2.1. Parfums et tâches matinales

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Jeudi 2 juillet

Sasha

Toc, toc, toc… Toc, toc, toc…

« Sasha, tu es réveillée ? » J’entends le bruit de la poignée de la porte qui tourne. « Sasha, grand-père veut que tu l’aides pour le petit-déj. Waouh ! Classe, la chambre. Mieux que la mienne. »

« Mmmmm. »

« Sasha, je rentre. Debout, baby girl. »

« Mmmohhhhh. Câlin du matin ? »

« Câlin du matin ? Vraiment ? Tu fais toujours ça ? »

« Ouais. » Je me frotte les yeux. « Stanishou vient dans ma chambre. Parfois, Antoine vient aussi, et puis avec maman, nous faisons tous le câlin du matin. Papa désapprouve, mais il me fait un câlin dans la cuisine, » j’explique en bâillant.

« Ok. Petit câlin du matin, alors… » Il boitille jusqu'à moi, se serre contre moi. Il sent le savon. « Un, deux, trois, debout. » Il me tire sur les bras afin que je m'assoie, puis m'ébouriffe les cheveux. « Tu portes encore , vêtements d’hier, » grimace-t-il. Vlad me prend par la main et me dépose toute habillée sous la douche, puis sort de ma salle de bain en fermant la porte. Je n’ai même pas eu le temps de protester. Je reste quelques secondes sans bouger, le temps que mon cerveau imprime la situation. Je n’ai pas encore digéré la nouvelle d’hier soir. Une partie de moi a envie de l’oublier, l’autre a peur d’y penser. Il a dit qu’il allait me garder. Mon cœur décide de faire du manège alors que mon cerveau est embrouillé !

*


La douche-cascade est une merveille ! Le massage du crâne est super ! Pas au point désembrouiller tout mon cerveau, mais assez pour être fonctionnel.

— *


25 minutes plus tard, prête à affronter la journée, j’entre dans le réfectoire, vêtue de mes baskets en toile, d’un short vert clair et d’un large t-shirt en lin violet.

« Promesses et responsabilités. Ça te rappelle quelque chose, Alexandra. » Quand quelqu’un m‘appelle par mon prénom complet, ce n’est jamais bon signe. Quand cette personne est grand-père, c’est pire !

« Quoi ? Et bonjour à toi aussi, grand-père. »

« Tu avais promis des muffins à Monseigneur pour le petit déjeuner. Monseigneur a presque fini et toujours pas de muffins… » Il parle comme si tout était normal. Rien n’est normal pour moi depuis hier.

« Stan, c’est bon », Cyril vient à ma rescousse. « Sasha a appris une nouvelle déstabilisante hier soir et a probablement oublié. De plus, vous êtes arrivés tard. Je préconise la bienveillance en raison des circonstances. »

« Elle doit commencer à apprendre, Monseigneur. Gouverner, c’est apprendre des nouvelles déstabilisantes plusieurs fois par jour tout en tenant ses promesses, n’est-ce pas ? »

« Certes, Stan. Toutefois, Sasha est encore un esprit en formation, Stan. Ses longues jambes sont peut-être un peu trop fines pour porter autant de responsabilités d’un coup. De plus, l’adolescence est l’âge des expérimentations et des erreurs. Il est aussi possible d’apprendre de ses erreurs, n’est-ce pas Sasha ? »

« Bonjour et merci, Monseigneur… » Il grimace et me regarde de travers « Je veux dire Cyril. » Il me fait un clin d’œil et un sourire satisfait.

