1.1. Road-trip vers le sud avec grand-père
Sasha
Papa nous fait au revoir depuis le trottoir. Maman nous a fait de gros câlins hier soir. Vlad est allongé sur toute la longueur du siège arrière du SUV, un coussin sous sa jambe plâtrée. Grand-père Stan tourne la clé, puis allume la radio sur sa station de country préférée. Nous partons de New York. Il est 6h17. La présentatrice radio annonce Realize de Colbie Caillat. Je chante avec lui, même si je trouve cette chanson déprimante. Ça occupe. Vlad s’enfonce des bouchons d’oreille et râle.
Aujourd’hui, nous retournons au camp d’été. La plupart des gens seraient contents de partir en vacances ; moi, je sais que je vais travailler. Dans notre communauté, tout le monde « met la main à la patte », mais en étant la petite-fille du directeur, je suis en première ligne. Et honnêtement… ça ne change pas tellement de l’année : fêtes, préparatifs, imprévus, “vite fait” qui durent trois heures.
Normalement, j’anime l’espace enfants le matin. L’après-midi est censé être libre, mais il y a toujours quelque chose : une activité à monter, la présentation d’un film à écrire, ou un carton à déplacer. Mes seules vraies pauses : danser — préparer un spectacle — ou lire en espérant qu’on me laisse tranquille. Impossible en voiture : j’ai la tête qui tourne. Alors je regarde le paysage filer.
« Soleil ! » je crie. Une voiture jaune nous dépasse. Chez nous, c’est une version maison du « 1, 2, 3 Soleil ! » : celui qui repère le plus de “soleils” choisit le prochain film. C’est mon deuxième. Un vieux western en moins. Victoire anticipée.
Pour l’occasion, j’ai mis mon ensemble “été” : t-shirt orné de tournesols, short jaune, baskets brodées de tournesols. C’est ridicule, sûrement, mais j’aime bien. Ça donne l’impression que la journée peut être belle.
Vlad remue dans son sommeil. Il est rentré du MIT avec un plâtre avant-hier sans raconter pourquoi. Mes parents n’étaient pas contents ; grand-père encore moins. Officiellement, il est censé me « surveiller ». Officieusement, il sait très bien que je n’ai plus besoin de baby-sitter — mais, je suis contente qu’il soit là. Il aurait préféré passer l’été avec Emily, sa petite-amie depuis plusieurs années. Cependant, elle ne fait pas partie de notre communauté, sa venue dépend par conséquent du roi Nicolaï et de Cyril… Ce sujet provoque régulièrement des disputes. Puis, il m’envoie un SMS nocturne : « Je vous aime tous ». Classique Vlad.
Grand-père conduit vite. C’est le seul moment où il n’est pas grognon : il conduit, chantonne, et je chante avec lui. Il faut juste supporter la country pendant des heures.
D’où vient cette passion ? Il a passé sa vie à New York. Mystère. Go to Hell de Dolly Parton passe. Il la chante aussi. Ironique, puisqu’on n’est même pas chrétiens. Si un Satan existait, il ressemblerait sûrement à Tchernobog…
Selon la légende, notre nom vient de ce dieu slave de la nuit. Avant les révolutions et Napoléon, nos ancêtres gouvernaient un minuscule royaume perdu dans les Carpates. Histoires obscures, princes aux noms imprononçables, châteaux hantés, monstres étranges. Ce qui m’agace, ce sont les reines oubliées — sauf dans la bouche des babouchkas : Ilienazonia la Guerrière ; Kallié l’Habile ; une des filles de la reine de Sabbat ; Magdalena de Médicis… Des femmes admirables, que nos livres ignorent. Peut-être que c’est pour ça que j’écoute toujours les babouchkas. Pour ne pas oublier.
Je souris malgré moi. Patsy Cline chante Crazy. Elle, je l’aime vraiment.
Les heures passent lentement — bouchons à Asheville, accident après Roanoke, attente au déjeuner, queue aux toilettes. Grand-père s’agace, puis redevient calme selon la chanson. Je respire. J’aimerais une douche brûlante. Ou un bain de minuit. Ou un silence complet. Je soupire. Je jette un coup d’œil aux panneaux. Le GPS confirme. C’est trop long.
