4.4. Lorsque la peur gouverne

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Sasha

Au moment où je franchis le seuil de la cuisine, le brouhaha habituel s’estompe. Les voix baissent, les gestes ralentissent, comme si l’air s’était épaissi. Je fais encore trois pas. Au quatrième, je respire profondément.

Le chef, Paolo, me remarque le premier. Il essuie ses mains sur son tablier avant de s’approcher. « Votre Altesse… » Il hésite, puis corrige aussitôt : « Sasha. Bienvenue. » Il sourit, un sourire franc, mais ses yeux me scrutent avec une attention prudente. « Nous sommes ravis de vous voir debout. »

Autour de nous, l’activité reprend progressivement, mais différemment. Trop appliquée. Trop silencieuse. Les couteaux reprennent leur cadence, les casseroles frémissent, mais personne ne plaisante.

« Merci, Paolo. » Ma voix me paraît étrangère, un peu trop fine. Je serre les doigts contre ma paume pour empêcher le léger tremblement qui menace.

« Tout va bien ? » demande-t-il à voix basse.

Je hoche la tête, un peu trop vite. « Oui, merci. Juste… un peu fatiguée, encore. »

Il acquiesce sans poser de question supplémentaire, ce qui me soulage.

« Nous préparions le service du déjeuner. Si tu souhaites de quoi que ce soit… vraiment, quoi que ce soit. » Je perçois alors les regards furtifs. Certains bienveillants. D’autres inquiets. Aucun indifférent. Les plus proches de moi semblent aux aguets.

« Rien de trop acide… à la saison de salade, » je réalise.

Paolo me sourit : « Falafel avec une sauce douce aux yaourts et aux herbes, avocat farcis, rouleaux de printemps sauce et sa sauce cacahuète, pour terminer par un tiramisu à la pêche ? »

« Parfait ! » Ensuite, il s’excuse pour ce qui s’est passé hier et m’explique que personne ne comprend comment la nourriture a pu être altérée – c’est le terme qu’il emploie -. Il espère que le visionnage des enregistrements des caméras apportera des réponses. Pendant qu’il explique cela, mon cœur résonne vite dans ma poitrine, différemment qu’avec Cyril. J’arrive à inspirer longuement par le nez, tout en appuyant sur le plan de travail.

De mon côté, je remercie l’équipe du petit-déjeuner au nom de Cyril et moi-même et m’excuse de mes retards d’hier et d’aujourd’hui ainsi que de l’impact que cela a pu avoir sur l’organisation. La seconde de cuisine, Amélia, me rassure en précisant que mon idée de revêtement pour l’allée devant la porte de la cuisine leur procure un gain dans l’organisation. Les camions de livraison peuvent maintenant venir plus près de la porte puis faire rouler des chariots ou des monte-charges. Nous sommes par conséquent quittes, selon elle.

Je m’apprête à partir quand Sofia entre dans la cuisine. Elle remercie l’équipe à son tour, prend la responsabilité de notre retard matinal et prie l’équipe de l’en excuser. Elle leur demande de pardonner l’ire de papi de ce matin parce que la peur l’a emporté sur sa raison. « Sasha est la prunelle de ses yeux. Il ne s’est pas vraiment remis de la mort d’Eléna. Perdre Sasha aussi aurait été… » Elle est également émue. Je réalise les conséquences de ce qui s’est passé. Je comprends mieux les réactions épidermiques des uns et des autres. Je prends la main de Sofia pour me rassurer et la rassurer. Elle inspire et se reprend. « Néanmoins, j’espère que vous comprenez ses motifs. » Tous acquiescent. Mon cœur se met à battre vite. Je respire par le nez. « Si cela est faisable, je souhaiterai également une collation pour deux au cours de la matinée dans la suite jardin. Des macarons et autres petites bouchées sucrées. »

Amélia, la sous-cheffe, promet de faire un plateau convenable. « Cependant, pour les macarons, il faudra attendre parce que les blancs d’œufs doivent maturer trois jours, » précise cette dernière. Elle assure qu’il y en aura pour le gala d’ouverture. Sofia remercie une nouvelle fois l’équipe, puis nous sortons.

*

L’espace enfant ressemble à un champ de bataille. Toutes les portes et fenêtres sont ouvertes. « Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi jetez-vous tout ? » je questionne sans même dire bonjour.

« Oh ! Bonjour Sasha. Ravie de te voir. Comment vas-tu ? Nous avons été informées que tu ne viendrais pas tant que tout n’aurait pas été renouvelé, » m’explique Theresa.

« On jette tout afin de le remplacer, » complète Carmen. « On note au fur et à mesure ce qu’on jette pour faire une commande à l’identique, avant désinfection complète de la pièce au UV. »

« Je vais mieux, merci. Mais, pourquoi tout jeter ? »

« Mesure de précaution au cas où quelque chose aurait été empoisonné. »

Cyril débarque en courant. « Ouf ! T’es là ! Sasha, je suis désolé, mais tu ne peux pas rester là tant que la pièce n’est pas nettoyée. C’est juste une précaution pour quelques jours. Je croyais que nous avions convenu que tu ne restes pas seule pour ta sécurité. »

« Ça m’a échappé. Je suis désolée. » Il se tourne vers les animatrices. Fronce ses sourcils : « Mesdames, Stan ne vous a pas demandé de mettre des gants ? Des volontaires de l’équipe de nettoyage vont venir en renfort, un peu plus tard dans la matinée. Vlad viendra un peu après 10h pour vous donner un coup de main. Notez vos heures sup. Je sais que c’est un gros travail, mais c’est pour votre sécurité, la sécurité des enfants et celle de Sasha. »

« Cyril, s’il te plaît, tout ne peut pas être jeté, c’est de la folie. »

« Je sais que cela te peine. Mais, l’endroit sera de nouveau plein de vie dans quelques jours, rassure-toi. »

« Sasha, c’est un gros boulot, mais ça va rouler, » m’assure Theresa.

