La sonette
Je me morfondais absolument. Pauvre, Français, écrasé de taxes et d'impôts, le prix du gazole devenu exorbitant, j'errais désespéré, attendant de m'expatrier... Rêve inaccessible pour un Français.
Le téléphone sonna; c'était mon amie Loanne, la quadra salope.
— Lorenzo, je ne te dérange pas ? Toujours à glander et te plaindre de ton sort ?
— Vas-y, crache sur les pauvres sans boulot ! Je ne t'aime pas du tout ! La société ne veut pas de moi !
— J'ai un boulot pour toi ! Mets un pantalon et viens !
— Un boulot ? Quel boulot ? Je suis consultant informaticien...
— Bah, là, tu seras agent immobilier !
— J'ai pas le diplôme !
— Oui, en réalité tu seras négociateur immobilier. C'est quasi pareil. De toute façon qui s'occupe des diplômes ? C'est la France !
Les femmes sont fondamentalement malhonnêtes. C'est le triste constat que cela m'inspira.
Je humais l'air : la journée était belle. J'étais inoccupé, désargenté, alors...
Je décidai de me saper comme un prince. Le blazer, la chemise avec la cravate ficelle, le tout emballé dans le gilet vert de course anglais, jean slim moulant mon petit boule, mocassins Bexley. Oui, je l'avoue, de temps en temps, j'aime la sape. Un homme n'a pas le droit d'être coquet ?
Je me mirais dans la psyché. J'étais beau, mais beau ! Parce qu'il faut bien en convenir, les Françaises ne sont pas jobardes, mais alors, les Français... La misère ! Des têtes de... Non vraiment, on comprend pourquoi les femmes sont réticentes à la gaudriole...
Bref ! J'étais si beau que je ne résistais pas au besoin de me faire des bisous sur la main. Une touche de parfum senteur citron. J'étais fin prêt.
Non ! Il manquait le petit quelque chose, la Lorenzo's touch !
Une illumination me frappa au coin du bon sens. J'attrapai mon Fez et m'en coiffai. Là, j'étais vraiment irrésistible ! Totalement. Définitivement ! Lorenzo !
Je fouettai d'un geste désinvolte, le gland noir et le rabattit à droite. Non mais, je ne suis pas socialiste, moi !
Un fez ? Vous avez eu un sursaut que ne m'a point échappé. C'est mon bon ami, le grand docteur Bouli qui me l'a ramené de Marrakech, au retour d'un séminaire golf payé par un labo de prothèses orthopédiques pour vieux cons. C'est avec ça qu'on facture des sommes colossales à la sécu, cela fait vivre les cliniques, c'est quasiment de l'altruisme.
— Lorenzo, mon ami, j'ai amélioré mon swing.
— Sérieux ? Tu ne perds plus toutes tes balles ?
— Tu verras... fit-il, amusé et il ajouta :
— J'ai pensé à toi. Regarde ce que je te rapporte. Cela m'a frappé, mais il te manquait ce truc dans ta vie.
Et le voilà qui déballe ce machin rouge avec son gland. J'avoue qu'il me manque beaucoup de choses dans la vie : du fric, des Rolex, des Porsche, des vestes en cachemire sur mesure, des pompes en cuir de bousin élevés au dessus de 2000 mètres pour éviter les piqures de moustique... Des femmes aussi... Mais les femmes, on apprend à s'en passer.
Je coiffai l'objet insolite et instantanément, j'étais un autre homme. Encore plus beau, si cela était possible. Indéniablement, cela donnait de la classe. J'adoptai !
De toute façon, si le grand docteur Bouli te dit qu'il te faut un fez, alors...
Revenons, à mon histoire. J'arrivai à l'agence Popi de Loanne. Dès la porte franchie, ce fut le saisissement parmi l'assistance des vendeuses de maisons. J'aime être le centre de l'attention, je l'avoue humblement. Il faut toujours que j'en rajoute un peu. J'esquissai un pas de danse, mais fut interrompu par la patronne.
— Lorenzo ! Mais c'est quoi ce...
Elle ne put terminer sa phrase, éclatée de... rire. Probablement l'effet de la pâmoison chez cette femme trop divorcée.
— Viens dans mon bureau, il faut qu'on parle. Et enlève ce machin de ta tête ! C'est abusé !
— Tu n'aimes pas ? C'est mode !
— Où ça ? En Turquie ? Lorenzo, il y en a marre ! Faut toujours que tu fasses des trucs dingues, simplement parce que c'est... amusant, comme tu dis ! Grandis un peu !
