1.2. Obstacles et détours
Sasha
Je croyais mon plan sans accroc : faire rouler ma valise, et point final. Mais, ma mémoire m’a fait défaut. Le chemin s’est retrouvé parsemé d’embûches : feuilles mortes de l’automne dernier, des mauvaises herbes qui ont poussé sur le chemin de terre, flaques de boue causées par de récentes pluies et surtout des putains de cailloux. Énormes. Or, les roulettes et les cailloux ne font pas bon ménage, sans compter que mes baskets en toiles blanches seraient recouvertes de boue. Je me demande comment ils font pour les livraisons. Je dois faire le tour de la piscine et des deux terrains de tennis, soit un petit détour de près de 215 m, au lieu des 20 m que j’avais initialement à parcourir.
Bon ! Ce n’est pas grand-chose, mais je m’en serai bien passée. Au moins, cette partie est goudronnée. Une platebande de fleurs entoure la piscine et les terrains de tennis, ce qui égaye le chemin : capucines, mauves, œillets, cosmos, agapanthe, pétunia, pavot de Californie, pois de senteur, renoncule, géranium lierre, anthémis, platycodon, fleurs de lune – ces dernières figurent sur le blason des Tchernovsky - sont cernées par des pieds d’aloès, de menthe, d’eucalyptus, de lavande rustique, et de gingembre-ruche.
Des odeurs se dégagent malgré la nuit. De multiples espèces de fleurs et de plantes ornent les espaces du camp. Je prends un peu de temps pour les admirer. La grand-mère de Cyril, babouchka Valentina, aimait les fleurs. C’est elle qui a embelli le camp de fleurs et m’a appris leurs noms. Je souris en pensant à elle. Je prends le temps de respirer quelques instants et regarde la lune au-dessus du lac. Je décide d’envoyer une photo à maman afin qu’elle comprenne qu’on est arrivés. Je lui demande si elle savait que Cyril serait là. Je n’attends pas vraiment de réponse. Je réalise quelques étirements basiques afin de dégourdir mon corps. Mon dos apprécie.
Je prends une grande inspiration, puis reprends mon chemin.
Presque parvenue à mon but, un portillon, dont je ne me rappelais plus l’existence, apparaît. Il est évidemment fermé. Au lieu de refaire le tour, j’opte pour le jeté de valise. Enfin, jeté… J’ai péniblement réussi à soulever ma valise jusqu’à la barre supérieure du portillon et m’en suis servie comme levier jusqu’à ce qu’elle tombe dans un gros « boom » de l’autre côté. Elle ne semble pas cassée. Enfin, j’espère… J’imagine déjà les remontrances de maman. La tête de Cyril émerge de la porte de la cuisine et demande :
« Qui est là ? » Je viens d’être prise à faire quelque chose de non réglementaire. En espérant éviter une punition, j’opte pour la technique « faute avouée, faute à moitié pardonnée ».
« Moi et ma valise », je réponds simplement.
Il plisse les yeux, sort de la cuisine et s’approche vers moi. « Sasha, tu n’es pas encore dans ta chambre ? As-tu pensé à ta sécurité ? » Je me sens un peu submergée par son regard intense alors que plusieurs mètres nous séparent, mais trouve mon calme en inspirant.
« Personne ne sait qu’on est là pour le moment. Comme il y a des cailloux et de la boue dans l’allée, j’ai fait le tour de la piscine et des terrains de tennis et me suis retrouvée devant ce portillon fermé. »
Il regarde autour de nous et se passe la main dans les cheveux. « Le tour par la piscine ? Ce n’est pas le chemin le plus court. »
« Sans blague ! », je réplique sur un ton irrité.
« Sasha, je veux bien être cool en privé, mais pas de sarcasme avec moi », me recadre-t-il sévèrement.
Je regrette ma phrase, baisse la tête et demande son pardon : « Toutes mes excuses, monseigneur », je le prie plein de remords, en faisant une légère révérence.
« Cyril pour toi, » modère-t-il sur un ton plus doux. « Comment vas-tu faire pour passer le portillon ? Sasha, tu ne vas pas refaire le tour seule dans le noir ? », s’enquiert-il, visiblement agacé.
