1.5. Les mots dispersent les ombres
Sasha
« Évidemment, je peux marcher, aller seule jusqu’à ma chambre. C’est genre à quatre pas. » Je lève ma main et mon bras gauche vers ma chambre.
« Ravi de voir que madame Sarcasme est revenue. » Il m’embrasse sur le front, se lève et déclare : « Bonne nuit, Sasha. » Il effectue un pas vers la porte de sa chambre.
Je me lève du banc : « Bonne nuit Cyril. Et, hum… Merci d’avoir pris le temps. »
« De rien. Sasha, j’aurai toujours un peu de temps pour toi. Tu as mon numéro maintenant. Tu le sauvegardes. Et tu appelles ou envoies un message si tu ne te sens pas bien, même si c’est la nuit. Tu ne pleures pas dans ton coin. C’est mon rôle de te consoler lorsque tu ne vas pas bien. D’accord ? » Il penche légèrement la tête.
« Oh ! Je croyais que c’était de participer au gouvernement de notre royaume en exil ! »
Il me sourit : « Il se trouve que s’assurer du bien-être et du confort de sa promise fait également partie de la fiche descriptive de l’emploi. »
« La chambre semble vraiment confortable, alors je pense que tu peux valider cette case. » Je lève mes deux pouces en l’air et fais une grimace pour lui montrer que j’ironise.
« Tu te sens mieux maintenant ? Plus rassurée ? Comme Stan, je dois rattraper ma journée de travail. Je me sens comme un goujat qui n’arrive pas à équilibrer entre vie pro et vie perso. »
« Ça ira, merci, Cyril. Je n'attendais pas que tu me consoles. »
"Des partenaires se soutiennent mutuellement, non ?"
« Si. Nous sommes partenaires ? »
« Au moins pour une Danse du soleil, » sourit-il.
« Et couper l’herbe sous le pied aux conciliabules des conciles ? » je suggère.
« Si cela te faire plaisir. » Il me lance un sourire taquin : « On se voit demain, Altesse aux Sarcasmes. »
Il fait un pas vers sa porte, mais se retourne aussitôt, comme si quelque chose lui trottait en tête :
« Sasha… si tu ne vas pas bien, tu viens toquer. D’accord ? Même s’il est tard, même si je dors. Si je suis parti marcher, tu m’envoies un message. Parfois, nos pensées tournent tellement que nous n’arrivons pas à dormir. Dans ce cas, tu peux aussi appeler ou venir. »
J’acquiesce doucement.
Il ajoute, sur un ton plus doux encore :
« On peut aussi se faire un chocolat chaud, si tu veux. Ça aide toujours. »
Je ris faiblement : « Je vais me débrouiller, merci. Je sais que tu es très occupé. »
Il incline la tête, soutient mon regard : « Occupé ou pas, j’aurai toujours un peu de temps pour toi. Sauvegarde mon numéro. Et appelle-moi, même pour rien. Tu ne pleures pas seule. Pas quand je suis là. »
« D’accord. Merci… Cyril. » Nous rejoignons chacun notre porte.
« Fais de beaux rêves, Sasha. Bénis par la sagesse de Tchernobog. »
« Bonne nuit, Cyril. » Je ne m’imagine pas lui dire « fais de beaux rêves ». Ça me semble trop intime.
Nous nous dirigeons vers nos chambres respectives. Il marche lentement, comme s’il voulait s’assurer que je ferme bien ma porte.
Je referme ma porte. La lumière du patio s’éteint. Le silence retombe.
Je vais m’affaler sur le lit. Je ne veux pas penser que le Concile votera contre. J’espère que l’optimisme de Cyril n’est pas exagéré. Il semble attentionné. Il a toujours été gentil avec moi les rares fois où nous nous voyons. Je n’ai que de bons souvenirs de lui. Ses mots et ses gestes lents m’ont réconforté. Peut-être qu’il sera agréable de cohabiter avec lui finalement, qu’il ne sera pas distant comme il l’a été jusqu’à présent.
Peut-être qu’il attendait le bon moment et qu’il me gardera. C’est ce qu’il a dit ? Je réfléchis. Oui, c’est ce qu’il a dit. Il a dit : « Je te garderai ». Ça résonne dans mon ventre comme une note de musique étrange et chaude. Il va me garder ! Je pose ma main contre mon cœur. Il bat vite, mais pas comme tout à l’heure. Plutôt comme… une certitude fragile, mais réelle.
