20. Sur la scène (3/4)
— Je ne peux pas me placer moi-même. Je peux placer les autres, mais pas moi.
Jules réalisa la situation. Lui non plus ne se plaçait pas lui-même sur les tables de speed dating.
— Est-ce que je peux faire le positionnement avec neuf couples ? Sans moi.
— Et pour Pierre ?
— Il irait bien avec Lise, là-bas ! Ensuite, Timothé et Julie. Lucas, là et Tiphaine là-bas.
— Attends ! Attends ! Tu es trop pressée, Alia !
Mais Alia continua de montrer du doigt.
— L’homme qui aura le moins de connexion avec une fille, ce serait lui, Fabrice, je crois.
Le public marqua une forme de déception à l’idée qu’un des participants soit privé de la possibilité de rencontrer l’amour ce soir-là.
— Je suis désolé pour toi, Fabrice, dit Jules. Alia n’est pas capable de te trouver de partenaire, on dirait.
« Oh ! » fit le public.
— Mais si ! cria Alia. Donnez-moi une minute. Je peux lui trouver une partenaire idéale, mais pas sur scène.
— Pas sur scène !
Et comme Alia, à présent, plissait les yeux en direction de la foule, Jules ajouta :
— Dans le public, naturellement. Nous pouvons faire monter une volontaire, au hasard, pour te remplacer et tout recommencer depuis le départ. Mais on manque de temps pour ça.
— Non, je n’ai pas besoin de tout recommencer. Laissez-moi une minute. Je ne vais pas choisir au hasard. Je vais suivre le… mon intuition.
— Où vas-tu ?
Alia s’apprêtait à se jeter au bas de la scène, mais Jules l’avait retenue par le bras.
— Je vais aller chercher la femme la plus appropriée pour Fabrice dans cette salle.
Elle écarta les bras pour désigner le public dans la fosse et dans les balcons, côté cour et côté jardin. Jules eut un rire étranglé.
— Toute la salle. Mais c’est impossible. Ce serait s’en remettre au hasard. Tu n’as pas pu voir ce que chaque spectatrice a ressenti pour Fabrice au moment où il est monté sur scène. Et puis…
Il cherchait encore des arguments pour lui démontrer pourquoi c’était impossible. Il n'en trouvait pas pour expliquer ce qui relevait du bon sens.
— Laissez-moi vous montrer, dit Alia en dégageant son bras. S’il vous plaît, ça ne me prendra qu’une minute.
Alia insistait et il n’y avait dans son expression aucune manipulation, aucun signe de dissimulation ou de mensonge. Elle brûlait sincèrement de lui montrer quelque chose. Jules laissa chuter ces dernières barrières. Il y avait dans les yeux d’Alia une certitude qu’il n’avait pas le cœur d’éteindre.
Jules observa son public, haussa les épaules.
— Je ne sais pas ce qui se passe ce soir. J’ai envie qu’on laisse sa chance à Alia. Je ne sais pas ce que vous en dîtes !
Le public cria « Oui ! », « Laissez-la le faire ».
— Écoute-moi bien, Alia. Je veux bien que tu ailles trouver dans cette salle une personne pour Fabrice. Tu as peut-être un don et je te laisse le prouver. Si tu réussis, je m’agenouillerai à tes pieds et je te supplierai de travailler pour moi. Si tu échoues, tu devras reconnaître ma supériorité et alors, c’est toi qui te mettras à genoux devant moi, pour me demander de te prendre comme apprentie. Tu apprendras l’humilité, Alia. C’est une qualité importante, qui manque beaucoup quand on a ton âge. J’accepte de prendre le risque que mon tour de ce soir soit raté. Je prends le risque qu’une partie de la salle demande un remboursement à la fin de la soirée. Tu vas peut-être me coûter très cher, j’espère que tu en as conscience. Pourtant, je vais prendre le risque. Et je mettrai l’argent sur la table s’il le faut. J’ai passé ma vie à amuser les gens et à les surprendre, je ne suis pas contre de changer un peu les rôles. Je suis sûre que ce spectacle va me plaire. Mais, Alia, ne t’attends pas à pouvoir me duper. Si ta mystérieuse amie est une complice, je le saurai. N’oubliez pas que je fais de la magie depuis bien plus longtemps que toi. Je trouverai ton truc s’il y…
— Merci, monsieur Chalandon, coupa Alia en s’élançant dans la fosse.