Je hausse les épaules et présente mon idée : « Pas dans le noir, » je modère. « La lune n’est pas pleine, mais elle éclaire pas mal. Les lampes solaires fonctionnent, tout comme la lampe de mon téléphone. Mais, comme mes chaussures sont en toile, je pensais grimper en m’appuyant sur les montants en béton de la clôture du jardin des enfants à gauche, puis sauter le portillon une fois arrivée en haut. »
Il ferme ses yeux, inspire un grand coup, dégage ma valise du chemin, puis déclare : « Recule d’environ un mètre cinquante et mets-toi sur le côté. »
Je recule de quatre pas pour laisser une marge de manœuvre. Il s’élance, court, pose ses mains sur la barre supérieure du portillon et le saute. Toujours aussi sportif. « Approche de la barrière, » commande-t-il en me tendant la main. Je m’approche. Il se place derrière moi, me serre les bras et le torse, me soulève. « Lève tes jambes au-dessus du portillon. » Je lève mes genoux vers ma poitrine. Il me fait passer au-dessus de la barrière en avançant d’un pas. Je laisse mes jambes redescendre. Il me pose de l’autre côté avant de desserrer ses bras. Il sent le musc et les agrumes. Je n’ai jamais été si près de lui. Son odeur est agréable. Cela me trouble un peu plus. Mon cœur essaie de battre un autre record de vitesse. Je m’écarte afin de reprendre mes esprits.
« Merci Cyr… » je commence, tout en me retournant. Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase qu’il saute le portillon en s’appuyant sur les montants de la clôture comme j’avais prévu de le faire. Je le regarde, blasée.
« Quoi ? Ce n’était pas un mauvais plan, mais j’ai eu peur que tu te blesses. »
« Je ne suis pas en sucre ni en verre, Cyril. » Parmi les filles de ma classe, je suis la plus grande, avec mon mètre 79. Je dépasse certains garçons. Mais dans ma famille, les hommes me dépassent tous largement. Vlad mesure 1m87. Cyril est plus grand. Il doit mesurer pas loin de 2 mètres, peut-être un peu plus.
« Certes, mais si nous pouvons éviter une catastrophe ou une bataille, évitons-là. Notre Précieuse doit rester indemne », déclame-t-il en penchant la tête, avec un petit sourire.
« C’est une maxime royale ? Attends, tu n'vas pas aussi m’appeler ‘Précieuse’ ? Le prochain qui m’appelle comme ça, je l’appelle Gollum pour le reste de l’été. »
Une lueur d’amusement apparaît dans son regard. « Non, ce n’est pas une maxime royale, mais ça devrait peut-être », observe-t-il en me souriant de nouveau. Son sourire est beau à voir. « Et je peux appeler qui je veux comme je veux. Ça fonctionne, tu t’es reconnue. Garde Gollum pour Vlad, tu veux bien ? » Certainement une autre question rhétorique.
Je reprends ma valise sans commenter et la tire sur la rampe d’accès qui mène jusqu’à la porte de la cuisine. Cyril est derrière moi, les mains dans son dos. Une fois arrivée en haut, je pousse ma valise le long du plan de travail de la cuisine et lui demande s’il a besoin d’aller dehors ou si je peux fermer la porte.
« C’est bon pour moi. Tu peux fermer. » Je ferme la porte et éteins les lumières extérieures. Quand je me retourne, Cyril regarde la cuisinière d’un air ennuyé.
« Cyril, as-tu besoin d’aide pour quelque chose dans la cuisine ? »
« Euh », commence-t-il, un peu embarrassé, « je cherchais comment allumer la cuisinière. »
« Oh ! Il faut des heures pour chauffer la cuisinière en fonte. Il est prévu de moderniser ces équipements pour l’été prochain. En attendant, c’est plus rapide avec la cuisine équipée de l’espace enfant. »
« Ok », répond-il en souriant. Son regard me confirme qu’il ne visualise absolument pas ce dont je parle.
