autre bout de la voie lactée.

— Remonter comment ?

— Dans le temps, évidemment.

— Ah non patron. Pas encore vos gadgets quantiques !

— Trop tard. J’ai signé la réquisition. Tu pars hier.

Parfois, je déteste ce job.

Et je me suis retrouvé dans une capsule temporelle de dernière génération. Cloc, lui, était tout content :

— Nous allons expérimenter le voyage rétrochronologique ! C’est le plus beau jour depuis ma mise en service.

— Super. Cette capsule ne m’inspire pas confiance. Ça sent le paradoxe quantique à plein nez et en plus je suis facilement malade dans les transports.

Comme s’il avait lu dans mes pensées, Cloc, m’indique les toilettes d’un geste puis se met aux commandes et nous voilà partis. Zou ! A travers le temps et l’espace.

On atterrit quelques heures avant le rendez-vous entre Nor Tempora avec les acheteurs Procrastiniens.

Premier constat : voyager dans le passé, c’est comme un lendemain de cuite : tout a l’air normal, mais rien n’est vraiment à sa place.

Cloc, imperturbable, scannait les flux chronologiques :

— Nous avons une signature temporelle à 3,7 kilomètres du bar de l’horloge.

— Vite ! Pour faire un flag, il faut les choper avant qu’ils n’aient eu le temps de…

— Le temps est précisément ce qu’ils ont en grande quantité, agent Ernesto, me coupa Cloc.

Je HAIS les robots.

Le repaire du gang se trouvait dans une échoppe de nouilles solaires à emporter. Qui aurait imaginé que ce boui-boui abriterait des milliers de cartouches de stockage temporels ? La street-food aura notre peau, je vous le dis !

Les Procrastiniens étaient en retard et Nor Tempora m’attendait, sûr de lui, devant une table de victuailles. J’avais un creux, mais je restai pro.

— Agent Ernesto, toujours à contretemps, hein ?

— Toujours à l’heure pour les ennuis, Nor Tempora.

— Nous ne faisons que redistribuer ce que les puissants gaspillent.

— C’est ça ! Tu te prends pour un Robin des Temps ?

— Exactement !

Il souriait, sûr de sa force.

— Sur certaines planètes, les pauvres n’ont même pas assez de secondes pour finir leurs phrases ! Je vais rétablir l’ordre des choses.

J’ai sorti mon badge et dit :

— Nor, mon petit vieux, tu es en état d’arrestation pour vol de durée, manipulation du flux causal et atteinte au continuum espace-temps.

Il a éclaté de rire.

— Tu ne peux pas m’arrêter, Ernesto. J’ai tout mon temps. Vois !

Il appuya sur un bouton.

Et le monde se figea.

L’air, la lumière, même ma bouche prête à sortir une réplique badass.

Sauf Cloc, insensible au gel temporel.

Le valeureux tas de ferraille se retourna lentement.

Son postérieur se mit à luire comme un grille-pain furieux.

Éclair blanc.

BOUM.

Le temps redémarra brutalement.

Nor Tempora tituba, puis s’effondra, terrassé par le flux quantique émis par Cloc.

— Tu ne peux pas m’arrêter Ernesto ! répétait-il en boucle

— Bien sûr que si, regarde : je t’arrête même avec cinq minutes d’avance !

Le gang fut démantelé, les cartouches de stockage temporels confisquées, et le cours du temps restauré — avec une heure de décalage, mais personne n’a rien remarqué à cause au passage à l’heure galactique d’été.

De retour au bureau, mon chef me félicite :

— Bien joué Ernesto, tu as sauvé le futur, le passé et probablement le présent.

J’étais ému aux larmes.

— J’aimerais juste récupérer mes frais de déplacement. J’ai déjeuné d’un panier de glucks avant de quitter Achronos.

— Désolé, ta note de frais est bloquée dans le système.

— Depuis quand ?

— Depuis l’année prochaine. Mais ne t’inquiète pas, on traitera ça en temps voulu.

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