2.2. Café et muffins, privilège royal
Sasha
Vlad saisit le plateau avec les muffins. Il se dirige vers le bar, à l’autre bout du rez-de-chaussée. Je le suis. Il n’a pris qu’une béquille aujourd’hui ! Il prépare une tasse de café qu’il dépose ensuite sur le plateau. « Une idée pour le mode de livraison dans la forteresse princière ? »
« Forteresse princière ? »
« Ouais, il y a des portes à empreintes pour aller dans ses quartiers. Tu ne savais pas ? »
« Je peux passer par le patio, j’ai l’autorisation. »
« Une deuxième exemption royale, hein ? » se moque-t-il. S’il avait entendu notre conversation d’hier soir… « Ok. Tu livres le café. J’attends d’éventuels arrivants ici. Ne me laisse pas tout le boulot ! »
« Quelles tâches le général-papi t’a-t-il données ? »
« De te surveiller. »
« Et ? »
« Et quoi ? »
« C’est ta seule tâche ? »
Vlad m’adresse un sourire malicieux. « Je fais partie du concile maintenant. »
« Ce n’est pas juste, Vlad. Je n’ai pas éteint sous les pâtes, au fait. »
« Je vais boire ce café et en refaire un autre le temps que tu y ailles alors. J’ai toujours un peu mal. Mets ton téléphone. »
« Viens avec moi si tu veux être certain. »
« Non, merci. Téléphone. »
« Sérieux, Vlad. Tu laisses Shou aller aux toilettes seul. »
« Ce n’est pas une fille, Sasha. Je sais que tu penses que ce n’est pas juste. Mais, c’est comme ça pour le moment. Ne perds pas ton énergie pour rien, baby girl. Ta casserole va bruler. Cours ! On discutera après des tenants et aboutissants. » Cela m’exaspère. Il renifle et regarde par-dessus mon épaule. « Cours ! » crie-t-il.
Cette fois, tout mon corps effectue un sprint. J’arrive juste à temps. J’ai à la fois envie de le tuer et envie de l’embrasser.
*
Tandis que je parcours les quelques mètres du patio qui séparent la porte de ma chambre de celle de Cyril, je l’entends au téléphone :
« Non, Patrick, ce n’est pas négociable. Il nous faut un résultat positif sur cette technologie rapidement ou je coupe les fonds et réorganise les moyens humains… » Il se tait quelques instants. « Oui, je sais que la pression n’est pas bonne pour la créativité. Nonobstant, j’ai aussi des contraintes budgétaires. Soit transparent sur ce qui en jeu. Le projet, mais pas les emplois. Nous avons des besoins ailleurs. Sur un autre sujet, pour Becky, supprime son nom des listes d’invités… » Mon estomac se serre un peu. Pourquoi je n’aime pas quand il évoque d’autres femmes ? Meryl me revient en mémoire. Elle avait réussi à me griffer à me tirer les cheveux. Heureusement, je ne l’ai jamais revu ensuite. Du moins, pas à côté de Cyril. Elle faisait la moue en le fixant. Il attend de nouveau. Puis :
« Oui pour toutes les listes, y compris l’accès aux appartements… » De nouveau, le silence se fait dans le patio. « Non, elle ne l’a pas bien pris. Elle a signé un accord de confidentialité. Au besoin, rappelle-le-lui… » Il arrête de parler. « Mais, je ne lui ai jamais caché que j’avais des engagements. Elle a choisi de ne pas croire que je les remplirais. Pourquoi j’aborde cela avec toi ? Fais juste ce que je t’indique. » Il soupire, et continue :
« Les autorisations de Sasha Strasvinsky passent au niveau alpha… C’est la sœur de Vladimir… Voilà… Non, uniquement Sasha, pour le moment. » Il attend. « Non, pas besoin de confirmer avec le PDG. Il est déjà informé… depuis au moins 15 ans. »
Il fait tourner sa chaise et m’aperçoit à travers la fenêtre. Il me fait signe d’approcher. « Patrick, j’ai une livraison d’une tasse de café en cours. S’il n’y a rien d’autre à traiter urgemment, je te rappelle demain matin pour faire le point. » Il raccroche. « De l’or noir et des muffins à la myrtille ! Je te suis redevable, chère Sasha. » Il se lève pour m’embrasser sur la joue et me prend le plateau des mains. « Merci infiniment. » Je rougis un peu.
