4.11. Entre deux eaux

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Cyril

Ses longs cheveux châtains laissent apparaître des reflets blond et roux, ce qui illumine son visage. J’ai envie de lui dire à quel point elle me fait penser à Aphrodite. Je la trouve belle. Je souris comme un idiot en la voyant s’approcher. Son parfum m’envahit les narines. Une pointe de désir monte en moi… Evidemment, j’ai déjà fantasmé sur Sasha, mais ce n’est ainsi que je l’imaginais. Je l’imaginais plus vieille. Alors pourquoi mon corps réagit ? Je suis un porc. Elle a 15 ans. Souviens-toi, Cyril, 15 ans !!! Ta future épouse est toujours une ado. Pense à un truc dégeu des ados : laisser trainer des affaires sales – je doute que ce soit le genre de Sasha ; ne pas se laver – probablement pas non plus le genre de Sasha. Elle ne semble pas non plus le genre à fumer. Si elle sortait en douce, nous l’aurions entendu. Cette fille est trop sage. Voilà : tu n’as jamais été attiré par les filles sages.

**

Sasha

Lors de mon arrivée dans le Jardin des suites, Cyril porte un bermuda et c’est tout. Je savais qu’il était musclé. J’ai senti les muscles de ses épaules lors de nos répétitions. J’étais loin d’imaginer que son torse pouvait ressembler à une photo de pub pour une salle de gym. Au camp, je vois souvent des mecs musclés, notamment les surveillants de baignade ou les moniteurs de canoé. J’ai l’impression que Cyril est encore plus musclé. Il ferait pâlir une statue grecque… Et ces statues sont en marbre blanc. Grand, fort, musclé, doux, attentif, intelligent. Voilà le portrait de l’homme auquel je suis destinée. A-t-il des défauts ? Oui, il est parfois arrogant, autoritaire, et peut s’emporter facilement.

« Sasha, je mets mon téléphone à sonner pour 18h15. Ça laissera un peu de temps avant le repas et tes parents doivent bientôt arriver. »

« Oui. Ils m’ont trop manqué. Vlad ne fait pas aussi bien les câlins que Stanishou. J’espère que les nouvelles seront bonnes. »

« Et moi donc. Je n’ai pas assez compensé les câlins ? »

« Chacun a sa particularité. Shou et moi sommes assez fusionnels. Plein trouvent ça bizarre. »

« Non. J’ai une amie qui est très proche de ses adelphes. Tu te souviens de Camille ? »

« Humm… La grande maison avec la piscine couverte et une maman très BCBG en surface ? » J’acquiesce.

« Sasha, je te remercie d’avoir prévenu que la bibliothèque est utilisée comme point de rencontre par une partie des membres du Concile. »

« Je n’avais pas réalisé que cela pouvait être si important. Si j’avais su, je l’aurais signalé plus tôt… » Je me sens un peu gênée, mais il faut que je le lui dise : « Cyril, merci de me croire et de me soutenir. »

Il pose sa main sur mon bras : « Sasha, tu ne pouvais pas savoir. C’est nous qui aurions dû le réaliser plus tôt. Là, nous avons manqué à notre protection et à la tienne. Je devrais te demander pardon, alors ne culpabilise pas. OK ? »

« Ok. »

« Allez Ondine, à l’eau maintenant. Je te surveille. »

« Tu ne vas pas nager ? »

« Peut-être tout à l’heure. »

« Je ne savais pas où était Vlad. Peux-tu m’aider pour la crème solaire dans le dos ? » Je lui tends le tube.

« Ok. Tu me préviens si je vais trop fort. »

*


Je nage une vingtaine de longueurs. La piscine doit faire une dizaine de mètres de long. Je m’arrête au milieu du bassin pour faire la planche et me laisser flotter. C’est tellement agréable de se laisser porter par les eaux, sans penser à rien.

« Sasha, est-ce que ça va ?

Je tourne la tête vers lui : « Parfaitement, pourquoi ? »

« Tu ne bougeais plus. Je me suis inquiété. »

« C’est juste une position que je prends pour me détendre. Tu n’as jamais essayé ? »

« Non. »

« Tu ne sais pas profiter de la vie. Viens essayer. »

Il plonge et m’éclabousse en même temps. Il nage jusqu’à moi, fait une planche pendant une quinzaine de secondes. « C’est vrai que c’est assez plaisant. » Nous restons comme ça l’un à côté de l’autre à flotter quelques instants.

