6.5. Poupée de chiffon
Sasha
Le temps de ranger les parures de Baboonya, de prendre mon sac de piscine, je découvre Sofia, maman, et Beth en plein conciliabule dans le salon.
— « Sofia, on ne peut pas laisser faire ça ! » s'indigne maman.
— « Ah Sasha ! » Sofia se tourne pour se positionner entre la porte et moi.
— « As-tu vraiment accepté, Sasha ? » s’assure maman.
— « J’avais le choix ? »
— « Pas vraiment, » admet Sofia en grimaçant.
— « Sofia ! » s’indigne maman. « Elle n’a que 15 ans. »
— « Je sais. Je sais, » souffle-t-elle tout en grimaçant. « Cyril ne lui fera aucun mal. Je l’ai éduqué pour respecter les femmes. Nous avons besoin de temps pour élaborer un autre plan. Nous devons jouer le jeu en attendant. Cela ne me plait pas plus qu'à vous deux. » Son corps est rigide, trop rigide.
— « Cyril m’a dessiné une bague, » j’annonce. Elles se tournent vers moi et me regardent comme si j’avais six têtes. « Je voulais montrer le dessin à Tatie Tara avant d’aller à la piscine. »
— « Mon lapin, j’ai peur que tu ne réalises pas tout à fait ce qui est en train de se passer. »
— « Cyril et moi allons nous marier. Le Comte devra me faire une révérence et se retirer si je l’exige. »
— « Ce n’est hélas qu’une partie des choses. Mon oncle a de bons côtés lorsque nous prenons le temps. »
— « Devrais-je demander à Elena, » grimace maman.
— « Non, » soupire Sofia. « Je n’avais pas imaginé qu’il la traiterait ainsi… Cyril n’est ni comme son oncle ni comme son père. La tenue de Sasha devrait être notre préoccupation du moment. » Elle soupire. « Pour le moment aucun contreplan ne me vient, » grimace-t-elle encore. « Je suis autant sous le choc que vous. Me mettre en action va m’y aider. Les seules pensées valables viennent en bougeant. »
— « La citation est ‘en marchant’, Sofia, » corrige maman.
— « Cela revient au même. En s’activant, le cerveau fait le tri, » annonce-t-elle en se retournant.
Sofia sort de ma garde-robe deux hauts en dentelle, trois robes de Dior, dont une courte recouverte de fleurs en dentelle dorée qu’elle annonce être de 1997, trois de Zuhair Murad, deux de Naeem Khan, deux d’Oscar de la Renta, deux de Ralph et Russo, une de Jenny Packham, une de Monique L’huilier, trois de Georges Hobeika. Beth a encore un peu de tissu de sa robe. Sofia ouvre un panneau de bois devant mes yeux ébahis. La coiffe de Baboonya Valentina est là, conservée sous une cloche, ainsi que sa robe et une boîte à chaussures remplie de fleurs en soie et en perles, trésors gardés de robes abimées.
Les anciens vêtements de baboonya ou ceux de Sofia sont trop petits pour moi. Baboonya me paraissait pourtant grande. Sofia tire également des boulons de tissus et de dentelle. Il ne reste qu’un mètre soixante-cinq de la soie et un mètre vingt du taffetas.
Je dois choisir des modèles sur une sélection d’images de Sofia. Je choisis la forme du col, celle du dos. La longueur de la robe et de la traîne fait débat. Une traîne laisserait supposer que ce ne sont pas de simples fiançailles. Les coutures seront cachées par des perles et des fleurs. La photo d'un voile de ce créateur m’est montrée, mais je ne souhaite pas porter de voile. Je ne veux pas cacher davantage. Qu’ils gardent leurs cachotteries et ambiguïtés. Je m’y refuse. Sofia ne laisse pas le temps au silence de s’installer. Elle enchaîne, déjà ailleurs, comme si chaque seconde inutilisée pouvait devenir dangereuse. Elle sourit au bon moment, avec une précision presque mécanique. Je n’arrive pas à deviner si c’était du calme ou de l’entraînement. Au vu de certains propos de Cyril, je pencherai pour le second.
Pour les chaussures, je peux reprendre une des broches de celles de Baboonya Valentina, mais c’est tout et c’est surréaliste. Je regarde autour de moi. Ce n’est pas ce qui était prévu. Elles regardent si les couleurs vont avec mon teint. Elles commencent à épingler les tissus ensemble. Beth déclare qu’il faut faire mon buste. Maman s’y applique, pendant que Sofia et Beth décident comment découper les robes.
*
Je me retrouve enroulée dans du gros scotch gris. Les tissus sont épinglés et empilés. Je me sens dans une autre dimension ou plutôt un cauchemar. Ça ne peut pas arriver maintenant.
— « Sasha ? » s’inquiète maman.
— « J’épouserai Cyril dans longtemps ? Combien de temps faut-il pour faire une robe ? »
— « Sasha ? Es-tu en état de choc ? Je vais te chercher un verre d’eau. Assieds-toi. »
***

Annotations