1.4. Le patio des promesses

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Sasha

Je sors de la salle de bain, reviens dans la chambre, et ouvre la porte-fenêtre qui donne vers le patio avec le cœur serré. J’aperçois en premier un bassin circulaire. Il occupe le centre du patio. Un jet d’eau sort en son centre. Une grande table ronde et huit chaises attendent dans le coin opposé à ma chambre. De l’autre côté, un banc en bois et métal est installé au milieu, entre la suite de Cyril et la mienne. Le patio est entièrement pavé de mosaïques blanches et bleues, dans un style presque andalou.

Une pergola d’un mètre de large entoure l’espace. Deux toiles triangulaires — une blanche, une bleu royal — s’entrecroisent au-dessus pour faire de l’ombre. Des pots en céramique bleue, fixés sur les murs blancs, débordent de fleurs. L’air sent la menthe, la citronnelle et la lavande. Ces odeurs m’apaisent un peu.

J’aperçois encore un grand bac à fleurs de l’autre côté du bassin, face au banc. Un grand lilas blanc orne l’espace entre les portes de la suite que j’occupe et celles du salon de notre suite. La porte de sa chambre est en face de la mienne. Le patio est merveilleux. Totalement à l’opposé de ce que je ressens.

Cyril se tient debout entre le bassin et le banc.

Il ne porte plus sa chemise noire, mais un t-shirt noir. Ça lui va… très bien.

Je fais un pas hésitant dans le patio.

« Hey », souffle-t-il doucement en cherchant mon regard. « Je suis désolé, Sasha. J’ai été pris au dépourvu tout à l’heure. J’ai flippé… » Nous sommes deux alors. « Je pensais que tu savais… Est-ce que tu veux bien approcher ? » Il me tend sa main. Je vais vers lui et lui tends ma main droite. « Asseyons-nous sur le banc. » Il désigne la direction du banc en bois qui se trouve entre nos deux chambres avec sa tête. De la tendresse se lit dans son regard.

Je vais m’asseoir et essuie les larmes qui continuent de couler avec ma main gauche. Il tient toujours mon autre main. Il s’accroupit devant moi et fait un baiser sur le dos de ma main. Ce geste… tendre, inattendu, presque ancien… me rassure et me fait un peu sourire.

Il commence à parler. « Une session élargie du Concile a été demandée ». Il caresse le dessus de ma main avec son pouce. Son geste me tranquillise légèrement. « Cela signifie qu’en plus des assiégeants habituels, les princes seconds initiés sont conviés. » Cyril parle calmement. Sa voix grave est presque hypnotisante. « Grigori sera initié un peu plus tard dans l’été. Il n’y sera pas. Le Concile élargi est le seul organe habilité pour diviser l’Appariement en deux temps. Ça s’est fait pour ton père et ta mère. Les circonstances sont un peu différentes… Mais, c’est jouable. C’est une des décisions pour laquelle la majorité simple suffit. Nous sommes certains du vote de ton père, de Vlad, de Thomas. Quasi certains du vote de leurs pères respectifs : Anton est un progressiste convaincu. Le frère aîné de Beth, Piotr, n’est pas toujours ouvert, mais comme Milenka attend une fille, il est possible d’espérer qu’il vote en faveur. Je vais insister sur l’idée de protection. Ilia est pour l’ouverture depuis longtemps, parce que lui et Kalinka s’entendent mal. Stan va finir par entendre raison… Mon père compte pour deux voix en cas d’égalité et il a accepté ma requête de report sans broncher. Sur le papier, nous sommes au moins quatre familles sur les sept. Le Comte est, en revanche, une cause perdue. Tu vois le tableau. »

« Milenka avait 14 ans quand elle s’est mariée, non ? J’ai vu les photos une fois en cherchant autre chose dans le bureau chez nous. Papa et maman n’étaient pas beaucoup plus vieux. »

« Oui, mais son père, ton oncle Yurí, n’était pas ouvert. »

« Grand-oncle, » je corrige. Il acquiesce.

« De plus, Piotr voulait se marier depuis longtemps. Il avait 45 ans. Le Concile n’avait pas été saisi. Et pour tes parents, ils étaient déjà très proches d’après ce qu’on raconte. » Il me sourit. « Nous ne sommes pas dans la même situation ici. Ton père soutient ma saisine. »

« Attends, que veux-tu dire par 'Stan va finir par entendre raison' ? »

« Eh bien, pour le moment, ton grand-père n’est pas convaincu. Plusieurs princesses conciles ont atteint leur quota de grossesses. Il craint qu’elles demandent à arrêter après les grossesses en cours. C’est le cas de ta mère, de Beth, et de Milenka. Milenka attend une fille, comme tu le sais, c’est LA bonne nouvelle dans ce bourbier. Le sexe des fœtus portés par ta mère et Beth ne sont pas encore connus, mais qui sait, statistiquement après tant de garçons, des filles devrait bien finir par arriver… Ta mère passe les examens dans quelques jours. Ma mère, en raison de problème de santé – la même maladie qu’avait eu ta grand-mère maternelle - ne peut malheureusement plus, même avec des PMA, c’est trop dangereux. »

Je hoche la tête, mais ne peux empêcher de nouvelles larmes de couler : « Je suis la précieuse dernière fille, celle sur qui reposent les espoirs. »

« Oui, » admet-il sur un ton défaitiste, « la dernière, pour le moment. » Il lâche ma main et caresse ma joue pour essuyer ma larme. « Mais, comme la pression et le stress ne sont pas bons pour le processus de reproduction… » Il fronce les sourcils, inquiet : « Tu me suis, Sasha ? »

