0.7. La conversation – Résidence des Hudson Highlands (New York) (Sasha,15 ans)
Je l'entendu seulement. Grand-père est avec lui ainsi que le roi sous les fenêtres de la bibliothèque de la résidence où nous passons si souvent les week-ends. Je voulais juste déposer un livre dans la bibliothèque. Une scène banale, effectuée le plus discrètement possible. Puis, j’ai entendu ces voix, juste en dessous des fenêtres. Je me suis immobilisée un instant.
- « Je comprends, » débite-t-il. « Toutefois, Sasha est encore trop jeune. Pourrions-nous attendre qu'elle ait fini le lycée au moins ? Elle a le droit d'avoir une adolescence normale, d'aller à son rythme, de faire ses propres expériences. Beth avait 22 ans lorsqu’elle et Thomas se sont mariés », a-t-il poursuit, indigné. « Avoir la même chance, lui permettrait de faire des études et de participer à la gestion de l’entreprise. Cela serait bon pour notre image d’avoir une femme diplômée au sein du Conseil d’administration. » Je reste figée. On parle de moi. De mon avenir. Sans moi. Une fois de plus
- « Ne t'énerve pas, » lui répond le roi Nicolaï. « Sache qu’elle a commencé la deuxième phase de sa puberté. Il serait raisonnable de renforcer les mesures de protection si tu souhaites attendre. » Ses propos me glacent le sang. Protection contre qui ? Pourquoi sait-il cela ?
- « Mesures de protection… Elle a seulement 15 ans, qui pourrait… »
- « Le Comte a réclamé son dû, » l’a interrompu sèchement grand-père.
J’ai senti chaque poil de mes bras se hérisser et reculé d’un pas, sidérée par l’effroi. Le Comte. Ses yeux verts glacials, sa voix mielleuse, sa façon de me regarder comme on évalue un objet précieux qui lui appartient déjà. Il est veuf. Il a été marié quatre fois. L’une d’elle était la sœur de maman. Il est resté sans enfant. Cyril est plus vieux que moi. Mais, le Comte est plus âgé que grand-père.
- « Il n’a aucun droit sur elle », s’énerve Cyril. « Par ailleurs, nous savons tous comment se sont terminés ses précédents mariages. Je déciderai en temps et en heure de sceller nos fiançailles. C’est toujours une enfant ! JE choisirai où et quand. Nous sommes sortis de l’époque médiévale, Stan. Il est temps de vous mettre à la page. S’il la touche, je le tue. Fais passer le message Stan. Et puis, c’est à Constantin de décider, pas à toi. » Sa tirade me soulage.
Je ne souhaitais pas être surprise alors que je suis seule dans la bibliothèque, surtout pas par le Comte. Paniquée, je prends le premier gros volume devant moi, le serre contre moi comme un bouclier, puis retourne lire dans ma chambre en faisant attention.
Je n’aurais peut-être pas dû entendre tout cela. Mon avenir n’est pas seulement un arrangement familial ou une tradition archaïque. C’est aussi une course entre un futur que je n’ai pas choisi… et un autre que je veux encore moins, que personne ne veut. Une Guerre des Trônes serait-elle en cours ? Si Cyril le souhaite, il peut annuler la promesse de mariage conclue à ma naissance entre mes parents et les siens. Je serai alors dans l’obligation de me marier avec le Comte. Dans ce cas, le Comte hérite du trône, car c’est lui l’actuel garant de notre constitution. Personne n’a envie de ça. Son règne annoncerait une période sombre pour notre communauté.
Chez nous, les aînés des familles princières doivent se marier entre eux. C’est une vieille tradition. Avant que nos ancêtres immigrent aux États-Unis, ils pouvaient épouser des princesses d’autres royaumes. Maintenant qu’on n’a plus de trône, c’est devenu compliqué de négocier des alliances avec d’autres monarchies. Il faut dire que la plupart se sont aussi modernisée. Du coup, on reste entre nous, littéralement. La raison : préserver nos gènes spéciaux qui nous confèrent des sens surdéveloppés, une force au-dessus de la moyenne et tout le tralala. Certains deviennent parfumeurs, d’autres cuisiniers ou musiciens... Une partie des nobles, dont papa, pensent qu’il faudrait arrêter cet eugénisme en raison des maladies génétiques. Même si je n’ai que de bons souvenirs de Cyril, cela ne signifie rien. Au moins, cette fois-là, Cyril a essayé de me défendre. Je sais qu’un jour je devrais faire mon devoir et l’épouser. Je trouve noble qu’il souhaite attendre.
Cyril ne reste pas toujours pour me voir souffler mes bougies lors de mes anniversaires. Pas cette fois. Toutefois, il m’a laissé un paquet, une nouvelle fois enrobé dans un foulard en soie, avec un petit mot qui me souhaite un joyeux anniversaire, précise pourquoi il avait choisi ce cadeau ou plutôt ces cadeaux – des livres - et me souhaite une bonne lecture. C’est le cadeau qu’il m’achète le plus souvent. Parfois, le papier du mot sent son odeur. Je peux prendre le temps de le sentir. J’ai une boîte dans laquelle je les entasse. Je l’ouvre de temps à autre afin de m’assurer que ce n’est pas qu’un fantôme. Entre les brins du nœud, il a déposé une petite rose blanche en bouton. Le message devrait être limpide.
Je lis le mot. Il a rajouté un post-scriptum : « Je t’ai aperçu par la fenêtre. Rassure-toi, je ne précipiterai rien. » Et, pourtant, il a cueilli la rose alors qu’elle n’a pas éclot. Je trouve cela contradictoire.
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