J'étais consterné. Le coup était rude. Loanne n'avait aucun goût ! Je comprenais mieux pourquoi son homme s'était barré.
— Tu m'écoutes, oui ?! Il faut que tu ailles voir un vieux con plein aux as. Tu lui vends la résidence "les tilleuls". Moi, je ne peux pas y aller. C'est un vieux satyre qui veux me peloter dans les coins.
— C'est quoi cette résidence ?
— On s'en fout ! C'est hors de prix, ça traîne dans mon catalogue depuis des années, invendable ! Mais ce vieux trouve ça bien. Tu peux baisser le prix de 20%... Mais pas plus ! Ce saligaud a les moyens.
— C'est... Mmmm...
— Quoi, encore ? Tu t'en sortiras très bien, baratineur comme tu es... Tu vendrais du sable aux bédouins, de la glace aux Inuites...
— C'est à dire...
— Ouais... Je vois... Tu toucheras... 2% !
— À moins de 5%, je ne marche pas.
— À ce tarif-là, je vais me faire tripoter par ce con impuissant. 3% ! Mais je n'irais pas plus loin !
Je me levais. J'avais une envie folle de marchander plus... Mais avec Loanne et ses rides d'amertume, c'était sans espoir.
Au moment de franchir la porte de son bureau :
— Lorenzo, évite les numéros ! Et ne remets pas ton truc sur ta tête ! La vie n'est pas un jeu ! On bosse !
— Ma pauvre Loanne, tu es désespérante, tu me fais de la peine.
— Lorenzo, des fois, je me demande si tu es con ou complètement con... J'arrive pas à me décider.
— Pfff. Pauvre fille. Je ne t'aime pas !
Voilà bien les amis. C'est une parfaite utopie, cela n'existe pas, comme l'amour, la gentillesse, l'honnêteté...
J'allai donc sur les hauteurs de... le secteur des riches résidences, avec les hauts murs d'enceinte, les portails imposants surmontés de caméras. Tout était beau, ici, tout sentait bon, on se serait cru au paradis.
Je sonnai sur un interphone immaculé, une voix féminine basanée me répondit.
— Oui ? C'est pourquoi ?
— Le négociateur immobilier.
— Quoi ?
— Benjamin Franklin.
— OK, je vous ouvre...
Et me voilà serpentant sur une allée bordée de cyprès, montant au ciel. Je garai mon épave au milieu de Merco, Jag, Bentley... J'eus des envies de révolution prolétarienne, mais je serrai les dents. Loanne avait dit "pas de numéro". Yo soi un profesionnal !
J'arrivai à une magnifique porte ogivale. Je toquai. Une voix d'outre-tombe me répondit :
— C'est ouvert !
J'entrai. Une entrée monumentale, avec un travertin en damier. Je marchai à la façon d'un cavalier d'échec : deux cases en avant et une case en diagonale. Personne. Le vide sidéral...
Tant de richesses étalées et pas âme qui vive. Mon instinct de prédateur (voleur) était en éveil. Que faire ? Je furetai, j'allai à droite ! Un salon, richement décoré, des canapés, bibliothèques avec faux livres (personne ne lit, quand l'argent est là, la culture n'a pas sa place, c'est une perte de temps).
Un bar somptueux en acajou, bordé d'un bourrelet rembourré et au centre... un objet parfaitement incongru : une sonnette en laiton avec une inscription : BJ
BJ ? C'est quoi BJ ? Bon Jour ? Bon Jovi ? Bonne Journée, probablement. Totalement idiot ! Ça n'existe pas les bonnes journées en France !
Une envie irrépressible de sonner me prit. Devais-je céder à la tentation ? Le pouvais-je ? En avais-je le droit ?
Pas de numéro ! Pas de numéro !
Je ne suis qu'un Lorenzo. Victime de mes pulsions, je sonnai ! Un cling retentissant se répercuta dans ce mausolée de la richesse terrestre.
Aussitôt j'entendis qu'on dévalait l'escalier monumental, des petits pieds nus martelaient le sol froid. J'allai voir... Une femme... Non, une belle femme, une bombasse, un peu enrobée des cuisses mais potable, short extra taille basse... plus bas, c'est impossible, débardeur échancré, se précipitait, sa chevelure virevoltant dans l'emportement. Arrivée en bas, elle continua sa course, finit en glissant jusqu'à moi, s'agenouillant à mes pieds, puis, d'un geste sûr des mains, ramena ses cheveux en arrière. Elle leva la tête toute souriante et...