La voix pincée de Willy Nelson me sort de mes pensées. Je me dis que grand-père doit penser à mamie avec nostalgie. Perso, je préfère la version d’Elvis. Nous n’avons pas eu aucun titre d’Etta James ni d’Ella Fitzgerald de la journée. James Brown aussi a été aux abonnés absents…
Un morceau trop cheesy me fait demander un changement de station. Refus. Je soupire. Je pense à la danse. Comme tout le monde, je n’ai presque pas pratiqué cette année à cause du Covid. Dans mon école, les horaires aménagés devraient m’aider, mais les fêtes de la communauté prennent toujours le dessus. Je revois mentalement ma chorégraphie, j’imagine une autre musique.
Misty Blue de Doroty Moore passe à la radio. Là, je trouve que c’est une jolie chanson. Je ferme les yeux et écoute.
Grand-père s’arrête à une station d’essence après que nous avons franchi la frontière de la Caroline du Nord. La chanson You’re Still The One de Shania Twain passe à la radio. J’en profite pour acheter un café à emporter et deux colas sans sucre à la boutique de la station essence. Eux aussi écoutent de la country… Un camion transformé vend des tacos. J’ai le droit à quelques minutes de salsa, le temps de commander à emporter.
« Encore trois heures quarante-six », annonce sèchement Vlad en consultant le GPS alors que nous quittons la station.
Plus tard, une BMW noire nous dépasse à toute vitesse.
« Il est fou », grogne grand-père. Le pire, c’est que ça me fait peur — vraiment peur. Je n’aime pas les fous du volant. J’aimerais que la prochaine chanson soit Joan Baez, Janis Joplin ou Johnny Cash. Raté. Ça sera You Look Like You Love Me. Je tente de dormir comme Vlad. Raté.
Don’t Let me Be Lonely Tonight de James Taylor résonne dans le SUV. Eh bien ! James, je me sens un peu seule aussi. Nous n’avons croisé personne depuis au moins une heure. Une pancarte indique que nous entrons dans le Parc national des Great Smoky Mountains. Enfin ! La forêt se fait plus dense. Je baisse la fenêtre pour respirer. L’odeur des pins, de mousse humide et de la pluie me détend. J’étire mes jambes. Ça fait du bien après cette longue journée.
J’inspire. Ouvrir le camp d’été, c’est comme commencer un nouveau chapitre après les confinements, même s’il y a du travail. Grand-père jure contre un pick-up qui nous coupe la route, puis retrouve instantanément son humeur chantonnant en entendant Kenny Rogers. Sa bonne humeur est inversement proportionnelle à la mienne.
Je regarde les minutes et les mètres défiler sur le GPS. Je voudrais m’étirer et prendre une longue douche. Ou un bain de minuit. Rien de raisonnable, juste quelque chose qui me fait sentir vivante.
23h37. Nous arrivons enfin devant la grille fermée. Je pensais qu’on serait les seuls. Je me suis trompée.
Il est là, assis sur le coffre de sa BMW décapotable noire, portable à la main, seulement éclairé par les phares du SUV comme dans un film. Mon cœur fait un battement étrange, comme s’il hésitait entre fuir et sauter de joie. Je préfère que ce soit lui plutôt que n’importe qui d’autre. Il porte un jean noir et une chemise noire parfaitement ajustée, avec les manches remontées. J’ai passé un gilet vers 22h. Ses cheveux blonds mi-longs sur le dessus sont en bataille. Sur les côtés, ils sont plus courts. Il a une barbe de quelques jours. De loin, j’ai l’impression que ses yeux brillent telles des émeraudes. Ils captent la lumière comme s’ils avaient leur propre source. C’est un peu… trop.
Il ressemble à la caricature des guerriers vikings ou d’un surfeur californien, mais il a les cheveux un peu plus courts. Il a toujours été beau. Toujours. Mais le voir là, avant l’ouverture du camp, c’est… étrange. Il ne vient en général qu’une ou deux semaines par été. Il n’est même pas venu l’an dernier. Ils sont partis pêcher en Alaska pendant que moi, je faisais tout le boulot !
Il lève la main pour saluer, comme si les phares ne lui brûlaient pas les yeux. Je réponds machinalement. Mon cœur, lui, prend le départ du 100 mètres.