Elle marcha à grandes enjambées entre les rangées de sièges.
Alia grimpa à l’étage du théâtre, atteignit les balcons et s’avança vers un seul être. Sur son passage, elle n’avait regardé personne.
— Vous ! cria-t-elle à une femme.
La femme voulut refuser.
— Je ne veux pas aller sur scène.
— Mais vous êtes le meilleur choix.
— Moi !?
— Vous êtes le meilleur choix pour Fabrice ! Descendez, s’il vous plaît.
La grande brune, poussée par les spectateurs qui se trouvaient autour d’elle, accepta finalement de se lever. Elle se fraya un chemin entre les chaises et les genoux, murmurant quelques « pardons » maladroits.
Quelques secondes plus tard, elle et Alia étaient revenues sur scène, Jules demanda :
— Comment vous appelez-vous ?
— Céline.
— Céline, je vous présente Fabrice. D’après cette jeune fille, il serait votre âme sœur. Pouvez-vous aller vous asseoir avec lui à table ?
Jules n’avait rien raté du passage éclair d’Alia dans les gradins. Il avait remarqué qu’elle n’avait presque pas analysé cette femme. Elle s’était dirigée vers elle comme si elle avait été attirée par un aimant, ou comme si elle s’était laissée porter par le hasard pur et simple. Elle n’avait posé aucune question. Elle n’avait pas été assise à côté de la personne qu’elle était allée chercher, elle n’avait donc probablement pas pu avoir été témoin d’un rapprochement entre Fabrice et Céline. Cette femme n’était même pas visible depuis les gradins, et pourtant, Alia avait eu l’air de savoir dès le début où aller. Si elle avait un truc, il avait été préparé dès le départ. Mais comment ? Si Fabrice était un complice, comment expliquer que Jules ait eu la malchance de tomber sur lui ET sur Alia ? À moins qu’elle n’ait placé des dizaines de complices dans la salle… Voilà qu’il devenait paranoïaque !
Il y avait une autre explication : Alia était en réalité une déséquilibrée, une folle qui pensait avoir des pouvoirs magiques, mais qui n’en avait pas.
Il y avait une aliénée derrière cette gamine aux allures inoffensives. Il ne s’était pas méfié, mais elle était peut-être dangereuse. Si elle était psychotique, l’encourager de cette manière était une très mauvaise idée, personne ne pouvait prédire ce qui se passerait quand Alia découvrirait qu’elle se trompait.
Il songea que depuis qu’il l’avait fait monter sur scène, il avait eu du mal à la cerner. Il comprenait mieux pourquoi à présent. Tout semblait logique : pourquoi elle mettait les autres volontaires mal à l’aise, et pourquoi il avait été impossible de l’apparier. Oui, en fait, en y prêtant attention, on sentait cette folie derrière son regard vide, tantôt fuyant et tantôt trop direct ; ce je-ne-sais-quoi d’insaisissable qui est l’attribut des fous.
Il eut presque pitié d’elle en la regardant déplacer une dernière fois les couples d’une chaise à l’autre, réorganisant les paires à sa guise. Elle était si pleinement dans son délire, il n’y avait plus rien d’autre pour elle que les amoureux qu’elle associait.
Il avait espéré s’amuser en la regardant faire, mais à présent qu’il avait compris qu’elle était folle, il trouva le spectacle pathétique. Alia s’agitait avec trop d’assurance et trop de maladresse. Ces gestes étaient insensés, ses désirs de briller perdus d’avance. Il allait l’humilier et passer pour le méchant de l’histoire. Quelle mouche l’avait piquée d’accepter ce défi ?
Jules était tellement paniqué qu’il ne comprit pas tout de suite ce que ça signifiait quand Alia fit deux pas de côté et le fixa avec l’air d’attendre quelque chose de lui.
— J’ai terminé, dit Alia.

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