« Je crois que oui. »

« Cet argument de te laisser le temps, de grandir un peu aussi, parce que t’es quand même une taille moineau. Antoine va bientôt te dépasser, il paraît. » Nous nous sourions. Cependant, pour une fille, je ne suis pas si petite. Antoine mesure déjà 1m63. C’est 14 cm de plus que la courbe haute. « Je demanderai jusqu’à tes 22 ans comme pour Beth. Ça te rassure. »

« Un peu… »

« Sasha, je te promets que quoiqu’il arrive je te traiterai bien. Je ne te ferai pas de mal. J’attendrais que tu sois prête, tu comprends… »

Je hausse les épaules : « J’ai eu des cours d’éducation sexuelle à l’école. J’ai trois frères. Les filles parlent dans les vestiaires de l’école de danse. Parfois, j’écoute en cachette les conversations entre maman et Beth. Alors… » J’ai un ton fataliste.

Il écarquille légèrement les yeux : « Zeilor ! Je ne préfère pas savoir. » Il se soulève un peu afin d’accoler son front au mien. Il ne bouge pas pendant quelques instants. Mon cœur s’accélère et j’ai chaud tout d’un coup. Il racle sa gorge et se décolle, mais reste proche pour maintenir mon regard dans le sien : « Ok. Sasha, est-ce que tu te sens mieux ? »

« Je… » je renifle. Cyril semble perdu face à ma réaction. « Papa n’est jamais si optimiste avec le Concile. »

Il sourit. « C’est vrai. Toutefois, cette fois, je suis confiant. Nous avons une bonne chance que ça passe, comme je te l’ai expliqué. Nous finaliserons l’Appariement lorsque tu auras terminé tes études, comme promis. Au pire, nous ferons la moitié du rituel cette année et tu auras à décider ce que nous ferons lors de notre soirée toutes les deux semaines. Mais, on n’est plus en 1950. Pour moi aussi, c’est un peu bizarre. Bien sûr, tu as grandi, mais tu n’es pas encore une adulte. Je ne veux pas d’une enfant pour épouse. C’est trop étrange. Je ne pensais pas être un enfant à 15 ans, mais je ne me voyais pas non plus me marier. Je pense que c’est aussi ce que tu penses. » J’acquiesce.

« Et si le comte invoque la loi de six mois ? »

« Sasha, cette loi est à la fois désuète, anachronique, et discriminatoire – on ne demande cela qu’aux filles et femmes de notre communauté, ce qui est profondément injuste. Elle est également inadaptée et inappropriée aux réalités sociales actuelles. C’est tellement décalé que je n’arrive pas à l’imaginer maintenant. Dans plusieurs années, quand tu auras l’âge, on verra à ce moment-là. »

« Je ne me sens pas prête. »

« Tout à fait compréhensible. Moi, non plus. »

« Je ne veux pas aller avec le Comte, » sort ma voix serrée. « Il me fait peur, » j’arrive à dire. Il acquiesce. Il étend ses jambes et passe ses bras derrière lui.

« Il ne va pas oser l’invoquer, » assure-t-il. « Anton, Thomas, Vlad, ton père, mon père, Ilia et moi. 7/12. »

« C’est seulement un de plus que la majorité. » Mes mains tremblent.

« J’ai une stratégie. Nous aurons les 2/3, » affirme-t-il.

« Y a-t-il beaucoup de décisions prises avec 8 voix ? »

« Papa compte pour deux. »

« Dans tous les cas ? »

« Dans la majorité des cas, dont celui-là. On ne construit pas le futur d’une communauté avec des lois passéistes et rétrogrades. Je sais que tu es capable de beaucoup de choses déjà, mais tu as encore besoin de temps pour finir d’apprendre. Maintenant, c’est trop tôt. Ils essaient. Nous les tournons en ridicule, et ça repart comme en 40. Rassurée ? »

« Seulement un peu. » Il soupire.

« Franchement, je crois que, faire tout ce cirque, les font se sentir vivants, importants. Je trouve que c’est pathétique. Ça fait pitié, à vrai dire. C’est probablement pour cette raison que tes parents ont attendu pour t’en parler. Pas la peine d’en faire tout un plat, de t’inquiéter pour rien. Même si tu as grandi, que tes qualités se développent, et que tu sens bon, ce n’est pas encore le bon moment. Je ne te rejette pas, évidemment. Ce n’est pas le moment idéal. Voilà, dans la vie, il y a des moments adéquats et des moments inadéquats. Tu saisis la différence ? Évidemment, tu saisis la différence. Parfois, je suis un peu idiot. Pour ma défense, j’ai conduit depuis New York et commence à être fatigué. »

« Est-ce que… pourquoi tu n’as pas pris la voiture avec nous ? »

« La voiture avec Stan ? J’imagine ça assez ennuyeux… Non, merci. »

« Ça l’est. Long et ennuyeux. Il ne veut pas changer de stations toutes les deux heures… Si Vlad avait pu conduire, nous aurions pris l’avion et il aurait loué une voiture ensuite. »

« Tu te sens mieux, Sasha ? »

« J’associe le Concile à mauvaise nouvelle. »

« Pas toujours, Sasha. Là, vraiment, ça serait trop gros. Toutes les monarchies ont fait évoluer les règles de succession. À notre tour. Tu peux marcher ? Tu veux que je te raccompagne à ta chambre ? »

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