18. Jules Chalandon (2/3)

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Il rit.

— Là, je vois une femme au premier rang qui lève la main, puis qui regarde son homme à côté. « Tu lèves pas la main, chéri ? » Le type a hésité trois secondes de trop. Il a levé la main, mais c’est trop tard, mec ! Elle a vu que tu croyais pas à l’amour. Elle apprécie pas.

Jules mit les mains dans les poches de son jean. Siffla.

— Bon, un de moins. Je vous ai dit que je faisais un spectacle de mentalisme, mais c’est plutôt une thérapie de couple express. Si votre couple est encore uni à la fin du spectacle, c’est pour toute la vie. En moyenne, je brise 25 mariages par représentation. Ma plus grande fierté.

Il regarda les mains qui s’étaient levées, fit mine de les compter. Certaines s’étaient déjà baissées, mais les volontaires les plus coriaces étaient suffisamment nombreux. Plus de deux groupes de treize en tout cas.

— Je vois, je vois. Vous avez vraiment envie d’y croire ! Malheureux que vous êtes. Et si on commençait par faire venir un couple d’amoureux sur scène. Allez, qui est venu en couple au théâtre ? Levez la main.

Il remarqua un couple de jeunes au premier rang.

— Hum. Des vrais couples, pas des amourettes d’écoles élémentaires, hein ! Vous faites des bisoux avec la langue ?

Il fit une moue dubitative et chercha un autre couple, plus âgés, au deuxième rang.

— Ah, voilà ! Un couple qui a dû tenir dans la durée. Je dis pas ça parce que vous avez l’air vieux…

Il sauta dans le public pour rejoindre le couple avec son micro.

— Mais un peu quand-même. Vous avez quel âge ?

— Cinquante-huit ans, dit la femme.

— Vous n’êtes pas obligée de mentir. Vous savez, tout le monde va vous voir sur scène et cinquante-huit ans, c’est un peu exagéré. Alors, combien ?

— Cinquante-huit ans, répéta la femme en riant.

— Et moi, mon sexe mesure trente-cinq centimètres. Monsieur, vous êtes apparemment le plus jeune du couple, quel âge avez-vous ?

— Elle est plus jeune que moi !

— Arrêtez de vouloir être gentil avec elle. Les compliments ne fonctionnent que quand ils sont sincères, Monsieur !

Le couple qu’il taquinait riait de bon cœur. C’était ainsi, plus il était infect, plus les gens en redemandaient. Il approcha le micro de l’homme qui hoqueta sa réponse.

— Soixante-deux ans.

— Et vous êtes en couple depuis combien de temps ?

— Ça fait plus de trente ans.

— Bordel, jura Jules pendant que le public applaudissez le couple. Mais vous aimez souffrir !?

— Oui. Ça doit être ça, admit l’homme.

— Des masochistes ! Madame aussi ? Vous aimez souffrir, Madame ?

— Avec lui toujours, répondit-elle.

— Donc s’il monte sur scène vous le suivrez ?

— Oui.

— Applaudissez très fort le couple de vieux ! hurla Jules en dégageant la voie pour permettre à ses deux cobayes de se diriger vers la scène.

C’était quand les premiers volontaires montaient sur scène que le spectacle commençait réellement. Pour Jules Chalandon, il était tant d’observer, et d’observer vite. Il n’avait que quelques secondes pour récolter un maximum d’informations sur eux par une simple analyse visuelle. Il savait déjà qu’ils avaient une longue relation, que leur âge était une fierté plutôt qu’un poids. Ils avaient en effet très bien pris sa vanne. Ils donnaient l’impression d’un couple serein. Il ne ressentait aucune tension entre eux. Ils prenaient naturellement la même position sur scène, en croisant les bras.

Son premier tour consisterait à reproduire une animation courante dans les mariages : on faisait asseoir les amoureux dos à dos, une chaussure féminine dans une main, une chaussure masculine dans l’autre et on leur posait différentes questions. « Qui est le plus susceptible ? », ils devaient lever la chaussure de celui ou celle qui leur semblait le plus susceptible parmi eux. Jules ne le plaça pas exactement dos à dos mais à bonne distance. Une voix off enchaina plusieurs questions : « Qui est le plus gros ? », « Qui a un problème avec sa mère ? La sienne, pas celle de son conjoint ? » « et avec celle de son conjoint ? » Les réponses du couple de volontaires faisaient toujours rire qu’elles soient en accord ou non. Certaines questions, très intimes, provoquaient une longue hésitation des participants.

Quand il trouva qu’il avait suffisamment de matière, Jules se dirigea vers l’homme et lui fit signe de se lever en apposant un doigt au travers de ses lèvres. Il prit discrètement la place de l’homme sans que la femme n’en sache rien. La bande enregistrée continua ses questions, une dizaine, moins drôles mais plus précises « Qui est le plus jeune ? », « Qui est le premier à avoir fait le premier pas ? » « Qui a le plus d’amis ? » « Qui choisit le programme télé le soir ? »

La femme levait sa chaussure et, au même moment, Jules levait la sienne. Il devinait toutes les réponses de la femme et répondit comme elle pour chacune des questions. Comme s’il avait des yeux derrière la tête. À un moment donné, la volontaire tarda à se décider, Jules décida d’anticiper et leva la chaussure de l’homme et, quelques brèves secondes plus tard, la femme leva aussi la chaussure d’homme. On entendit des exclamations et des applaudissements. Le public compris que Jules n’utilisait ni jeux de miroirs, ni caméra, ni oreillette. On ne lui soufflait pas les réponses qu’il devait donner, puisqu’il avait été capable d’anticiper cette réponse, c’est qu’il ne trichait pas…

S’étonnant de cette réaction stupéfaite et enchanté du public, la volontaire se retourna et vit son mari debout près d’elle. « Qu’est-ce que… » Puis se tournant davantage, elle vit Jules Chalandon, retourné également qui lui faisait coucou avec les chaussures.

— Vous voyez, Madame, trente ans de mariage et je vous connais mieux que votre mari. En tout cas, je suis plus souvent d’accord avec vous que lui.

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