L'ascension
Que l’on soit la brindille ou le puissant navire, quelle différence y a-t-il lorsque nous emporte le tourbillon puissant d’un océan furieux ?
Que valent les ambitions quand le destin s’en mêle, quand le sort s’acharne, quand la fatalité retombe avec son infaillible aveuglement ?
Ne cherchez pas la justice, elle n’existe pas ; ne cherchez pas l’équité, ne vous bercez pas non plus d’illusions. Vous pourrez être grand, fort, probe, courageux, noble, votre destin ne sera pas ce que vous méritez, mais tout simplement ce qu’il doit être.
Lorsqu’enfin la conscience vous aura gagné, vous aurez beau vous accrocher aux parois lisses de votre vie, lentement mais irrémédiablement, vous glisserez vers votre destinée.
Là, voleront en éclats les morceaux de ce à quoi vous avez cru, tout ce que vous avez voulu, tout ce que vous avez toujours connu, ce que vous pensiez immuable, indestructible, et même l’espoir explosera en une pluie d’étoiles sanglante.
Vous vous retrouverez seul, nu, au milieu de nulle part, seul artisan d’un futur inattendu, surprenant, effrayant ; et c’est en cet instant précis que vous aurez un choix à faire, un seul… Vivre ou mourir.
Cela avait commencé dans la chaleur d’une nuit d’été, les draps soyeux repoussés au fond du lit, les yeux grands ouverts dans la nuit calme ; elle avait longtemps cherché le sommeil en vain.
Y ayant renoncé, son esprit virevoltait d’une chose à l’autre, cherchant son chemin dans les méandres de ses pensées.
C’est à cet instant qu’elle avait réalisé que tout ceci n’était rien et que la vie était composée d’une ridicule somme d’affligeantes futilités.
Son estomac se resserra sur une étrange faim de vrai que rien ici ne pourrait jamais assouvir.
Au matin, elle porta un regard différent sur ce qui avait été sa vie jusqu’à présent.
Elle se sentait soudain étrangère dans son environnement, comme si depuis sa naissance tout n’avait été que mensonge et usurpation, et cette étrange folie finit par l’obséder au point que le décor lui devint insupportable et qu’elle réalisa, comme une brusque évidence, qu’elle devait partir.
L’aube pointait à peine quand elle sortit de la ville sans un regard sur les hauts bâtiments dont la blancheur reflétait les premiers rayons du soleil.
Elle ne croisa âme qui vive, mais qui l’aurait reconnue dans ses habits de cuir souple et brun, une simple besace à l’épaule ?
Où allait-elle ?
Elle ne le savait pas elle-même, mais ne va-t-on jamais que là où notre pas nous amène ? Irrémédiablement vers notre destin, quoi que l’on fasse, quoi que l’on dise et décide ; donc peu importait la direction, elle allait à la rencontre de son destin, à la rencontre d’elle-même.
Marcher, marcher sans s’arrêter, les yeux fixés sur l’horizon, laisser la fatigue endolorir chaque muscle pour ne plus sentir de son corps qu’une lourdeur inégalée qui seule permettra de libérer l’âme, dont les ondes s’élèveront à chaque pas un peu plus, comme la poussière rouge du désert sous le rythme régulier de ses bottes.
Vivre la traversée de ce désert aride, la face tournée vers l’immensité du ciel, c’est accepter ; accepter de se séparer de ce qu’hier était indispensable, précieux, important, vital ; c’est laisser derrière soi les oripeaux du passé dressés comme les remparts à la vérité que l’on se cache sans vouloir l’avouer, c’est accepter de reconnaître ce qui fut vrai comme un mensonge, c’est un peu comme sortir vaincu d’un triomphe, vaincu mais enfin libre…
Puis, contrastant avec la désertique linéarité, surgit une montagne.
Haute, abrupte, obstacle soudain à cette marche qui ne semblait pourtant connaître aucune fin.
Mais c’est lorsque l’on croit avoir atteint le fond des choses que commence enfin l’ascension.
Une main après l’autre, un pied ensuite, et on gravit le mur de pierres sèches, cherchant la moindre prise de ses doigts douloureux, muscles noués, vertige, peur du vide… le calvaire s’éternise tandis que l’esprit s’élève, cherche et vénère le sommet ; il faut oublier le corps pour pouvoir avancer, oublier la douleur, la fatigue et la peur, oublier ce qu’on est pour devenir un autre.
Je suis au sommet, au-dessus de moi seul le ciel domine.
Sur un piédestal de marbre, un livre ; il est épais, ancien, sa couverture de marocain brun est lisse et usée, la tranche en est jaunie par le temps. Combien de fois a-t-il été ouvert et refermé ensuite ? Tant de fois…
Celle que je fus l’aurait ouvert, parcouru, avide de savoir ; celle que je suis devenue ne l’a pas fait.
Le cuir était chaud sous mes doigts douloureux et, plutôt que de le lire, je choisis de le brandir, de le tendre tel un glaive à la face du ciel, à la face des dieux, de me reconnaître enfin dans ma propre histoire.
C’est à cet instant précis que j’ai vraiment, réellement, intrinsèquement compris que j’étais morte…

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