« Sasha, tu t’occupes de la fin du déjeuner de Monseigneur. Tu es responsable de la préparation du déjeuner pour 12h30. Tu trouveras tous les ingrédients nécessaires pour faire une salade dans la cuisine de l’espace enfant. Pas de footing, de piscine, ni de sortie en canoé sur le lac seule. La dernière fois, on a tous plongé pour aller te récupérer. Heureusement que Monseigneur a été rapide. » Je ne me souvenais pas que c’était Cyril qui m’avait sorti de l’eau. J’avais seulement 9 ans, et mon gilet de sauvetage avait glissé. Je le regarde rapidement, puis baisse le regard. Je me serai bien passée de la culpabilisation. Je nage mieux maintenant. « Ce soir, pizza avec les premiers employés arrivés. Je te confirme le nombre en milieu d’après-midi, probablement une quarantaine de personnes. Je m’occupe de la commande. Il faudra dresser le couvert dans le réfectoire et sortir les boissons. Fais des décos avec les restes de matériel de l’espace enfant. Si des employés arrivent, et que je ne suis pas dans le coin, tu les accueilles et les diriges vers le quartier des employés pour qu’ils s’installent. J’ai beaucoup de choses à mettre en place aujourd’hui et dois aussi organiser la mise en place d’un revêtement naturel sur l’allée qui mène à la cuisine, ce qui n’était pas prévu. Aucune bonne raison dans ce planning de faire appel à moi. Après le dîner, nous regarderons un film ensemble dans la salle de spectacle. »

« Bien général Stan », j’atteste en me mettant ma main gauche contre ma tempe gauche. Cyril éclate de rire. « Et c’est à moi de choisir le film », rappelle-je de manière plus enjouée, avec un regard plein d’espoir.

« Non, Sasha. On n’est pas à la maison. » Mon expression s’effondre. « Monseigneur choisira le film. » C’est peut-être mieux que les choix de grand-père. Si je dois voir encore une fois un vieux western…

« Si j’avais su, je n’aurais pas joué ! T’es le seul à aimer la country en plus. »

« Stan, je pensais regarder le match de ce soir sur grand écran. Il me semble que Sasha aime le basketball. Peut-être que nous pouvons ouvrir, une fois n’est pas coutume, l’invitation aux employés qui seront arrivés ? » Pourquoi mon ventre se serre-t-il quand il prononce mon prénom doucement ?

« Créer de l’ambiance entre les troupes. Bonne idée, Monseigneur. Voilà le boiteux. Sécurité de ta sœur toute la journée. Elle n’est jamais seule. Elle a les ordres. » Sans autre considération, il quitte le réfectoire.

« B‘jour tout le monde. Désolée Sasha, j’étais au téléphone avec Emily. » Il m’embrasse sur la joue et s’assoit.

« Non, mauvais jour Vlad », commence Cyril. « Je dois être le prince de la nuit dans la Danse du soleil parce que tu n’es pas en mesure de le faire. Il semble que ce soit, dans l’ordre protocolaire, moi, le Comte ou Grigori. Devine qui a attesté qu’il était tout à fait en forme pour danser de nouveau sur scène ? Alors Sasha, choisi entre la peste, le choléra ou la malaria », déclare-t-il en me montrant la place vide en face de lui. Je fais une grimace et m’assois. Cyril me dévisage. Pourquoi ses yeux me rendent-ils encore un peu nerveuse ?

« Sérieux ! » grimace Vlad. « Sasha… Je suis vraiment désolé. J’ai aidé la sœur de quelqu’un. Comment on l’en empêche ? Tu n’vas pas la laisser… »

« Dracula, beurk ! Je préférai éviter d’être dans la même pièce que lui », je l’interromps, « et Grigori va s’énerver parce que je lui marche sur les pieds alors qu’il fait n’importe quoi ! » Cyril ne m’a jamais marché sur les pieds et sa mère vante ses qualités de danseur, je raisonne.

« C’est aussi ce que je pensais. » Son regard s’adoucit. « J’ai fait 1300 km pour jouer mon propre rôle : celui du prince de la nuit, descendant du dieu des rêves et de la réflexivité ! »

« Quelqu’un s’embarque dans des envolées lyriques sans avoir terminé son bacon ? » remarque Vlad.

