2. Naissance
Alia Fontanelle est née le 18 octobre 1989, le jour de la sortie du troisième volet des aventures d’Indiana Jones. Sa future mère attendait la sortie du film avec impatience. Elle était trop jeune pour avoir vu les précédents épisodes au cinéma. En revanche, elle avait regardé les cassettes des dizaines de fois. Son préféré restait « Les aventuriers de l’arche perdue », particulièrement la scène dans laquelle Harison Ford désignait les territoires de son visage épargnés par les blessures, là où Marion pouvaient déposer ses lèvres sans craindre de le faire souffrir. Elle y repensait souvent, trop souvent sûrement.
Elle était venue avec deux amies et le frère plus âgé de l’une d’elles. Elle aurait bien embrassé ce lycéen après une bataille, lui aussi, entre les égratignures, pour ne pas lui faire de mal.
Elle se débrouilla pour prendre un siège près de lui et se servit régulièrement des popcorns dans l’espoir qu’il glisse lui aussi sa main dans la boite.
Soudain, elle posa une main sur son ventre. Ses règles seraient-elles de retour ? Il ne serait pas trop tôt. Depuis plusieurs semaines elle portait une serviette hygiénique au cas où elles reviendraient.
Les lumières s’éteignirent et la scène d’ouverture du film commença. Elle avait de plus en plus de mal à suivre l’action. Les douleurs dans son bas-ventre montaient en intensité. Elle avait cessé de se servir des popcorns. Le jeune Indiana Jones à l’écran s’effaçait petit à petit. La musique trop forte. La souffrance réduisait l’image mais amplifiait les sons.
Incapable de rester assise plus longtemps, elle se leva. Une crampe à l’abdomen la replia aussitôt. Hurlement. Les yeux se tournèrent vers elle. Que lui arrivait-il à celle-là ? Elle n’allait pas leur gâcher le film tout de même ?
Un cri à nouveau, plus ignoble que le précédent, digne de la bande son des pires films d’horreur. La jeune fille vola pour de bon la vedette à Harrison Ford. Un paquet d’yeux retournés. Des sourcils froncés. Et un : « Tais-toi ! » de la part de son voisin qui perdit ce soir-là tout son sexappeal. La salle se partagea en deux clans : ceux qui voulaient encore suivre le film et ceux qui s’inquiétaient sincèrement pour elle.
L’adolescente se mordit les lèvres pour ne pas crier davantage. Ses amies l’aidèrent à se relever et à bousculer tous les spectateurs de sa rangée pour atteindre l’escalier en marge des fauteuils. Elles n’allèrent pas plus loin. La mère d’Alia s’effondra, à trois pattes, une main sur le ventre. Un liquide poisseux et chaud engorgeait la fibre de son jean, à l’intérieur des cuisses. Des pertes de cette ampleur, elle n’en avait jamais eu. Sa serviette hygiénique n’avait servi à rien ; son pantalon était maculé. La honte se posa un instant sur sa conscience, rapidement chassée par la douleur. La collégienne hurla à mort. Elle oublia les regards qui la visaient ; curieux, terrifiés, gênés, outrés, choqués, indignés, compatissants, agressifs, ahuris, médusés. Il n’y avait plus que cette chose qui appuyait à l’intérieur de ses tripes, remuait et forçait pour sortir.
— J’ai besoin d’aller aux toilettes, supplia-t-elle entre ses dents.
Un clignement de paupière plus tard, elle se cramponnait à la cuvette violette des toilettes pour femmes, accroupie, avec jean et culotte sur les chevilles. La sensation d’être poignardée de l’intérieur s’était prolongée quelques minutes et elle avait poussé de toutes ses forces. Ses yeux coulaient. Un objet qui lui avait paru aussi gros qu’un ballon de rugby lui sortit du corps, avec une quantité de sang à faire pâlir un mort. Elle vit vaguement ce qui était sorti d’elle, sans comprendre. C’était dehors. Elle s’évanouit.
Alia fut admise à l’hôpital de Purpan, à Toulouse, dans le service des grands prématurés. Au même moment, sa mère adolescente entrait en psychiatrie. Malgré tous les efforts de ses proches et des spécialistes, on ne parvint pas à lui faire avouer l’origine de la grossesse. Les médecins insistèrent. Ils voudraient qu’elle parle. Ils aimeraient comprendre. Mais l’adolescente se claquemure. Personne ne saurait jamais. Le secret de la conception d’Alia demeurerait enfoui dans la mémoire de sa mère, entouré d’un linceul de déni.
Comme le prévoit la Loi, quand aucun parent ne peut nommer l’enfant, alors c’est un officier d’État civil qui est chargé de le faire. L’officier qui dût choisir trois prénoms pour la petite fille du cinéma se sentit démuni. On ne savait même pas si elle allait vivre. Son état était préoccupant. Elle était née si jeune. Ses poumons n’étaient pas assez forts. Dans ses conditions, l’officier n’avait pas eu très envie de se creuser longuement la tête. Il pensa d’abord au nom de ses propres enfants, mais si la petite mourait… l’idée qu’on écrive le prénom de ses enfants sur une tombe lui déplut tant qu’il prit le raisonnement à l’envers. Quel prénom ne le choquerait pas sur une pierre tombale ? Il pensa à sa grand-mère maternelle, Aline, déjà enterrée depuis plusieurs années. Puis à sa grand-tante, Liane. Et enfin à Marie, sa grand-mère paternelle.
Aline Liane Marie.
Alia fut déposée dans un berceau médicalisé trop grand pour elle. Elle était minuscule et rose. La plupart du temps, un masque à oxygène lui cachait le visage, des électrodes avaient été collées sur sa peau et couvraient presque tout son dos. Elle avait les jambes nues, ne portait qu’une couche rose, là aussi trop grande pour elle. Les médecins et les infirmières se relayaient à son chevet presque sans interruption pour lui offrir tous les soins dont un grand prématuré avait besoin. On venait lui changer les pansements, vérifier ses constantes, déplacer le masque pour éviter que sa forme ne déforme son petit nez encore trop malléable.
L’une des infirmières du service s’appelait Cécile Rambla. Elle s’occupait des prématurés depuis deux ans déjà. Ceux qui n’avaient pas la chance d’avoir leurs parents avec eux lui faisaient toujours beaucoup de peine. Ils restaient là, tous seuls. Et tout le monde sait que les bébés ont besoin d’amour. C’est un besoin aussi important que l’oxygène ou la nourriture, c’est un besoin vital. Malheureusement, il y avait beaucoup d’enfants délaissés. Des parents habitaient trop loin de l’hôpital, d’autres ne pouvaient pas arrêter leur travail, ou avaient chez eux d’autres enfants dont il fallait également s’occuper. Enfin, il y avait les bébés abandonnés à la naissance, comme cette petite fille arrivée une journée plus tôt. Elle paraissait si perdue, dans ce berceau immense et ses couches trop grandes. Comme elle l’avait déjà fait des dizaines de fois auparavant, Cécile Rambla libéra Alia de ses câbles, dégrafa sa blouse d’infirmière et déposa le minuscule bébé contre son ventre chaud, en peau à peau. Dès qu’Alia effleura son épiderme, une sensation nouvelle et inédite submergea la soignante.

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