1.3. La suite de la reine et la chambre bleue : ce que je n’attendais pas
Sasha
Grand-père m’ouvre le chemin qui n’est pas bien compliqué.
« Sasha, la suite s’ouvre avec ton empreinte. Tu poses ton pouce sur l’écran, ici. Tu m’écoutes, Sasha ? Tu sembles ailleurs. » Il n’attend pas ma réponse. « Pour le moment, seules mes empreintes, celles de Vlad et les tiennent sont programmées. » Il ouvre la porte, me pousse doucement à l’intérieur sans allumer. « Ta chambre est à droite. Tu t’installes. » La porte se ferme derrière moi.
Je reste debout. Dans le noir. Un vide entier dans la poitrine.
Est-ce ça, la sidération ?
J’entends la voix de Vlad. « Emily, désolé de te téléphoner si tard, mon ange. Tu me vois bien, là… On est arrivé… Il y a un peu moins de 25 minutes. Je n’avais plus de batterie et besoin de prendre une douche. Pas grand-chose ne fonctionne encore ici… Non, il n’y a pas de fille. Tu veux que je te fasse faire le tour du propriétaire. Attention, 360 degrés de ma chambre. Elle n'est pas très grande, mais avec un lit deux places, si j’arrive à te faire venir… La porte là, c’est ma salle de bain. Les fenêtres sont équipées de vitres dépolies parce qu’il y a un jardin privatif derrière. Allons vers le salon. Au passage, la porte presque en face de la mienne, c’est la chambre de grand-père. Il a aussi sa salle de bain. Le salon, tu vas voir, tout est en dorure et couleur crème, un peu comme dans les châteaux français. J’allume. » Il stoppe net et me regarde.
« Vlad, c’est qui la fille ? Tu m’avais promis qu'il n'y aurait pas de fille, » s’énerve Emily, sur un ton presque hystérique.
« J’avais dit ma famille, » répond Vlad, « c’est-à-dire mes parents, mes frères et ma petite sœur. Emily, mon ange, voici ma petite sœur, Sasha. Je t’ai parlé de Sasha. Elle a 15 ans. Tu as vu les photos de ma famille dans ma chambre… Regarde, nous avons les mêmes yeux et la même couleur de cheveux. On avait presque le même nez avant qu’elle ne se le casse. Sasha, tu veux bien dire bonjour à Emily, s’il te plaît ? Qu’est-ce que tu faisais toute seule dans le noir ? »
Je réponds sur un ton neutre, mais lève la main pour lui faire coucou : « Hello Emily, contente de faire ta connaissance. »
« Sasha, ça va ? » s’inquiète Vlad. « Emily, mon ange, je peux te rappeler ? Je crois que Sasha ne va pas bien. »
« Appariement, » soufflé-je, comme étranglée.
« Oh, ouais, ne t’inquiète pas, » me rassure Vlad. « Monseigneur pense avoir trouvé une subtilité. T’es trop jeune. Le rituel devrait être coupé en deux parties, comme pour papa et maman. Maman ne te l’a pas dit ? »
Je suis la première concernée et apparemment la seule à ne pas être informée. Super ! Je secoue la tête en guise de réponse, les yeux au bord des larmes. Le « non » est coincé quelque part dans ma gorge. Il lève les yeux au ciel. C’est souvent Vlad qui m’informe en douce.
« Vlad, je suis toujours-là », nous coupe Emily. « Elle est toujours blanche comme ça, ta sœur ? Tu veux que je la rassure. Je suis une spécialiste de beaucoup de rituels. »
« Emily, merci, mon ange, » commence Vlad. « Je ne sais pas si ton savoir historique et ethnologique va être… »
« L’Appariement, c’est un rituel d’initiation ? » s’agace Emily. Moi aussi je suis agacée lorsque mes connaissances sont dénigrées.
« En quelque sorte… »
« Trop cool ! Je peux assister ? »
« Une partie est… assez privée, » avoue Vlad, confirmant ce que je craignais.
« Assez privée ? » questionne Emily.
« Seulement les deux personnes impliquées, » murmure Vlad en baissant les yeux.
« Tu l’as fait toi, l’Appariement ? » cherche à comprendre Emily.
« Non, et la seule personne avec qui je veux le faire c’est toi, » affirme fermement mon aîné.
« QUOI ? Mais, elle a 15 ans, ta sœur, Vlad, » s’indigne Emily.
« Exactement. Maman avait 13 ans quand elle a conclu la première partie de ce rituel avec papa qui en avait à peine 14. Et puis, ils n’avaient pas tout de suite… Tu vois quoi… Notre cousine Beth en avait 22, mais c’était parce que Thomas voulait attendre. Là, il y a des conditions particulières parce qu’il s’agit de l’alliance du prince héritier. »
« Ta sœur sera une vraie princesse, c’est cool ! »
« Pas tout à fait. Sasha est déjà une princesse Concile. Ça ne changera quand Monseigneur deviendra roi. Alors Sasha sera notre reine. C’est un titre honorifique. Je ne suis pas certain qu’on puisse récupérer nos terres un jour. »
Silence.