« Tu m’as éclaboussé quand tu as plongé. »

« Vraiment ? Ce sont les risques à la piscine, princesse, » affirme-t-il sur un ton des plus neutres.

« Qui est sarcastiquement maintenant ? »

Il fait un mouvement de la main et m’éclabousse volontairement. Je suis outrée. Je l’éclabousse à mon tour. Nous commençons une bataille d’eau tels deux enfants. Il rit. Je ris aussi.

« T’as fini, oui ! »

« C’est toi qui as commencé, Cyril. » Il m’éclabousse de nouveau et la bataille d’eau reprend de plus belle.

« C’est malin, je suis tout trempé maintenant. »

J’éclate de rire. « L’eau, ça mouille, en effet. »

« Merci du rappel, miss sarcasme ! … Sasha, j’aime bien la nouvelle chorégraphie. »

« Moi aussi. J’espère que tout le monde va apprécier. »

« Sinon, j’émets un décret royal et le problème est réglé. »

« L’absolutisme dans toute sa splendeur. »

« Absolument. »

« Et s’il y a une révolte ? »

« Je refuse de refaire la Danse du soleil. »

« Je devrais la refaire avec Vlad, alors. Je vais m’ennuyer. C’est plus dynamique avec toi. »

« Que me valent tant de compliments ? »

« C’est juste que cela va me manquer. J’aimai bien notre petite bulle et que tu dises non à Stan sans qu’il puisse refuser. Je crois que c’étaient les plus beaux jours de ma vie. »

« Malgré l’empoisonnement, les mauvaises surprises, les pleurs et les nouvelles mesures de sécurité ? »

« Maintenant que tu me le fais remarquer, c’étaient les pires jours de toute ma vie. » Il rit. « Ce que je voulais dire… Tu as été là quand j’en ai eu besoin. Je me suis sentie en sécurité. Malgré les circonstances, nous avons fait contre mauvaise fortune bon cœur. »

« Oui. Sasha, tu es une philosophe. Pour moi aussi, ces derniers jours ont été importants. Si tu me promets de continuer à me rappeler le bon côté de la vie, juste en étant toi, je te promets de t’aider à réaliser tes rêves. »

Cette phrase me surprend et me laisse pantoise. Ses yeux sont sincères et remplis d’espoirs. « Marché conclu. » Nous continuons à flotter. « Quelle heure est-il ? » Il regarde sa montre.

« 18h10. »

« C’est passé vite. Je peux refaire des longueurs ? »

« Bien entendu, Sasha. Tu veux faire la course ? »

« Tu me laisses un peu d’avance ? »

« Si tu veux. La moitié du bassin. Trois longueurs. »

« D’accord. Je donne le top départ. »

*


« Allez, miss Strasvinsky, il faut sortir maintenant. Tu prendras ta revanche une prochaine fois. » Ce n’est pas pour la revanche. J’adore flotter. « Sasha ? C’est toi qui deal avec Stan cette fois-ci. » Je le vois mettre ses mains sur ses hanches. « Sasha, c’est moi qui te sors de l’eau. Je ne peux pas te laisser seule et je ne veux pas être en retard. » Il prend une grande inspiration. Je veux me sentir bien encore un peu. « S’il te plaît, Sasha. » Il attend encore quelques secondes. « Sasha ! » grogne-t-il. Face à mon manque de réaction, Cyril plonge, nage jusqu’à moi, m’attrape au niveau de la taille et me sort de l’eau avant que j’aie le temps de protester.

« J’avais encore envie d’en profiter. » Je fais une petite moue.

« Je me doute. Toutefois, nous avons des obligations à tenir. Je ne peux pas non plus te laisser dans l’eau sans surveillance. »

« Je sais, » je souffle tristement en regardant ailleurs.