Il sourit. Je n’ai aucune défense contre son sourie. Je ne sais pas si je dois être soulagée… ou terrifiée. Taylor chante I Knew You Were Trouble. Elle pourrait avoir raison !
Grand-père ordonne : « Sasha, reste dans la voiture. Réveille ton frère. »
Je hoche la tête. Vlad grommelle quand je le secoue. Grand-père discute avec Cyril le temps que mon frère émerge. Dès que Papi a le dos tourné, je change la radio. Je dirai qu’on captait mal. Je secoue de nouveau Vlad. Ariana Grande regrette d’être coincé avec nous[1].
« Vlad, on est arrivé. Cyril est là aussi. Tu savais ? »
« Humm. J’ai faim ! »
« Encore ! Tu as mangé dix tacos au bœuf. Cyril est là ! »
« Ouais. Tu n’savais pas ? »
« NON ! Il ne vient JAMAIS avant l’ouverture. »
« Je n’peux pas danser, Sasha. » Il lève son pied blessé. « T’inquiète, Cyril a fait autant d’années de classique que toi. »
« Je sais qu’il sait danser. Sa Majesté la reine le répète à chaque occasion. »
« Sa Majesté la reine… Son Altesse a été endoctrinée. »
« Tu es aussi une altesse. »
« Je n’en n’ai rien à faire. »
« Tu n’aimes pas les privilèges ? »
« Quels privilèges ? Si Nicolaï donnait 1% de plus, nous n’aurions pas à travailler l’été. »
« Nous sommes payés, Vlad. »
« Donc vénal, opportuniste et épicurien. J’assume, baby girl. Je suis stratégiquement économe en calories. L’alliance parfaite de l’intelligence au service de la paresse. » Je lève les yeux au ciel. Il rit. « Remets ta ceinture. Sans toi, c’est une civilisation de cinq millénaires qui va s’éteindre. »
« Ça n’est pas drôle, Vlad. Hélas tu n’as ni le luxe d’un prince déchu ni celui d’un aristocrate en grève ! »
« Un aristocrate en grève, » se moque-t-il. « As-tu passé la journée à écrire des vannes sur ton téléphone ? »
« Non ! »
« T’as changé la radio ? » demande-t-il avec une certaine fierté dans le regard.
« Ouais. »
« Il saura, » affirme-t-il en haussant les épaules légèrement.
« Je dirai qu’on captait plus ! »
« Remets ta ceinture, » insiste Vlad.
« Ne fais pas ton panda. Ne te rendors pas, » je répète.
« Tu aimes les pandas, » sourit-il.
« Tout le monde aime les pandas. »
En remontant dans la voiture, grand-père déclare : « Nous allons tous au Manoir pour le moment. Le temps de préparer le camp, d’accord ? » Évidemment, c’était une question rhétorique. Il n’attend aucunement notre avis, et encore moins notre accord. Comme je n’ai jamais dormi dans une des suites du Manoir, c’est une découverte ! Oui, j’essaie de positiver. Grand-père change de station avant de redémarrer. Il ne peut même pas me laisser les deux derniers kilomètres ! Devant nous, Cyril remonte déjà dans sa BMW. Il nous ouvre le passage. Je réalise que je suis heureuse… Et terrifiée. Les deux à la fois. Je me prépare mentalement pour agir normalement dans les prochaines minutes.
Accompagnés par la voix de Taylor Swift – oui, de nouveau -, nous longeons la route, avant d’arriver au Manoir. Personne ne veut entendre grand-père fredonner qu’il sera la princesse ! Même moi, je ne fredonne pas que je veux être la princesse.
Sur notre gauche, les premiers cottages sont cachés derrière des pins, hêtres, bouleaux jaunes et autres chênes rouges. Nous louons une partie d’entre eux aux familles de la communauté lors de l’été afin d’avoir des revenus pour l’entretien du camp. D’autres tchernovskiens ont pu construire leur propre cottage. Sur notre droite, figure un immense arboretum où, paraît-il, vivent des animaux sauvages.
Au loin, au-dessus de la cime des arbres à droite, le toit du Manoir dépasse. Elle fait 5 étages. Le toit du Temple apparaît également à gauche, mais je ne pense pas que j’aurai à y aller cette année. Moins il y a de cérémonies, mieux je me porte, parce que celles qui ont lieu dans le Temple regroupent généralement beaucoup de monde – 2 500 places-. C’est très intimidant. Cyril aussi est intimidant. J’espère qu’il connait par chorégraphie parce que trois jours de répétition, c’est peu.