« C’est du rab. Sasha, un bon danseur, comme un bon leader, ne se laisse pas marcher sur les pieds. OK ? », ajoute-t-il en me faisant un clin d’œil, ce qui me fait rougir un peu. Il sourit comme s’il savait. « Maxime royale numéro 2. La bonne nouvelle, c’est que ce sont tes frères et tes cousins qui vont chanter l’hymne à la gloire de mon père. Tu en es dispensée cette année. Répétition en salle de danse à 17h10. Vlad, pas besoin de sécurité lorsque je suis avec Sasha. Sasha, je crains d’avoir du travail toute la journée. Je serai dans ma suite au besoin. N’hésite pas, d’accord ? Est-ce que l’un de vous sait comment faire du café ? Le café de Stan, c’était du jus de chaussette. »

« Machine derrière le bar, » annonce Vlad en bâillant. « Mais, je n’ai aucune idée de comment elle fonctionne. Sasha ? »

« Tu crois que c’est beaucoup plus compliqué que ta machine à expresso ? », j’interroge Vlad, la tête posée sur ma main, coude sur la table. « Câlin du matin ? » Je me penche vers Vlad et l’entoure un peu comme je peux.

« J’n’en sais rien. Et t’as déjà eu ton câlin du matin, Sasha. Les mecs vont abuser de toi si tu demandes… »

« Câlin du matin ? » relève Cyril, surpris. Je m’éloigne légèrement de Vlad.

« Quand elle était petite, rien n’était refusé à madame précieuse. Elle était tout le temps dans les bras de quelqu’un. » Je rougis en évitant le regard de Cyril. Mon cœur repart pour un sprint. Je me vengerai plus tard de Vlad pour m’avoir appelé précieuse. « Quand elle a commencé à grandir, on lui disait ‘tu peux marcher, tu es grande Sasha’. Et elle répondait : ‘Mais je voulais un câlin’, » rappelle-t-il en essayant d’imiter la voix d’une petite fille et en mimant les guillemets avec ses doigts. « Résultat : tout le monde a son câlin du matin, son câlin du soir et il y a des câlins pour tout et n’importe quoi. Elle et bébé Stan, c’est presque tout le temps. Détox de câlins Sasha ! Pas négociable. »

Je lui fais la moue. « Et toi, combien de câlins par jour fais-tu à Emily ? Alors pas de morale, Gollum ! » Je suis contente de l’avoir casé.

« Elle marque un point Vlad », annonce Cyril. Je souris parce qu’il m’a soutenu. « Mission supplémentaire : faire du bon café et m’en fournir dès que possible, s’il vous plaît, » nous supplie-t-il du regard. « Mes ordres passent avant ceux de Stan, » rappelle-t-il avec un brin de malice.

« Ne nous surcharge pas non plus, » requiert mon aîné.

« Tu veux que je contribue à ton pécule estival ou pas, Vlad ? »

Je ne sais pas pour Vlad, mais je ne dirai pas non à quelques dollars de plus. Faire les boutiques avec Carolina me ruine. Stéphanie dit toujours qu’elle est venue avec sa sœur. Je n’ai pas cette excuse.

— –

Après notre petit-déj, je prends trois minutes pour souffler sous le grand chêne du jardin de l’espace enfants accompagnée un deuxième jus d’orange. Je médite quelques instants : je ferme les yeux, calme ma respiration, fais le vide, m’ancre dans le présent, ajuste ma posture. Je m’ancre dans le présent. J’observe les sensations qui sont proches, et qui sont loin : les sons, l’air, le soleil, les odeurs. Au son d’un Dukduk, je réalise quelques échauffements, puis deux enchainent deux salutations au soleil sur la pelouse. Je décide que ma journée sera consacrée au bien-être d’une manière ou d’une autre.

J’allume la radio pour me faire un peu de compagnie. C’est aussi un moyen de découvrir de nouveaux artistes et de nouveaux morceaux sur lesquels je pourrai éventuellement danser. Je prépare les muffins dans la cuisine de l’espace enfant : une promesse de tenue ! Alors que l’odeur des fruits rouges en train de cuire se répand, je commence les décorations destinées au réfectoire. La musique et l’odeur des muffins me réconcilient avec la journée.

