HYPOCRISIE ET COUSCOUS

de Image de profil de Lion766Lion766

Apprécié par 3 lecteurs
Image de couverture de HYPOCRISIE ET COUSCOUS

Quelque part en Normandie, j'écris, au quatrième étage d'un immeuble qui n'a rien de glorieux, juste assez haut pour ne pas sentir le gasoil mais suffisamment proche du port pour entendre la respiration lourde des cargos quand la nuit tombe. Il y a dans ce port une pédagogie que la République refuse obstinément d’enseigner. Ici, tout circule sans discours, sans valeurs proclamées, sans hymne. Des boîtes métalliques venues d’Afrique, d’Asie, d’ailleurs, passent sous mes fenêtres comme des phrases sans sujet. La France aime se raconter comme une idée, mais elle fonctionne comme un quai de déchargement. Elle parle morale, elle pratique le transit. Le Havre est une ville honnête, car elle ne ment pas. Elle a été détruite, reconstruite, repeinte en gris noble, comme l’histoire officielle française, soigneusement nettoyée de ses gravats coloniaux. Depuis ce quatrième étage, on comprend vite que les grands principes sont des marchandises fragiles, qu’on sort uniquement quand la météo diplomatique est favorable. Liberté, égalité, fraternité, trois conteneurs souvent bloqués en douane quand il s’agit du Maghreb ou de l’Afrique, mais miraculeusement dédouanés quand il faut sermonner plus faible que soi. La France adore donner des leçons. C’est même sa principale exportation immatérielle depuis la fin de l’Empire. Elle explique la démocratie à des pays qu’elle a administrés à coups de décrets, la souveraineté à des nations dont elle a dessiné les frontières à la règle, la bonne gouvernance à des peuples dont elle a méthodiquement vidé les ressources. Elle s’indigne, la France, mais toujours avec méthode. Son indignation suit les lignes de ses intérêts, comme ses principes suivent la géométrie variable de ses alliances. On nous dit que la colonisation est terminée. C’est vrai, au sens administratif. Les drapeaux ont changé, les gouverneurs ont pris leur retraite, les statues ont été déplacées dans des musées où l’on murmure à voix basse. Mais les structures, elles, sont restées. Elles se sont faites plus élégantes, plus juridiques, plus bancaires. L’Empire n’a pas disparu, il a changé de vocabulaire. Il ne parle plus d’ordre, il parle de partenariat. Il ne parle plus de mission civilisatrice, il parle d’investissement. Il ne parle plus de domination, il parle d’interdépendance. Le mot est beau, presque tendre. Il masque parfaitement le déséquilibre. Prenons le Maroc, puisque c’est là que la relation franco maghrébine atteint son degré le plus sophistiqué, le plus feutré, le plus dérangeant. Le Maroc n’a jamais été une colonie comme les autres. Il a été un protectorat, ce qui signifie en clair que la France gouvernait pendant que le sultan signait, que l’autorité marocaine existait mais sous surveillance, que l’indépendance était promise mais toujours reportée. De 1912 à 1956, l’administration, l’économie, l’urbanisme, les infrastructures ont été pensés depuis Paris. Mohammed V, figure centrale et digne, a refusé d’être un figurant. Il a résisté, il a payé le prix de l’exil, il a incarné une souveraineté que la France n’a jamais vraiment digérée. L’indépendance est arrivée, tardive, inévitable, mais elle n’a pas effacé l’empreinte. Elle l’a rendue invisible. Aujourd’hui, la France est le premier investisseur étranger au Maroc. Des milliards d’euros de capitaux français irriguent des secteurs clés, banques, énergie, télécommunications, transports, grande distribution. Plus d’un millier d’entreprises françaises sont implantées sur le sol marocain. Des dizaines de milliers d’emplois en dépendent. On appelle cela une réussite commune. On peut aussi appeler cela une dépendance structurelle, car quand une économie repose aussi massivement sur les flux financiers, technologiques et décisionnels d’un ancien dominant, la souveraineté devient un exercice d’équilibriste. L’ingérence moderne ne se fait plus à coups de canon. Elle se fait à coups de contrats, de prêts conditionnés, de partenariats stratégiques soigneusement verrouillés. Des infrastructures majeures sont financées par des mécanismes où l’argent revient à celui qui l’a prêté, où les appels à la concurrence sont théoriquement ouverts mais pratiquement orientés, où la décision est habillée de rationalité économique mais repose sur des rapports de force historiques. Rien d’illégal, tout est propre, tout est signé, tout est célébré. C’est précisément ce qui rend la chose si efficace. Et pourtant, il serait trop simple de parler de soumission. Le Maroc n’est pas un État