« Tu veux retrouver tes parents en maillot de bain ? »

« Ok. » Je m’éloigne pour retourner dans ma suite et me retourne. « Cyril, merci. J’ai passé un bon moment. »

« Moi de même, Sasha. À tout à l’heure. » Sa voix est douce et paisible.

« À toute. » Je salue en faisant un signe de la main.

*


Après ma-je-ne-sais combientième douche de la journée, je retrouve Vlad dans le salon. Il regarde un match à la télévision. Je m’installe à côté de lui. Il me renifle.

« Tu as été à la piscine ? Qui t’as surveillée ? »

« Cyril. Dans le bassin du Jardin des suites. »

« Il a une piscine privée ? Pas étonnant que toutes les filles craquent pour lui. »

« Jaloux. Tu n’as pas eu besoin d’une piscine pour faire craquer Emily. »

« Il y a une piscine dans la maison de la fraternité où s’est déroulée la soirée. » Il esquisse un sourire et tourne brièvement sa tête vers moi. « Nous nous sommes embrassés pour la première fois dans l’eau. »

« C’était votre première rencontre ? »

« Presque. Nous étions dans le même TD de Sciences Po et d’anthropologie du pouvoir. Ses deux exposés étaient brillants. J’ai levé la main pour poser une question en mentionnant que j’étais de la communauté dont elle venait de décrire un rite. La fête a eu lieu le vendredi suivant son deuxième exposé. J’ai tenté ma chance. Le plus beau jour de ma vie, après celui où tu m’as vomi dessus après seulement 17h d’existence. » Je lui adresse une grimace qui le fait sourire. Il réoriente sa tête vers l’écran.

« Vlad… Comment c’est d’embrasser ? Enfin, comment on fait ? »

« Non ! »

« Pourquoi ? »

« Juste… Non, baby girl. » Ses traits se figent un instant, sa mâchoire contractée. Est-il mal à l’aise ? Il soupire, se masse la nuque d’une main. « Sasha, tu es encore un peu jeune pour ça. »

« Quel âge avais-tu, toi ? »

« Ça n’est pas la même chose ! » s’emporte-t-il.

« N’est-ce pas un peu hypocrite ? Ou sexiste ? » Sa tête pivote vers moi, les sourcils froncés. Ses yeux vont de droite à gauche rapidement, comme s’il cherchait une sortie. « C’est un des gestes à faire lors de la Litanie. Je peux demander à Emily ? »

« Tu n’as pas des copines avec qui tu peux discuter de ça ? » bougonne-t-il.

« Si je leur demande, elles vont me poser plein de questions. Il y a des réponses que je ne peux pas donner, parce que nos coutumes leur paraîtront étranges et… Tu sais. »

« Non… N’insiste pas, Baby girl. C’est non. Ne me fait pas manquer un panier. » Il dirige son regard vers l’écran.

« Pourquoi tu te braques ? » Son visage revient vers moi.

« Sasha… A-t-il suggéré que… » hésite-t-il. Il avale sa salive.

« Non ! Je voulais juste savoir, de manière hypothétique. »

« De manière hypothétique ? » Il soupire, se passe une main sur le visage.

« Tu sais… » je sors doucement en levant une épaule.

« Non ! » s’indigne-t-il en frappant son poing contre l’accoudoir du canapé ancien, tant hors de prix que hors d’âge. Il tourne son regard vers l’écran pour un panier, son poing toujours fermé, sa mâchoire serrée. Je me recroqueville à l’autre bout du canapé, confuse. Je fais la moue. Il ne bouge pas d’un iota. Je hais lorsqu’il se ferme. Pourquoi Vlad a-t-il réagi aussi sèchement ?

« Je ne comprends pas ta réaction, » j’ajoute. Il soupire.

« Il avait promis de ne pas te mettre la pression, de te laisser tranquille. Même pas trois jours, et tu commences à parler de… »

Un coup à la porte interrompt notre malaise et mes pensées. Vlad a le pied en hauteur sur un coussin. Je soupire. Je me lève afin d’aller ouvrir. Je crie de joie : « Maman, je suis trop contente de te voir ! » Je me réjouis. « Tu m’as manqué. Câlin de tu m’as manqué ? »

« Bien sûr, mon lapin, » répond tendrement maman. « Tu m’as manqué aussi. »

***

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