Cyril a été cool avec moi ce matin en essayant d’arrondir les angles avec grand-père. Et puis, je verrai s’il sait danser comme le prétend sa mère. Une petite partie de moi espère que oui. L’autre préfère ne pas y penser pour l’instant. S’il est toujours comme ça … je ne sais pas. Peut-être que… je pourrai peut-être avoir une bonne vie avec lui. Plus comme papa et maman, pas comme Kalinka et Ilia qui se disputent tout le temps.

C’est trop tôt pour penser à ça, Alexa ! Ressaisis-toi et respire. Peut-être que je suis une rêveuse chronique ? Il faut que je sois un peu plus objective, que je revienne à la réalité. Je suis contente de le connaître un peu enfin. Les muffins vont me permettre de montrer à grand-père que même avec un peu de retard je suis capable de tenir mes engagements. Si Cyril les aime, est-ce que ça peut jouer sur notre relation ? Je déteste ne rien y connaître en relation de couple. J’espère que le Concile sera compréhensif et nous laissera le temps… Ne rêve pas trop, Alexa, papa se plaint toujours qu’ils sont plus conservateurs qu’une conserverie. Maman affirme que tu es prête pour toutes les situations. Je vais incorporer un peu plus de myrtille et les graines d’une gousse de vanille dans la pâte. Je décide de mettre les pâtes pour ce midi à cuire et reviens à mes découpages.

Pendant ce temps, Vlad essaye de comprendre comment fonctionne la machine à café du bar. Il m’a demandé de mettre la caméra de mon téléphone pour me surveiller. J’ai trouvé ça vexant. Je pense qu’il a plus besoin d’aide que moi. Heureusement que je lui rappelle que la machine a besoin d’eau pour fonctionner… Il est chanceux, Bryan, le barman habituel arrive et lui montre comment faire. Cela étant, ils viennent ensemble jusqu’à moi. Je saute dans ses bras. « Câlin de bienvenue ? »

Vlad me coupe : « Sasha, tu n’as plus 8 ans. Tu ne vas pas faire de câlin de bienvenue aux employés. »

Je lève les yeux au ciel et remarque : « Bryan, tu te souviens de la joie de vivre de mon frère aîné. »

« Ouais, petite princesse. » Bryan prononce ‘princesse’ de manière révérencieuse, alors ça passe. Je ne sais plus qui dans ses ancêtres était un Strasvinsky. C’est un de nos cousins éloignés. « Je venais juste déposer mes affaires avant d’aller voir ma babouchka. Je lui ai montré pour le café. » Il désigne Vlad. « C’est vrai que le fils du grand patron est là ? Et, les clés des quartiers sont-elles toujours à la même place ? »

« Oui et oui. Embrasse ta babouchka pour moi. J’étais désolé d’apprendre pour son AVC. J’espère qu’elle se remettra. Le diner d'accueil des employés est à 19h30. Stan est en mode général dans Hulk, alors sois à l’heure. » Bryan sourit.

« Ok. Merci, petite princesse, pour le soutien et les informations. Bonne journée. »

Alors que Bryan repart, la minuterie du four sonne. Je vérifie la cuisson avec la lame d’un couteau. Ils sont parfaits. J’en dépose deux sur un plateau et laisse les autres à refroidir. Vlad me regarde faire. « Ne touche pas à mes muffins… »

« Tu penses séduire sa Majesté en plaisant à son estomac ? » se moque-t-il.

« Non, » j’affirme peut-être un peu trop rapidement. « Vlad, tu me montres, pour le café, s’il te plaît ? »

« Non, Sasha, je ne te montrerai pas. Tu n’approches pas de cette machine, madame maladroite ! Je m’occupe du café de Monseigneur. » Je lève les yeux au ciel. Je ne suis pas si maladroite. C’est l’excuse qu’il s’invente pour jouer au grand frère adorable. Puisqu'il est volontaire, autant le laisser faire.

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