Le monde de Thierno

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Je viens de loin, de très loin, d'encore plus loin que ce que tu peux imaginer. Mon histoire est sanglante, tissée de l’horreur ordinaire des destins tourmentés qui détruisent le peu de bonté qui fait la faiblesse des hommes.

— Mon pays, celui où je suis né porte un nom que tu ne saurais même pas prononcer et il en est de même pour mon propre nom. Tu n'auras qu'à m'appeler Thierno, ce sera plus simple.

Chez moi, là-bas, il y avait la mer, des côtes rocheuses et découpées où je voyais chaque jour s'éloigner une myriade de petites embarcations de pêcheurs, le soleil se reflétait sur la blancheur de leur voile et je me sentais bien, serein.

J'aurais voulu que tout continue ainsi, la tendresse de ma mère, la bienveillance de mon père et mon insouciance joyeuse qui ne me montrait de la vie que ce qui la rendait belle.

Mais lorsqu'on grandit, les choses deviennent plus compliquées et des nuages sombres masquent quelquefois la lumière, lorsqu'on grandit on découvre aussi des choses à ce point merveilleuses qu'on en oublierait l'éclat du soleil.

— Tu connais ça toi, je le vois à ton visage, aux sillons de ton front, aux rides de tes yeux...

Je n'avais pas dix-sept ans quand je l'ai aperçu pour la première fois et mon cœur s'est mis à battre comme s'il n'avait jamais battu avant. Il a enchanté mes nuits, il a peuplé mes rêves depuis ce jour.

J'aimais plus que tout son profil de statue antique, l'or de ses cheveux, la courbe douce de ses hanches.

Tout en lui me transportait, j'avais rencontré l’amour.

— Tu sais ce que c'est toi l'amour, n'est-ce pas ? Tu as dû en aimer des hommes, ils ont dû t'aimer aussi, trop peut-être…

Je ne sais pas qui nous a dénoncés mais je le trouverai et ce jour-là, je le pendrai par les couilles jusqu'à ce que mort s'en suive.

Qui avait pu savoir que nous nous retrouvions dans cette petite crique au bas de la falaise ? Des hommes sont arrivés, ils nous ont battus. Je n’oublierai jamais la haine que j'ai lue sur le visage de son père quand il lui a porté le coup fatal, aujourd'hui encore ce rictus hante mes cauchemars. Chez nous, les garçons n'avaient pas le droit de s'aimer.

Je ne sais plus aujourd’hui comment j'ai réussi à fuir.

Je me suis jeté à l'eau, j'ai nagé longtemps dans la nuit, jusqu’à la limite de ma peur, à la frontière de ma résistance.

Je me suis réveillé au matin sur la plage désertique, grelottant sous les embruns. Je savais que je devais fuir, que je ne pourrais plus jamais rentrer chez moi.

Misérable, frigorifié, affamé, je me suis dirigé vers la capitale. Je n'avais plus dans la poitrine que la moitié d'un cœur.

— Je suis sûr que le chagrin, la violence et la peur, tu les connais aussi. Je le vois bien à la façon dont tu m'écoutes. Je veux te dire merci de m'écouter ainsi, ça me fait beaucoup de bien de te parler.

Quand je suis arrivé dans la capitale, les choses étaient difficiles, je n'avais jamais vu autant de monde ni entendu autant de bruits. J'étais impressionné par les immenses bâtiments, les cris des marchands hélant le chaland devant les échoppes.

Pendant quelques temps je vécus de rapines mais mon physique avenant me donna la chance d'attirer le regard des hommes riches qui, faute de faire mon bonheur, firent ma fortune.

Ils aimaient que je danse pour eux, ils voulaient voir et toucher mon corps souple qui ondulait au rythme de musiques sensuelles dans l'intimité de certains lieux secrets.

— Tu te demandes pourquoi je n'ai pas été lapidé pour mon homosexualité ? Tu seras surprise de la réponse.

J’étais connu dans toute la ville pour mon habileté à exécuter les danses rituelles, celles que demandaient les prêtres lors des grandes cérémonies. L'adoration de la Déesse imposait des chorégraphies précises très difficiles et il était fréquent que je sois mandé pour les réaliser.

Être le danseur favori du grand temple de la capitale m'assurait une immunité telle que personne ne pensait à me reprocher mes goûts sexuels.

— Tu penses bien que si tout avait continué ainsi, cela aurait été parfait mais bien sûr, tu t'en doutes, ce n'a pas été le cas.