Elle éclata de rire. Totalement hilare.
— Mais c'est quoi ce mec ?
— Tu n'aimes pas ma veste ? C'est la cravate ?
— Ton chapeau de bouffon !
Oui, j'aurais dû préciser que j'avais remis mon couvre-chef adoré, ne tenant aucun compte des remarques superflues de Loanne.
— C'est un fez !
— Un quoi ?
— Un FEZ ! Ignorante !
Devant mon agacement, elle se contint. Oui, je peux avoir l'air méchant. J'en impose.
— Tu as sonné pour un Blow Job ?
— Hein ? Quoi ? Comment ? Qu'est-ce que c'est que ce binz ?
Alors on est dans un monde de castrés par le système, que si tu dis à une femme qu'elle est "bonne", il y a harcèlement, et voilà que je sonne une malheureuse sonnette et qu'une... se précipite pour me... Mais nan...
Dans quel monde vivons-nous ? Je vous le demande.
J'en étais là de mes réflexions que la belle avait déjà attaqué mon ceinturon et que mon pantalon était sur le point de s'esquiver...
Alors... Je me savais beau. Mais à ce point... Cela ne pouvait être que l'effet FEZ ! Magique.
— Non mais attends... C'est trop là ! m'exclamai-je.
— Quoi ? Tu aimes pas ?
— Bah si... Mais faut un peu connaître la personne, non ?
— J'ai la capote, t'inquiète pas.
— Alors ça va. Roule ma poule.
Dans la vie, il faut prendre le bon comme le pire. Le pire en général. Le bon jamais, enfin rarement.
Le pantalon sur les mocassins, je profitai de la vie quand un bruit de pas se fit entendre. Une démarche traînante, hésitante, claudicante : un vieux con se pointait. La belle sursauta :
— Rhabille-toi ! Vite ! C'est mon mari !
— T'as pas fini !
— Il est con ! Tu re-sonneras un autre jour !
— Alors, c'est cool...
Elle se releva prestement, me regarda tout en réprimant un fou-rire et disparut, bondissante dans l'escalier.
Même pas un bisou. Voilà ma vie. Tu crois avoir touché le gros lot... mais non. Rien pour toi. Juste la frustration.
Un vieux se pointa tout branlant, à petits pas. C'était lui, le riche qui voulait peloter la Loanne.
Il s'arrêta et m'observa attentivement. Avais-je laissé ma braguette ouverte ?
— Jeune homme, votre couvre-chef...
— Mon fez ?
— En effet, voilà qui est étonnant.
— Vous n'aimez pas ?
— Au contraire. C'est une marque d'originalité dans ce monde déprimant de conformisme.
— Je dois dire que depuis que je le porte, je me sens léger, comme libéré d'un poids.
— Vraiment ? Expliquez-moi ça.
— C'est comme si toute mon intelligence se trouvait dans ce chapeau. Je me sens vraiment Français, à un point... au point que je serais limite socialiste, prêt à voter une troisième fois pour M4 (Moi-Même Maître du Monde).
— Fichtre ! Un simple fez rouge ridicule, vous fait cet effet...
— C'est dingue non ?
— Absolument. Un cigare ? Cubains. Mon médecin m'interdit, mais qu'en savent ses imbéciles.
— Tous des cons.
— Je ne vous le fais pas dire...
C'est ainsi que nous avons devisé pendant une bonne heure, avec cet homme charmant, enfin jusqu'à ce qu'il fasse un infarctus et qu'on l'emmène d'urgence en USIC.
J'en aurais chialé. Sa femme aussi. Pouvais-je la laisser seule en une pareille occasion ? En avais-je le droit ? Le pouvais-je ?
— Lorenzo ! Arrête avec cette sonnette ! C'est plus drôle, maintenant !
— Mais quoi ?
— Et enlève ce chapeau ridicule !
— J'aime bien. Ça me donne un air...
— De con !
Je ne suis pas retourné voir Loanne, qui m'avait laissé une dizaine de messages. Pouvais-je lui dire que je n'avais pas pensé à glisser un mot de la résidence "Les tilleuls" au pauvre vieux riche et qu'elle allait probablement garder son rogaton encore des années dans son catalogue ?
Enfin, j'avais fait la connaissance d'une future (probable) veuve joyeuse. Tout n'était pas perdu.
Bzzzz !

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