passif. La monarchie marocaine, de Mohammed V à Mohammed VI, a toujours joué une partition complexe, parfois risquée, souvent habile. Hassan II a manœuvré entre les blocs, utilisé les rivalités, négocié sa marge. Mohammed VI a accéléré la diversification, ouvert le royaume à d’autres puissances, investi en Afrique subsaharienne, cherché à desserrer l’étau historique. Le Maroc compose, car il n’a pas le luxe de la rupture brutale. Il avance avec le poids de l’histoire sur les épaules, mais sans baisser la tête. Ce qui rend la relation encore plus étrange, presque absurde, c’est le contraste humain. Car pendant que la France politique, médiatique, oligarchique regarde le Maroc et les Marocains avec une méfiance parfois obsessionnelle, le Maroc, lui, continue d’accueillir les Français avec une chaleur presque insolente. Le Français au Maroc est reçu, invité, servi. On lui offre le thé avant de lui poser des questions. On l’appelle monsieur, on lui sourit, on s’intéresse à lui. Le Marocain en France, lui, doit constamment prouver qu’il est à sa place, qu’il mérite l’espace qu’il occupe, qu’il n’est pas une anomalie statistique. Il y a là un humour noir d’une élégance cruelle. Le pays qui a dominé se crispe, le pays dominé ouvre sa porte. La République universaliste tremble devant ses propres enfants post coloniaux, tandis que le royaume chérifien, supposé archaïque par certains esprits parisiens, pratique une hospitalité que la modernité française semble avoir oubliée. On débat en France de l’identité nationale pendant qu’au Maroc on vous demande si vous avez bien mangé. Cette hostilité française n’est pas toujours explicite, elle est souvent diffuse, administrative, médiatique, symbolique. Elle se loge dans les discours sur l’intégration, dans les débats sur la laïcité à sens unique, dans la manière de parler des quartiers, des prénoms, des corps. Elle est portée par une oligarchie politique et médiatique qui vit entre elle, se reproduit entre elle, et regarde le reste du monde à travers des tableaux Excel et des plateaux télé. Cette oligarchie aime l’Afrique tant qu’elle reste un concept, un terrain d’influence, un marché. Elle aime le Maghreb tant qu’il reste une zone tampon, un partenaire docile, un souvenir maîtrisé. Elle aime beaucoup moins les individus issus de ces espaces quand ils traversent la Méditerranée dans l’autre sens. Là, soudain, les principes deviennent négociables. L’Afrique, de son côté, regarde la France avec un mélange de lassitude et de lucidité. La part de marché française s’est effondrée. D’autres puissances sont arrivées, moins moralisatrices, plus brutales parfois, mais plus claires sur leurs intentions. La France, elle, continue de parler comme si elle était indispensable. Elle ne l’est plus. Et cette perte d’influence la rend nerveuse, parfois agressive, souvent incohérente. Depuis mon quatrième étage au Havre, je regarde les cargos partir vers l’Afrique, chargés de produits, de contrats, de rapports de force. Je regarde revenir les discours, toujours les mêmes, toujours indignés, toujours sélectifs. La France se raconte comme une conscience, mais elle fonctionne comme un système. Elle n’est ni pire ni meilleure que les autres puissances. Elle est simplement plus convaincue de sa propre vertu, ce qui la rend parfois insupportable. Le Maroc, lui, avance dans cette contradiction permanente, pris entre héritage et émancipation, entre hospitalité et mémoire, entre dépendance économique et affirmation politique. Il ne rompt pas, il négocie. Il ne s’agenouille pas, il compose. Et peut être que la vraie leçon est là. Ce n’est pas dans les discours enflammés ni dans les principes gravés sur les frontons. Elle est dans cette capacité à survivre à l’histoire sans perdre le sens de l’accueil. La nuit est tombée sur le port. Les grues se sont figées un instant pour reprendre aussitôt. Les cargos ne dorment jamais. La République continue de parler toute seule. Ici, on sait que les empires ne meurent pas de honte, mais de déni. Et que la France, tant qu’elle refusera de regarder son reflet dans les eaux troubles de ses anciens territoires, continuera de confondre morale et domination, universalité et confort, principes et intérêts. T.E.H. Analyste indépendant, observateur des dynamiques institutionnelles et géostratégiques. Auteur de plusieurs ouvrages.

Tous droits réservés
1 chapitre de 6 minutes
Commencer la lecture

Des milliers d'œuvres vous attendent.

Sur l'Atelier des auteurs, dénichez des pépites littéraires et aidez leurs auteurs à les améliorer grâce à vos commentaires.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0