C'est à cette période que tout bascula dans le royaume. La bête était apparue.

Il s'agissait d'une bête énorme, effrayante, hurlante et perverse.

Sa gueule de lion crachait le feu de l'enfer, son corps de chèvre s'achevait par une vénéneuse queue de serpent dont les mouvements de balancier fauchaient tout sur son passage. Elle parcourait les bois, les campagnes, enflammant et tuant tout sur son passage, transformant le prospère royaume en un champ de ruines fumantes.

On ne savait pas précisément d'où elle était venue et pourquoi elle s'acharnait sur les populations.

Beaucoup de bruits couraient. On parlait de la malédiction d'un roi vaincu, d'une punition de la déesse, de la vengeance d'un sorcier maléfique ou d'une créature échappée d'un voile mystérieux dont personne n'avait encore jamais entendu parler.

On n'a jamais su la vérité.

L'armée s’était lancée à sa poursuite accompagnée des troupes des royaumes voisins, désormais alliés, car rien mieux que la peur ne gomme les divergences. Mais les soldats accumulèrent les défaites contre le spectaculaire monstre, contre la meurtrière chimère.

La situation devenait dramatique, les épidémies commençaient à se répandre, la famine attirait les gens vers la capitale où ils cherchaient la protection des remparts, de l'armée et du roi.

Fort heureusement pour moi, si un commerce résiste toujours mieux que les autres aux catastrophes, c'est bien celui de la luxure, je pouvais donc conserver abri et protection et grâce à mes « relations » j'avais quelques informations sur la situation dramatique que nous étions en train de traverser.

— Hé oui ma belle, j'étais à l'abri et je mangeais à ma faim pendant que des hommes, des femmes et des enfants mouraient mais ainsi va la vie, il ne peut pas y avoir que des inconvénients à ma situation. Je vois que tu ne t'en indignes pas et je t'en remercie.

Une nuit, alors que je passais un moment avec l'un de mes « protecteurs », l'alcool et le plaisir aidant, il se livra à de curieuses confidences.

L'homme était influent et bien placé au gouvernement. Il était au courant des secrets d’État les mieux gardés et n'en était pas peu fier.

Il aimait m'en livrer quelques-uns pour forcer mon admiration de sa digne personne, ce à quoi je répondais par des exclamations admiratives qui le comblaient d'aise.

Mais ce soir-là, il me conta une bien curieuse histoire.

Dans le plus grand secret, la chimère avait été capturée.

Voici quelques jours, au matin, un homme se présenta au palais et demanda à voir le roi. Il disait pouvoir capturer la chimère.

Le roi décida de le recevoir, après tout il ne fallait rien négliger face à un problème aussi difficile.

Des éclaireurs furent envoyés pour repérer le monstre et dès qu'il fut localisé, l'homme lança son attaque. Il l'attaqua à cheval et muni d'un simple arc, les personnes présentes ne donnèrent pas cher de sa peau quand la monstrueuse bête se mit à vomir feu et flammes.

L'homme tournait rapidement autour de la chimère. Sa monture était si rapide et adroite qu'elle semblait surnaturelle. Quand la chimère rugit des flammes, il commença à lui envoyer dans la gueule de curieuses flèches aux pointes lumineuses. Le combat dura une heure, à aucun moment le monstre ne put toucher l'homme de ses attaques et plus il recevait de flèches, plus il s'affaiblissait. Il finit par s’écrouler à terre.

L'énorme carcasse fut ramenée nuitamment dans une salle secrète du château et les bourreaux du roi entreprirent de lui donner la mort. Mais rien n'y fit, aucune arme n’était assez aiguisée ou puissante pour entamer ses chairs, nul poison assez fort pour que son cœur cesse de battre.

Le roi craignait que la chimère ne se réveille et détruise le palais et la capitale comme elle l'avait fait dans les bourgs voisins.

Il décida de l'enfermer dans un coffre d'acier scellé qui fut placé dans une pièce confinée sous la salle de cérémonie du palais.

— Tu vois, je ne savais pas si je devais croire ce gros ministre saoul comme un porc. Je me suis dit, il débloque, tout ça c'est des conneries. C'est ce que tu crois toi aussi ? Eh bien non, tout ça était parfaitement vrai et je vais te raconter la suite de l'histoire.

Quelques jours après, un messager du temple vint demander mes services de danseur pour une cérémonie très importante organisée par les prêtres sorciers de la déesse.