Le Manoir est en granite gris. Cette bâtisse est âgée de plus de deux siècles. Des rénovations ont été effectuées et de grandes verrières installées pour apporter de la lumière quelques années avant ma naissance. J’en connais chaque pierre, chaque craquement de planche, chaque escalier grinçant. Enfant, cet endroit me paraissait immense. Aujourd’hui, il ressemble davantage à une cage dorée.
J’espère que grand-père ne va pas me confier des corvées dès notre arrivée. J’ai envie de prendre une douche en écoutant de la musique punk ou du Led Zeppelin et de me coucher. Une journée de country, ferait ça à n’importe qui, même à Gwen Stefani.
Sidewalk de The Weeknd et de Kendrick Lamar a commencé depuis seulement quelques secondes lorsque grand-père éteint le contact.
« Je vais m’occuper de mettre en route l’électricité et l’eau au rez-de-chaussée et au premier. Sasha, aide ton frère à sortir de la voiture, tu veux bien ? » Encore une question rhétorique. ‘Tu veux bien’ n’est pas synonyme de ‘s’il te plait’, je me retiens de le souligner.
Les voitures se garent devant l’escalier qui mène au Manoir. Il est entouré de grands parterres de fleurs. Je mets mon sac en bandoulière avant de sortir de la voiture. Je m’étire, puis j’aide Vlad à sortir à son tour. Il fait un effort pour ne pas trop s’appuyer sur moi et me gratifie d’un « Merci, baby girl ». Je n’aime pas le surnom qu’il a pour moi. Je ne suis plus un bébé. Grand-père se dirige vers l’escalier menant à la grande porte. Cyril s’approche de nous deux. Il serre la main de mon frère et se moque de lui. Vlad répond en terminant sa phrase par « Monseigneur » sur un ton ironique.
« Tu as de la chance d’être mon cousin préféré, Vlad, sinon ton impertinence t’aurait valu mon courroux. » Je ne sais jamais s’ils sont sérieux ou si c’est un jeu entre eux.
« C’est parce qu’en tant qu’ainé, je serai à la Table un jour et que Monseigneur ne veut pas que je sois un opposant de mauvaise foi… » rétorque mon frère en souriant. Cyril et Vlad sont assez proches. Ils ont été les seuls enfants jusqu’à la naissance de notre cousin Grigori, qui a quelques mois de plus que moi. Tous les trois sont partis ensemble pécher en Alaska l’été dernier. Alors, Vlad peut se permettre quelques écarts au protocole en privé. Je lève les yeux au ciel à cette réplique. Cyril rit : « Tu es une combinaison improbable : moitié cynique, moitié idéaliste. Je n’aurais pas dû te laisser t’inscrire en sciences politiques, » indique-t-il à moitié sérieux, à moitié plaisantin. Puis, il se tourne vers moi. « Bonsoir, Sasha. Comment vas-tu ? » Sa voix change quand il me parle — plus lente, plus douce. S’en rend-il compte ?
Il se penche pour déposer un baiser sur ma joue. Je ne m’y attendais pas. Je sens mes joues s’enflammer. Mon cœur part pour le 1000 m cette fois — merci la lourdeur du voyage et, accessoirement, les hormones adolescentes. Il sent toujours le musc et les agrumes. C’est bizarre comme certaines choses ne changent jamais, même quand on grandit. Je remercie la pénombre de cacher mes joues toutes rouges.
« Ça va. Merci, Monseigneur. » Sa bouche esquisse un sourire. Je fais semblant de ne pas fondre comme une pastille de menthe sous un radiateur. Je ne fais pas de révérence à Cyril, parce que ça serait bizarre puisque nous devrons vivre ensemble un jour, mais je dois en faire à ses parents, sauf s’ils m’en dispensent. Cependant, j’ai du mal à le regarder dans les yeux, alors, je regarde le haut de son épaule. « La danse à distance, c’est moyen. Mais, l’école ça roule et je suis garde-malade de mon baby-sitter attitré parce que, apparemment, je ne peux pas rester seule, même si je n’ai plus 6 ans. »
« Tu aimes passer du temps avec moi ! » s’exclame mon ainé.