« Tu me dois une explication claire sur qui est prince chez vous. Tu me rappelles demain, première heure, » commande Emily.
« Merci, mon ange. Je t’aime. À demain, » termine Vlad. Il raccroche et range son téléphone dans sa poche arrière. « Sasha, as-tu besoin d’aide ? T’es en état de choc, je crois. »
« Ça va aller, Vlad. Je vais dans ma chambre. » Je pointe la porte sur ma droite. « Je peux avoir un câlin de bonne nuit, avant ? »
Il lève les yeux au ciel. « Allez, baby girl, viens dans mes bras… » Il renifle. « T’as changé ton shampooing ou quoi ? Tu sens bon. »
« Oh ! Stanishou m’a aussi demandé ça il y a quelques jours… Vous êtes les frères les plus étranges. »
« Bébé Stan a un odorat développé pour son âge. Aller, le câlin est terminé. Maintenant au lit. Bonne nuit. » Il me pousse en direction de ma chambre, puis revient avec ma valise.
« Bonne nuit, Vlad. » Il ferme la porte derrière lui. Vlad ne sait pas faire de câlin. Comment Emily le supporte-t-elle ?
La chambre bleue est magnifique. Une tapisserie brodée de fleurs bleues, argentées et de blés dorés sert de papier peint, comme dans les intérieurs de châteaux de la Renaissance. À droite, un puits de lumière permet que la pièce ne soit pas trop sombre. Je le vois parce qu’une petite lumière s’y est allumée en même temps que les autres dans la pièce. Un grand lit est posé à côté du puits de lumière, des tables de chevet entourent le lit. De l’autre côté, une porte-fenêtre s’ouvre vers le patio. Je le devine à peine à cause de la nuit. Un dressing immense, au moins cinq mètres, couvre tout le mur du fond. Tous les meubles et boiseries sont en acajou, les tissus reprenant les couleurs de la tapisserie : dominance de bleu et de doré. Combien d’heures et de mains ont été nécessaires pour réaliser tout cela ?
Je me dirige vers la porte de la salle de bain. Elle est à la fois magnifique et très bien équipée : une grande vasque en marbre blanc sous un immense miroir, des toilettes, une baignoire, une douche à l’italienne, et même un vanity. Toutes les surfaces sont en marbre blanc, à l’exception d’une bande de mosaïque dorée entre l’avant-dernier et le dernier carreau. Une touche élégante, qui évite que la pièce ressemble à n’importe quelle salle de bain luxueuse.
Une fenêtre au verre dépoli donne sur le patio ; une seconde, également dépolie, donne sur le jardin intérieur. Je connais ce jardin parce qu’il est visible depuis le réfectoire, mais je ne me souviens pas avoir remarqué une fenêtre ici — les plantations doivent la cacher.
Tout cela rien que pour moi. Tant de luxe… Ça sent le piège à plein nez.
Je savais que j’avais été promise à Cyril à ma naissance, mais comme nous nous connaissons peu, je pensais avoir du temps. Maman et papa répètent qu’ils veulent que je fasse des études d’abord. Alors qu’est-ce qui a changé ? Est-ce lié à la conversation entendue le jour de mon anniversaire ?
Je pose ma valise devant le dressing, coupe le scotch avec mes clés, l’ouvre, prends mes affaires de toilette et un pyja-short le plus rapidement possible. Je m’enferme dans la salle de bain et, dès que la porte se referme, je craque. Les larmes coulent sans que je puisse les retenir.
Mon téléphone sonne. J’ai toujours mon sac à main en bandoulière. Je sors mon téléphone. Je ne connais pas le numéro qui s’affiche, mais je décroche. J’ai envie d’un contact humain, même si c’est un télévendeur asiatique ou mexicain à l’autre bout. « Allo ? »
« Sasha, je t’entends pleurer depuis ma salle de bain. Les murs sont fins. Dis-moi ce qui ne va pas ? » commande Cyril d’une voix à la fois douce et inquiète. Moi qui croyais que le marbre isolait. Je soupire.
« Apparier, c’est mettre des choses ou des personnes ensemble. C’est plutôt transparent comme terme, » j’énonce avec amertume. J’essuie mes larmes du revers de ma main.
« Oui, » soupire Cyril. « Je sais que tu es encore jeune. À cause de manœuvres politiques, certains veulent faire avancer le rituel… Je suis désolé. Je voulais attendre aussi, comme promis. Est-ce que tu veux venir dans le patio afin que je te parle en face plutôt que par téléphone ? »
« Je ne vois rien dans le patio. J’n'aime pas trop être dans le noir. Une fois, j’ai vu des yeux qui brillent et ça m’a terrifié. »
« Je sais. J’allume de mon côté du patio. Tu vois la lumière ? »
« Oui. »
« OK, rejoins-moi, s’il te plaît » me demande Cyril.
« D’accord. »
« Je raccroche et je t’attends. »

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