« Un café du jour pour le prince de la nuit, » je remarque. « Pur arabusta ! » Il faut quelques instants à Cyril pour comprendre si c’est du lard ou du cochon. Il sourit. Mon cœur en profite pour partir pour un autre sprint. À ce rythme, je vais avoir une vie courte.
« Ça veut dire quoi une autorisation de niveau alpha ? » Mon esprit sauve de justesse mon cœur. Cyril m’adresse un autre de ses sourires. Il penche un peu la tête, comme s’il choisissait la version simple. Mon regard parcourt le décor minimaliste de sa chambre. Les murs sont blancs. Quelques vieilles photos sont accrochées au mur. Bunici Louis est là, avec les anciens rois. La seule photographie en couleurs est une photo de famille de Nicolaï avec son épouse et Cyril bébé. Derrière eux, un sapin décoré d’or et de blanc. Les meubles de sa chambre sont en ébène ou avec une patine grise. Le sol n’est pas recouvert de parquet, mais d’une moquette épaisse bleu nuit. Ses draps sont gris. Mais, ça sent bon. Au musc et aux agrumes de son parfum se mélangent la menthe et la lavande qui poussent dans le patio.
« Ça signifie que tu peux accéder à tous les espaces de tous les bâtiments de nos compagnies, y compris mon appartement ainsi que les propriétés de mes parents, à tout moment avec seulement ton empreinte, » indique-t-il en sentant le café. « Ton nom est également sur la liste des invités pour certains événements. »
« Comme les banquets ? »
« Exactement. Tu y viens depuis plusieurs années avec tes parents. C’est pour présenter la nouvelle génération, assurer la continuité… La version officielle. » Il boit une gorgée. « La version officieuse, c’est qu’on a quelqu’un de la famille avec qui parler si on s’ennuie. Et avec toi, je peux aussi aller sur la piste de danse pour échapper à une conversation interminable. » Je ris doucement.
« Je me souviens avoir dansé une fois avec quelqu’un d’impressionnant, quand j’avais huit ans… »
Il porte une main à son cœur, théâtral.
« Aïe. Je ne sais pas comment le prendre. » Puis il rit. « C’était à mes vingt-et-un ans. Tu m’avais offert ta première histoire. »
Je rougis, encore. Maudit corps.
« Maintenant que tu es plus grande, je dois être un peu moins impressionnant. Les proportions ne sont plus les mêmes. » C’est un raisonnement étrange. « Si je m’ennuie à un banquet, je pourrais toujours te demander de me raconter une histoire. J’adore ton personnage Alexa, la fille aux cheveux gris qui voit tout et entend tout. » Il me sourit. J’aime son sourire. « En parlant d’entendre. À partir de quel moment as-tu entendu la conversation que j’avais avec mon AP ? »
« AP ? »
« Assistant personnel, » précise-t-il.
« À partir de la technologie qui nécessite un résultat positif. T’accompagner à des événements ? »
« Sasha, chacun de nous a commencé à aller à ces manifestations et événements à 15 ans. » Il m’indique le fauteuil posé à gauche de son bureau – sur ma droite - pour m’asseoir. « Ce n’est pas une exception à strictement parler. Il aurait peut-être été pertinent de commencer à l’automne dernier. La version officielle est que nous présentons la nouvelle génération aux associés et à la clientèle afin d’assurer la continuité des valeurs et de l’esprit de l’entreprise, ainsi que de commencer à apprendre quelques bases. La version officieuse, c’est que tu as toujours quelqu’un de la famille avec qui parler et raconter des blagues si c’est un peu long. Et avec toi, je pourrai en plus aller sur la piste de danse pour échapper à quelqu’un.