« C’est étrange. Dès que tu es là, tu me tapes sur les nerfs, mais dès que tu es parti, tu me manques. »
« Je ne vais retenir que la dernière partie. Privilège de l’ainé. »
« Quand était la dernière fois que tu as fait vérifier ton audition à ce propos ? »
« Elle a passé le confinement dans les Hudson Highlands, » indique Vlad.
« Je sais, » répond Cyril. « Sasha, tu peux m’appeler Cyril. En revanche, Vlad, continue à me cirer les pompes. »
« Tu vois, Altesse : tu obtiens déjà un privilège royal, » se moque Vlad.
Cyril se tourne de nouveau vers moi : « Je l’aide à se déplacer, si tu veux Sasha. » Les tonalités les plus graves de sa voix sont très agréables à entendre. Cela me déstabilise un peu.
« Euh… Je te remercie Cyril, mais les béquilles sont dans le coffre. Il peut se déplacer seul. »
« Monseigneur, y’a pas moyen qu’elle porte sa grosse valise seule. Elle pèse une tonne », remarque Vlad.
« Ma valise à des roulettes. Je te remercie, Vlad. Je vais me servir de la pente inclinée de la cuisine. »
Grand-père est déjà revenu. « J’ai ouvert l’eau et l’électricité. Le système de sécurité est étendu à tout le bâtiment. Monseigneur, est-ce que la suite royale vous conviendrait ? », demande grand-père en lui tendant une carte magnétique. « Les enfants et moi-même serons dans la suite en face, en raison des difficultés à se mouvoir de l’un de nous. »
« Une périphrase alors que tout le monde sait… » commente Vlad. Grand-père lui adresse un regard noir.
« Qu’en est-il du patio ? interroge grand-père. « Dois-je leur interdire ? »
Cyril fronce les sourcils semblant réfléchir puis affirme : « La chambre de maman pour Sasha. Je ne veux pas te voir dans la chambre de la mère, Stan. La double porte du salon reste fermée. Vlad pourrait glisser avec les béquilles. Sasha, il me faudra quelques minutes avant de pouvoir rentrer tes paramètres et activer les autorisations. Tu pourras aller dans le patio à partir de demain matin. »
« D’accord. Je te remercie de cette attention, Cyril. »
« Maman aime y lire. Je garde privatif le Jardin des suites pour le moment. Au besoin, le patio pourra lui servir de panic room. » Panic room, WTF ? C’est moins cool tout à coup. Mes pensées reviennent à la conversation que j’ai entendue depuis la bibliothèque le jour de mon anniversaire.
« Très bien, Monseigneur, » annonce grand-père en baissant révérencieusement la tête. Il se tourne vers moi. « Monseigneur, souhaite-t-il de l’aide avec ses bagages ? »
« Tu vas porter mes bagages avec ton arthrite ? » s’amuse Cyril.
« Oh ! J’aurai demandé à Sasha de les prendre… » Je serre les poings. Mes ongles s’enfoncent dans ma paume de main. J’inspire profondément. A faire d’entendre les chanteurs de country de flingues toute la journée, ça m’a donné des envies de meurtres.
Il écarquille ses yeux et secoue sa tête : « Non, je vais le faire, Stan. Je ne vais pas faire porter mes valises par ma… une jeune fille. », proteste-t-il en me montrant de la main. Il a ce regard — celui qu’il a quand quelque chose le dégoûte moralement. Je n’arrive jamais à savoir si c’est contre la situation… ou contre lui-même.
« Cela est chevaleresque de votre part, Monseigneur » intervient grand-père avant que je n’aie eu le temps d’ouvrir la bouche. Cyril a le droit à milles circonvolutions alors qu’il nous aboie dessus. « Je vous remercie de votre offre en son nom. » Yep, parfois je n’ai pas le droit de répondre pour moi-même et c’est agaçant. Cyril me regarde du coin de l’œil. « Au besoin, vous pouvez m’appeler sur mon téléphone. Sasha est à votre service pour la petite intendance jusqu’à ce que les employés commencent à travailler après-demain. » Ça, c’est nouveau. Personne ne m’avait prévenue. Je regarde grand-père, complètement interloquée. Je crois que Cyril remarque mon expression.