« Je te montre ? » Je lui propose cela en montrant la porte de la cuisine du doigt.
« Je te suis. » Il attrape sa boîte en verre au couvercle en bambou et me suit dans le couloir. Après plusieurs dizaines de mètres, j’entre dans l’espace enfant, allume, puis me dirige vers une porte coulissante à ma gauche. Je la pousse légèrement. Elle est un peu lourde. Cyril prend la relève et pousse la porte d’un seul mouvement. Je déteste quand les hommes font ça.
« Il y a une cuisine ici ? » Il devrait le savoir. Je le regarde, un sourcil levé. « Attends, c’est pour ça que les enfants ne mangent plus dans le réfectoire ? »
« Oui, c’était plus facile pour certaines activités et les goûters. Ça permet aussi de cuire les objets fabriqués avec de la pâte à sel ou de faire des gaufres sans déranger la cuisine. Micro-ondes ? » j’offre, en pointant sa boîte du doigt.
Il acquiesce, me tend la boîte, et se tourne pour examiner la pièce.
« Tu veux que je dresse le couvert ? »
« Je te remercie, Sasha. Je pensais réchauffer et manger dans ma suite. Mais, si tu me tiens un peu compagnie… » Il incline légèrement sa tête et demande un peu inquiet : « Tu as mangé, Sasha ? »
« Oui, merci. Grand-père s’est arrêté pour acheter des tacos qu’on a ensuite mangés dans la voiture », je réponds en installant des couverts, un verre, et une assiette sur le comptoir. Il ouvre quelques placards. Je me sers un verre d’eau. Au moment où le micro-ondes sonne, il va chercher son plat, puis me fait signe de m’installer à côté de lui en tirant un des tabourets du comptoir.
« Huumm, ça sent bon. C’est quoi ton plat ? »
« Aucune idée. Ma cuisinière, Joséphine, me l’a préparé juste avant mon départ. Elle est originaire du Sud et prépare souvent des plats de sa région avec des épices. Je n’ai pas fait attention à ce qu’elle débitait en me tendant le sac de provisions. Tu veux goûter ? » Il me tend sa fourchette.
Goûter le plat de Cyril avec la même fourchette me semble un peu trop intime, c'est pourquoi je décline. De plus, il y a probablement de la viande ou du poisson. Il semble un peu déçu.
« Est-ce qu’il y a des événements spéciaux cet été ? Des anniversaires de couronnement ou autre ? » Je pensais que cela était confondu avec la fête des Rois, cependant, cela expliquerait pourquoi il est là plutôt que d’habitude.
« Non. Tous sont fêtés le 6 janvier. » Il fronce les sourcils « Tu sais ça, Sasha. » Je me sens stupide d’avoir posé la question. « En dehors de l’Appariement prévu à la prochaine pleine lune, samedi 11, l’initiation de Grigori aura lieu le 21, et maman souhaite que son anniversaire soit fêté en privé comme les années précédentes. Sinon, il y aura les fêtes habituelles : Rojanitsy, le dimanche 19 juillet ; Sainte-Marie, le 15 août, etc. »
« Ok. Je n’ai pas encore d’idée pour le cadeau de la reine. L’an dernier, je lui avais fabriqué une parure de perles qu’elle a portée plusieurs fois. C’était vraiment délicat de sa part. Pourquoi n’y a-t-il pas d’initiation pour les filles ? C’est sexiste. Et c’est quoi l’Appariement ? »
Il écarquille les yeux, s’arrête net, et repose sa fourchette. « Quoi ? Mais, c’est dans quelques jours. Ta mère ne t’a pas expliqué ? »
Je me sens coupable de ne pas savoir. Et son regard intense me trouble de nouveau. « Maman a été très malade, et fatiguée à cause de la nouvelle grossesse. Les nausées matinales et tout ça… », j’essaie de justifier. Je me sens mal à l’aise. Je baisse le regard. « Si c’est une fille, ça sera sa dernière. »
Il ferme ses yeux et inspire. Il incline la tête avant de me répondre : « Ta mère a largement payé son tribut, comme toutes les princesses du Concile, » annonce-t-il sur un ton conciliant. « Ton père ou ton grand-père ne t’ont pas prévenu non plus ? Stan met pourtant régulièrement son nez dans ce qui ne le regarde pas. »
« Non », dis-je en fronçant les sourcils. « Tu me fais un peu peur là… »
« Zeilor ! », crie-t-il en frappant sa main sur le comptoir… Je sursaute. Mes mains se posent sur mon cœur.