La nouvelle technologie, je te montrai si j’ai l’occasion de te faire visiter, OK ? Cependant, ce n’est pas une promesse. Il serait quand même bien que tu fasses une visite nos locaux. »
« Je connais le bureau de papa, celui de Ruth, celui de Thomas et la cafeteria. »
« Il ne me reste plus qu’à te présenter Patrick, alors. » Il soupire, hésite. « Becky… Comment t’expliquer ça ? » Il se gratte derrière la tête. « Appelons un chat un chat. » Il se penche et appui ses coudes sur ses jambes. Il cherche mes yeux avec les siens. « Elle a été ma maîtresse pendant plusieurs années. Nous nous sommes rencontrés à l’université. » Je ne suis pas stupide. Bien entendu qu’il a eu des relations. Ai-je le droit d’être jalouse ? Je suis plus ennuyée que jalouse. « Elle a toujours su pour toi et nos fiançailles. » Je trouve cela étrangement rassurant. « Et avec l’Appariement, même divisé en deux, ça n’aurait pas été honnête de continuer. » Il hausse les épaules. « Je dois la laisser vivre autre chose. Ce n’est pas… juste. Ni pour elle, ni pour toi. Je ne peux pas aller au cinéma avec toi, puis la rejoindre après. Ce serait… pas honnête. »
Je fronce les sourcils. « Tu es triste ? » Est-ce que cela signifie que nous sommes un couple ? C’est étrange. Nous n’avons même pas eu de premier rendez-vous. Je n’ai pas eu de premier rendez-vous avec qui que ce soit… Au moins, il ne me cache rien et m’informe de ce qui se passe. Je regarde son visage. « Tu sembles un peu triste. Tu tenais beaucoup à elle ? »
Il me regarde, surpris par ma remarque : « Quelque part oui et quelque part non. Cette relation avait toujours une date butoir. Tu es plus importante. Je l’ai toujours su. »
Je bafouille : « Quand les gens sont tristes… d’habitude je propose un câlin. Mais là… je ne sais pas si c’est approprié. »
Son regard se fait doux. Il sourit légèrement.
« Puisque c’est proposé aussi gentiment… je veux bien. « Je te remercie pour ta compassion, Sasha, » sourit-il légèrement. » Pourquoi ai-je proposé ça ? Tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler, Alexa. Je lis de nouveau de la tendresse dans son regard. Il sourit légèrement. Il pose sa main sur ma joue et la caresse avec son doucement avec son pouce.
« Eh bien, puisque c’est offert si gentiment, je veux bien un câlin. Tu peux m’ajouter sur ta liste des câlins du matin aussi, mais seulement en privé, OK ? » Je hoche la tête. Il m’ouvre ses bras pour m’y prendre. Ma tête atterrit au niveau de ses pectoraux. Je crois qu’il inspire l’odeur de mes cheveux. Après quelques secondes, il poursuit tout en continuant à me serrer dans ses bras : « Donc, tu aimes les câlins ? » On n’est pas tout à fait comme avant. Il me prenait contre son torse. Là, mes fesses sont sur ses genoux. Si, je suis venu sur ses genoux.
« Le matin, ça m’aide à me réveiller doucement. C’est pour le cerveau à cause des… »
« Endorphine ? »
« Voilà ! Endorphine… Entre endormir et morphine ? »
« Yep ! » Dit-il 'yep' lorsqu’il est blasé ?
« Ok. Avec Vlad, j’ai l’impression qu’il n’aime pas être touché, » je grimace.
« Il a été seul 7 ans avant que tu n’arrives. »
« Papa et maman font beaucoup de câlins. »
« Et… parfois, pour nous les garçons, certaines choses sont ressenties plus fort. C’est compliqué à expliquer. Ne lui en veux pas. »
« Je ne suis pas fâchée. Il me manque. » Tu me manques.
« Tu sens la myrtille. » Je lève la tête vers ses yeux.
« Ça doit être en cuisinant les muffins. Le reste de ton café va être froid. Bryan a montré à Vlad comment faire du café. »
« Bryan ? » se renseigne Cyril en levant un sourcil. Je ne comprends pas bien son expression.
« Le barman depuis plusieurs années. Sa babouchka habite au village. C’est un Strasvinsky éloigné. »
« Ok. »
« Donc tu peux avoir du café à la demande si tu le souhaites. »
« Du café et des muffins à la myrtille ? » Son expression marque à la fois de la joie et de l’attente.