« Je sais où se trouve la cuisine, Stan. Merci, » s’agace-t-il. « Sasha n’est pas une servante. Je ne vais pas la faire aller à la cuisine si j’ai besoin d’un truc au milieu de la nuit », s’insurge Cyril, tout en levant les yeux au ciel. Sur le moment, je me sens touchée. Une partie de moi veut se blottir contre lui pour lui dire merci — l’autre veut s’enfuir en courant. Afin d’éviter les deux, et le ridicule associé, je serre mes poings jusqu’à sentir mes ongles entrer dans ma peau et me contente de lui adresser un grand sourire.
« D’accord », concède grand-père. « Petit-déjeuner dans le réfectoire demain à 8h. Sasha et moi-même serons les chefs. » Il me serre par l’épaule de manière affectueuse.
« Oh, dans ce cas, Stan, en plus du bacon et des œufs, je voudrai un de tes muffins à la myrtille. »
« Muffin à la myrtille ? » s’inquiète grand-père en grimaçant, le type de grimace que j’aurai aimé photographier.
« Oui, les mêmes qu’il y avait lors du dernier anniversaire de Sasha. » Il se souvient d’un truc de mon anniversaire ? C’est étrange vu qu’il est reparti aussi vite qu’il est venu.
« Ah, oui, c’est la recette de Daniela. Je vais voir ce que je peux faire, Monseigneur. » Grand-père continue de grimacer. Je viens à sa rescousse, même s’il n’a pas été cool avec moi jusqu’à présent.
« Je connais la recette, grand-père. Je les ferai. » Je propose cela afin de montrer que je suis de bonne volonté en dépit des tâches que je vais devoir accomplir alors que personne ne l’a mentionné. J’espère qu’il sera reconnaissant et que mon argent de poche va augmenter en conséquence.
« Sasha, tu peux faire rouler ta valise jusqu’à l’entrée de la cuisine, » m’informe Grand-père sans remerciements. « N’oublie pas d’éteindre la lumière en fermant la porte. »
« Non, je n’oublierai pas, » je rétorque, même s’il y a une minuterie.
Dans la lumière des phares, Cyril sort nos valises comme si elles ne pesaient rien.
Je récupère à ma propre valise, décidée à prouver que j’existe encore en dehors des représentations qui me collent à la peau.
« Qui a mis du scotch rose tout autour ? »
« Il n’est pas rose, mais violet, » assure Vlad.
« Sasha, certains ont encore des tâches à faire avant d’aller au lit alors qu’ils ont conduit toute la journée. »
« Très bien. À tout à l’heure. » Je fais le signe de salut à tout le monde avec ma main. Franchement, Vlad et moi aurions pu prendre l’avion jusqu’à Atlanta et… Yano ou Alma serait venu nous chercher. Alors que je commence à m’éloigner en tirant ma valise, j’entends grand-père dire : « À nous deux, maintenant, Vlad. Prends au moins ton sac à dos, s’il te plaît. » Je dépasse Cyril et sa BMW alors qu’il ouvre son coffre afin d’en sortir ses bagages. Il a une petite valise et un sac de week-ends. Il n’est pas là pour longtemps, 5 ou 6 jours max.
Cyril
Ses yeux sont toujours si expressifs… Que ses yeux m’ont manqué. Elle a l’air détendue. Un peu fatiguée, peut-être. Je serais paniqué à sa place. Je suis un peu paniqué, d’ailleurs. Le seul signe vient des battements irréguliers de son cœur. J’espère que le plan va fonctionner. Il faut qu’il fonctionne.
Elle a évité mes yeux. Je pensais qu’elle chercherait un signe, quelque chose qui dirait “on parle plus tard”. Peut-être qu’elle a besoin de temps. Soit. Je la laisse aller à son rythme. Je la suis du regard alors qu’elle tire sa valise. Depuis quand a-t-elle de si longues jambes ? Non. C’est la lumière. Juste un effet d’optique. Elle presque des tournesols des pieds à la tête, je souris. Je ne sais pas si c’est pour me dire qu’elle est et restera une Stravinsky ou parce qu’elle associé la fleur à l’été. Les deux ne sont pas incompatibles à vrai dire. Les hormones sont nouvelles. Les miennes autant que les siennes. Vais-je arriver à me maîtriser ?
[1] Stuck with U.

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