Je souris, soulagée. Je me laisse tomber contre l’oreiller.
Je ferme les yeux et m’endors presque aussitôt avec ce doux espoir en moi.
Cyril
J’éteins la lumière du patio une fois qu’elle a fermé sa porte. Je reste immobile dans la pénombre quelques secondes, comme si le noir pouvait absorber le tumulte de mes pensées. Elle a raison, il y a un risque que ça ne passe pas. Je ne pouvais pas lui avouer. J’ai du mal à l’imaginer. Aucun de nous deux ne sera un pion.
Pourquoi personne ne lui a rien dit ? Pourquoi personne ne m’a informé qu’elle ne savait pas ? Elle est sous le choc, la pauvre. J’espère que notre discussion l’a aidé et rassuré. Comment peuvent-ils lui faire cela alors qu’elle a 15 ans ?
Elle est loin d’être prête au vu de la manière dont la nouvelle l’a bouleversée. Je sais qu’elle fait beaucoup de choses pour la communauté, qu’elle remplace parfois ma mère ou sa mère pour l’ouverture et la gouvernance de manifestations. Mais rien de tout cela ne prépare à être projetée dans une guerre d’influences.
De plus, je lui avais promis d’attendre, et je tiens parole.
Nous sommes au XXIe siècle et les conséquences de mariages et grossesses précoces sont connues. Je n’aurais pas dû accepter que ses parents lui donnent une enfance normale. Nous aurions dû tout lui dire il y a deux ou trois ans…. Avant que d’autres osent réclamer son nom. S’ils croient que je vais me laisser marcher sur les pieds, ils se mettent le doigt dans l’œil. Heureusement que je suis venue plus tôt pour remplacer Vlad dans le duo de la Danse du soleil. Sinon, elle n’aurait appris tout cela que samedi ou dimanche… au pire moment. Déjà qu’il n’y a pas beaucoup de temps.
En tout cas, elle est imaginative et s’adapte face aux obstacles. Se servir du portillon pour faire levier et de la clôture pour s’aider à la franchir, c’était malin. Je souris malgré moi. Ce sont des qualités qui lui serviront dans la vie. Elle réfléchit vite sous pression — une qualité essentielle, surtout avec le Concile dans cet état.
Elle sent bon aussi. Avant, elle avait une odeur douce d’enfance ; aujourd’hui, quelque chose a changé. Son parfum est devenu… troublant. Trop troublant, presque. Je ne pensais pas qu’elle m’affecterait avant des années. Je savais que ça arriverait. Bunici Louis m’avait prévu que mon acte entraînerait des conséquences.
Elle est toute légère. Une petite dizaine de kilos en plus seraient bien. Je l’entends respirer lentement et régulièrement. Elle doit déjà dormir. Fatigue de la puberté, fatigue du voyage… Et Stan qui souhaite qu’elle soit à la préparation du petit-déj. Il va finir par l’épuiser si personne ne met de limites. Je ne veux pas qu’elle se brûle les ailes avant d’avoir décollé.
Il est peut-être temps de voir si sa garde-robe est prête. De toute façon, si l’Appariement est divisé en deux, il sera attendu qu’elle soit à mes côtés durant certaines manifestations. Je demande à maman de l’envoyer par SMS. J’ajoute qu’elle ne savait pas pour l’Appariement. Elle comprendra que je suis furieux. Les essayages l’éloigneront des obligations de Stan et — surtout — du Concile. Maintenant que j’y pense, je n’ai jamais entendu dire ‘je n’avais jamais entendu Sasha rire autant’ ou ‘je ne l’ai jamais vu s’amuser autant’. L’a-t-on laissé s’amuser un tant soit peu ? Elle s’amusait avant de se casser le nez, mais mes abdos lui ont évité le poteau. Je ne pensais pas que mes abdos serviraient un jour de coussin antichoc.
Il faut que je travaille cette nuit, que j'examine ce qu’il y a eu d’important dans la journée. Partir en milieu de semaine n’est pas dans mes habitudes. Le vote approche. Si le Comte obtient une majorité… Non. Je ne peux même pas envisager ce scénario. J’irai chasser au lever du soleil, au moment où nocturnes et diurnes se croisent. Un lynx me changerait du sang de mouton ou de bœuf que je récupère à l’abattoir ou des petits mammifères et pigeons que je trouve dans les parcs. Ça m’apaisera. Et il faut que je sois en pleine forme pour défendre ce dossier.

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