Il lève immédiatement ses deux mains en signe de reddition. « Pardon de t’avoir fait peur, douce Sasha. » Il pose une main sur mon avant-bras gauche. « Ce n’était pas mon intention. J’avais besoin de… décharger. Je n’ai pas trop l’habitude de… Je vais faire plus attention. La cérémonie n’est pas compliquée. Elle sera divisée en deux parties, certainement. Enfin, c’est ce que je vais demander avec le soutien de ton père et de Vlad. Le Concile élargi doit statuer là-dessus lundi. Ta mère et Beth seront là pour te soutenir dans ce que tu as à faire, rassure-toi. Maman passera aussi sans doute un peu de temps avec toi. Mais, ce n’est pas mon rôle de t’expliquer… » Pendant qu’il parle, mon cœur se met à battre plus vite et plus fort. Cyril fronce les sourcils, comme s’il avait l’air inquiet.
« Certainement ? » sort ma petite voix. Cyril grimace.
« SASHA ? », gronde la voix de grand-père depuis le couloir, l’interrompant de facto.
« Stan, nous sommes dans la cuisine des petits », tonne Cyril de sa voix grave. Je pose mes mains sur mes oreilles.
Grand-père apparaît dans l’entrebâillement de la porte quelques dizaines de secondes plus tard.
« Sasha, je vais finir mon diner dans ma suite. Je te sais gré pour la très agréable compagnie. » Il dépose ce qui est devant lui sur un plateau, se penche et m’embrasse sur la joue. « Stan, il semble que Sasha n’ait pas été informée pour l’Appariement. » Il a un ton glacial qui me donne un mauvais frisson alors qu’il ne s’adresse pas à moi. Il prend le plateau et se dirige vers la porte. « C’est dans dix jours, et Sasha doit préparer le Gala d’ouverture de la saison avant. Je ne suis pas ravi de constater son ignorance. »
« Oh ! Au vu de l’état de santé de Daniela et des premiers signes de grossesse de Beth, la reine s’est proposée de… »
« Je vois », le coupe Cyril, d’un ton amer. « Stan, tu te chargeras de débarrasser mon plat dans ma suite d’ici 30 minutes. »
« Sasha va… »
« Non, Stan, il est tard. » Son ton est ferme mais pas dur. « Sasha a besoin de sommeil. Pour la deuxième fois ce soir, ce n’est ni une servante ni une employée. » Il quitte l’espace enfant son plateau en main. « J’espère que tu vivras assez vieux pour lui faire une révérence le jour de son accession au trône. Ah non… toutes mes excuses, tu devras aussi le faire le jour de notre mariage. » Cyril quitte la pièce.
Je figée dans le temps quelques instants, comme si mon cerveau chercher à expliquer le changement de réalité. Je range mon verre dans le lave-vaisselle. Je nettoie avec ce que j’ai sous la main. « Grand-père, c’est quoi l’Appariement ? » Ma voix tremble. Les larmes montent. Je crois que je connais déjà un peu la réponse.
« Il est prévu que la reine t’explique, Sasha. Je ne peux devancer sa parole. Où est ta valise ? Il est temps d’aller te coucher. »
Je me sens comme en dehors de moi-même et réponds machinalement : « Dans la cuisine. Ça serait bien de faire goudronner l’allée qui mène à la cuisine. Les cailloux ne sont pas bons pour les roulettes. Ça faciliterait également les livraisons, je pense. »
« Si tu le dis... » Mais, grand-père n’a pas l’air convaincu. « Allez, dépêche-toi ! J’ai encore d’autres choses à faire ce soir. »

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