Cela nécessitait une préparation car la danse à réaliser était extrêmement complexe et devait obéir à des codes précis pour que le rituel s'accomplisse.

J'arrivais donc au temple avec un peu d'avance.

Les prêtres ôtèrent mes vêtements et rajoutèrent deux glyphes supplémentaires aux nombreux tatouages qui me recouvraient déjà de pied en cap.

Je fus badigeonné d'un mélange des sept huiles saintes à l'odeur forte de santal. L'alchimiste vint vers moi et me tendit une tasse d'un breuvage épais que je ne connaissais pas et qui fit monter en moi une chaleur soudaine.

Des prêtresses agitèrent autour de mon corps des baguettes incandescentes diffusant une odeur douceâtre et une fumée entêtante.

C'est dans un état second que je me rendis sur l'estrade entourée de flambeaux où j'allais danser pour que le rituel s'accomplisse.

Face à moi, sur le cercle de cérémonie, sept prêtres et sept prêtresses vêtus de voiles blancs et au centre, je vis avec étonnement, le gardien tenant dans ses mains, devant lui, le sceptre de pouvoir.

— Tu ne peux pas t'en rendre compte mais c’était bizarre de voir le gardien là, ce n'est pas un prêtre, ni un assidu de la déesse. Le gardien est le bras droit du roi pour tout ce qui concerne sa sécurité rapprochée, la garde du palais, la stratégie, la guerre. Il était incongru de le voir au centre d'une cérémonie religieuse. Ah tu vois ! Tu en conviens toi-même, ça n'avait aucun sens.

Nu sur mon estrade, la lumière des flambeaux irisant mes tatouages, j'attendais que la musique rituelle commence et dès les premiers sons des tambours, mon esprit embrouillé commanda à mon corps les gestes exacts, appris par cœur, de la danse de la déesse.

La voix grave des prêtres s'éleva psalmodiant les formules au rythme lent de la musique.

Je sentais la magie ambiante qui devenait plus forte, plus dense, éblouissante de puissance et soudain la terre trembla. Ce fut d'abord quelques vibrations mais très vite les secousses furent telles que je perdis l'équilibre et tombai derrière un des gisants qui fermaient le cercle, j'étouffais sous les crépitements magiques, j’étais rivé au sol par une gravité inattendue, mon esprit chavira et je m’évanouis.

C'est tout ce dont je me souviens de la cérémonie.

— Par la déesse, qu'est-ce qu'il fait là celui-là ! Ce cri me réveilla, un homme me souleva par le bras et me tendit une couverture.

Vociférant, il me traîna devant le gardien sans me laisser le temps de reprendre mes esprits.

— Regardez ce que j'ai trouvé, évanoui sur le cercle !

Pourtant encore jeune, le gardien avait une allure sévère qui impressionnait ceux qui le rencontraient, il inspirait le respect et l'obéissance.

Je le trouvais assez agréable à regarder mais la façon dont il posait ses yeux sur les femmes m'avait fait comprendre depuis bien longtemps que celui-ci ne passerait pas dans mon lit.

— Seigneur Gardien, veuillez excuser ma maladresse, je dansais pour la cérémonie et j'ai fait une chute qui m'a assommé.

Il posa son regard grave sur moi et dit simplement à son lieutenant : « Hé bien puisqu'il est là, nous allons devoir le garder. »

Sur le moment je n'ai pas compris le sens de sa phrase mais quand on m'expliqua que la cérémonie rituelle avait eu pour but de faire sortir la chimère et son cercueil d'acier de notre réalité pour la transférer dans une autre galaxie où elle serait inoffensive pour le royaume, je sus qu'une fois encore j'allais dire au revoir à ma vie pour toujours…

Et c'est ainsi qu'aujourd'hui le gardien veille sur la chimère endormie dans la nuit glacée, en espérant qu'elle ne se réveillera jamais.

— Voilà, mon histoire est terminée, j’espère que tu l'as aimée. En tout cas je ne te remercierai jamais assez de m'avoir permis de la raconter sans m’interrompre.

Il se pencha sur le cadavre de la femme affalée au fond de la sombre ruelle, le sang avait depuis longtemps cessé de jaillir de sa gorge. Il essuya consciencieusement son couteau à la robe de satin rouge criard de la prostituée et partit d'une allure nonchalante, ne laissant à la pâle lueur d'un réverbère qu'un éclat furtif de sa crinière rousse.

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