« Tu veux un privilège royal sur les muffins aussi ? »
Il prend une pose solennelle, mais ses yeux pétillent : « Définitivement. »
« Cyril ? »
« Hum. »
« T’as encore besoin d’un câlin ou… » Non pas que ce ne soit pas agréable, mais je me sens un peu étrange si près de lui. Son visage se rapproche de quelques millimètres du mien. Son odeur… Mon cœur repart pour un 100m. Il m’embrasse sur le nez délicatement et me lâche. Je me sens drôle. J’ai un peu chaud. Je ris nerveusement. Il me sourit. J’inspire. « Cyril ? Pour le mode de livraison du café ? »
« Je t’appelle ou envoie un SMS. Ton téléphone est sécurisé ? »
« Aucune idée. »
« Montre-le-moi, s’il te plaît ? » Il me tend sa main vers moi. Je le lui prête. « Tu veux bien m’accorder encore deux minutes, s’il te plaît ? » requiert-il avec le sourire. J’acquiesce. Il sort son téléphone, tapote l’écran et se met à parler.
« Patrick, est-ce que le téléphone de Sasha Strasvinsky est sécurisé ? … Un Samsung S… débrouille-toi pour avoir les infos, vois avec la secrétaire de son père. S’il n’est pas sécurisé, tu lui en trouves un qui le soit et le fais venir en urgence. Je lui transmettrai… Facture sur mon compte perso. » Il me rend mon téléphone. « Une photo récente ? Reste en ligne. » Il se tourne vers moi. « Sasha, tu veux bien te mettre devant le lilas blanc et me faire ton plus beau sourire, s’il te plaît ? Imagine que tu es sur scène en train de danser. »
Je m’exécute. Il cadre et prend une photo. Il sourit en voyant la photo.
« Parfait. Je te remercie Sasha pour ce magnifique sourire. » Encore un clin d’œil. Mes lèvres sourient. Mes joues rougissent. Mon cœur devrait rester en mode sprint, ça serait plus simple. Il manipule encore son téléphone et le reprend à son oreille. « Patrick, je viens de t’envoyer la photo par mail. Seulement pour les badges et le système de sécurité. Rien dans la communication interne ni externe tant qu’il n’y a pas d’autorisation parentale pour la photo. Envoie la demande par mail aux deux parents avec la photo en copie, signature électronique de chacun. À plus tard. » Il raccroche de nouveau et me regarde. Il semble satisfait. Il me montre la photographie.
« Je n’aimerais pas être Patrick… » commenté-je.
« Il reste à cause de la paye, pas de la chaleur humaine. Si je t’envoie un SMS, efface-le toujours après l’avoir lu. C’est vraiment très important, même si c’est un truc banal ou codé. Autre chose ? » Il me tend mon téléphone.
« Une salade de pâtes pour ce midi, ça ira ? »
« Oui. Sasha, je te remercie pour le café, les muffins, le câlin, le sourire et la compagnie. Je te suis redevable de tout ça en seulement quelques minutes, » constate-t-il, visiblement étonné.
Sa remarque me fait sourire. Il observe mon visage et me sourit à son tour. « Je t’en prie, Cyril. Vlad a préparé le café. À toute. » Son sourire me donne chaud au cœur.
Je sors par le même chemin qu’à l’aller. Je retourne réaliser mes décorations et terminer pour la salade de ce midi.
Je sers des cafés et cuisine. Pas moderne comme première approche ! Mon téléphone fait un bip. Il m’a envoyé la photo. Je souris au point que mes joues me font un peu mal.
Vlad me doit une conversation. Je fais exprès de cuisine avec le grand couteau que je montre à la caméra de mon téléphone suffisamment pour qu’il ne le manque pas.
« Arrête de jouer avec mes nerfs, Sasha. »
« Je n’oserai nullement. »
« J'en doute fortement. Tu as été longue avec Cyril. »
« Il avait une conversation importante pour le travail. J’ai attendu qu’il finisse. Vlad, je peux avoir confiance en lui ? »
« Oui. Attends, il a fait un truc ? »
« Non. C’est juste qu’il a mis un privilège royal sur tous les muffins. »
« Évidemment. La myrtille est son fruit préféré. »
« Évidemment ? Tu connais son fruit préféré ? Laisse tomber. À propos des tenants et aboutissants ? »
« Pas au téléphone. »
« Vlad, c’est du niveau exaspérant-horripilant, » je m'agace.
« Quelqu’un arrive. Reste en ligne. » Je devrais en profiter pour regarder s’il y a des mains coupées et du faux sang quelque part.
***
Prochain chapitre dimanche soir si tout va bien.

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