« Cyril, je voudrais garder un ou deux trucs ? »

« T’es sure ? » me demande-t-il en écarquillant les yeux.

« Oui. »

« Quoi ? »

« Le moule à muffins… », je soupire.

Il cligne des yeux rapidement plusieurs fois, le temps de prendre la mesure de ma demande : « Va le chercher. J’informe Vlad que je t’ai trouvé pendant ce temps-là. »

« Sasha, nous ne savons pas où est le moule à muffins. »

« Je m’en suis servie jeudi. »

Je vais chercher le moule et reviens vers Cyril qui me tend la main. Carmen et Theresa sont en train de mettre des gants. « Pouvons-nous y aller ? » s’agace-t-il.

« Oui, c’est bon. » Son emploi du temps doit encore être chargé.

« Merci, mesdames, et bon courage », termine-t-il avant de m’entraîner hors de la pièce en posant sa main derrière mon dos. « Pour ce matin, tu te reposes un peu. J’aimerais bien te montrer quelque chose, est-ce que tu veux bien passer vers 10h-10h15 avant d’aller voir maman ? Si tu veux que nous en discutions après que tu l’auras vue, c’est possible aussi. Ça te convient ? C’est en fonction de tes besoins et ressentis. » Il n’attend pas ma réponse. « Pour cet après-midi, tu auras un peu de temps pour te reposer, puis la répétition à 15h sous la supervision de maman. Tes parents et tes frères arrivent en fin d’après-midi. Ils prennent l’avion, non ? Ils doivent te manquer. Retrouvailles et câlins Strasvinskiens en perspective », annonce-t-il sur un ton plus réjoui. "Je suis certain que cela va te rebooster!"

« Humm, merci. » Je dois paraître un peu ingrate, mais tant pis. Je ne ressens pas de la joie ou de l’excitation. Peut-être suis-je encore un peu en état de choc ?

« Sasha, qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es généralement plus loquace et joyeuse à la perspective d’être avec ta famille. » Il s’arrête, me prend dans ses bras. Sa main droite se glisse affectueusement dans mes cheveux. « Parle-moi, » chuchote-t-il.

« Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? Qu’est-ce qui est envisagé comme scénario ? Est-ce que ce n’est pas exagéré toutes ces mesures de sécurité et de précaution ? » Je suis au bord des larmes. « J’ai peur. »

« Ok, Ok. » Il caresse doucement l’arrière de mon crâne, ce que je trouve agréable. Pour autant, cela ne me calme pas. « Plusieurs hypothèses sont envisagées. Hélas, il n’y a rien de certain à ce stade. Je ne veux pas t’inquiéter pour rien. Je te tiendrai informé au fur et à mesure, promis. Je ne veux pas jouer à l’homme des cavernes qui prend les décisions sans concerter sa future compagne, mais hier tu étais dans les vapes. J’ai aussi eu peur alors, il est possible que j’aie surréagi. Le but n’était pas de te faire peur. »

Je soupire. Il vient de communiquer sur ses sentiments. Il a eu peur pour moi ! Cette pensée me rassure. « Future compagne ? » Je répète timidement. Je lève la tête avec espoir. Il me regarde dans les yeux. Il ne va pas me donner au Comte s’il utilise cette expression.

« Tu préfères un autre mot ? » me demande-t-il doucement.

« Je vais y réfléchir. » Je lui adresse un petit sourire.

« Ça ne t’effraye, que j’utilise des mots comme ça ? Ce sont des « gros » mots en quelque sorte. »

« Ces mots, je les entends depuis toujours. « Lorsque tu seras la femme du prince héritier » ou « en tant qu’épouse du prince, tu devras », alors, c’n’est pas nouveau. C’est juste que le futur devient le presque maintenant. » Mon cœur s’accélère. Il me sourit et continue le câlin quelques instants en faisant des cercles dans mon dos. Ça me fait du bien. Le sevrage de câlin ne me sied guère.

« Sasha, tu dandines d’un pied à l’autre. Tu n’es pas confortable ? »

« Elles font partie des nouvelles sandales. Elles ont un petit talon, je n’ai pas l’habitude. »

Cyril me lâche. « Lorsque tu n’es pas confortable, que tu as mal ou que tu es mal à l’aise, ou autre, tu me préviens. Non négociable. Je dois savoir comment tu vas. Allez, au lit. » Comment ça, au lit… « Pour te reposer, » ajoute-t-il. Il a dû ressentir mon hésitation.

Cyril me conduit à ma chambre, me fait signe de m’allonger. « Tu veux un verre d’eau ou autre chose ? »

« Un peu de musique. »

« J’allume la chaine, » me signale-t-il.

« Oui, je fais mes choix avec le Bluetooth. »

« À toute. Repose-toi bien. »

« À toute. »

Cyril baisse un peu les stores, sauf celui de la porte-fenêtre, puis sort. Je sens que je m’enfonce dans le matelas. Ce qui m’entoure et le temps disparaissent, je m’endors.

***

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