LEGION
Quand la nuit tombe sur le Quartier du Chaos, ils arrivent. Légion sans peur de guerriers légendaires. Les Orcs-Juges, sentinelles de la Cité Chimère.
L'Histoire perdue conte leur serment, scellé dans la géhenne des Dunes de Sang. Originels de La Vallée des Larmes, condamnés à patrouiller les failles de Chim, sans faillir.
« CHIM SACRA ! »
Les sentinelles ont juré de protéger l'équilibre de la Cité Chimère.
« CHIM ULTIMA ! »
Ils ont affronté les abysses, ont traversé les Plaines de l'Illusion, ont survécu au Désert du Silence Éternel.
Aujourd'hui, ils veillent dans le Quartier du Chaos, juges-soldats, gardiens du monde des mirages infinis. Ils veillent au repos du guerrier. À la nuit tombée, ils déposent leurs armes. Et au lendemain matin, la légion s'éveille, affamée. La horde prête à l'assaut d'un copieux petit-déjeuner.
— Anahita ! Faut refaire des œufs !
— Déjà, Simeon ? Non, mais leur estomac, c'est un trou noir supermassif, c'est pas possible !
— Elle fonctionne ?
— Pour l'instant, oui ! En espérant qu'elle tienne jusqu'à onze heures, Simeon ! Œufs durs, à la coque, brouillés ?
— Fait tout, ils bouffent tout !
— Ouais, bah, va les servir en attendant ! lance Anahita blasée.
Fait tout, j'ai pas cinquante bras, qu'est-ce qu'il faut pas entendre...
Simeon hausse les épaules, attrape le panier de croissants, le sac de pain tranché et le plateau de fromages, puis fonce dans la salle de petit-déjeuner où trente paires d'yeux de guerriers fixent leurs assiettes vides avec une intensité inquiétante. Dans la cuisine, la plainte aiguë d'Anahita résonne comme le gong du jugement dernier. La lumière vacille :
— Rhaaaa ! Foutues sangsues ! Llewe, la plonge s'allume pas, elles ont siphonné l'électricité !
Le technicien, penché sur un mixeur récalcitrant, inspire un bon coup et se rue vers le tableau électrique. Soudain, un couteau se plante dans le mur, embrochant la sangsue énergivore. Anahita sursaute :
— Nine ! Arrête de jouer aux fléchettes, c'est flippant !
— Je l'ai buté, c'est tout ce qui compte, non ?
Nine, sort de la cuisine aussi vite qu'elle est apparue, récupérant son couteau au passage, l'air satisfait. Anahita souffle, se passe une main sur le front, et se remet aux fourneaux :
— Raanee, reviens vite... t'as intérêt à bien profiter de ton congé, parce qu'ici, c'est la Géhenne...
La salle de petit-déjeuner risque de devenir une zone sinistrée, les Orques-Juges réclament leur pitance. La Dream Team court dans tous les sens comme des fourmis échappées d'une fourmilière en feu.
La matinée va être longue...
C'est le carnaval du sbeul. Anahita tourne comme une toupie entre ses fourneaux et la salle. Simeon jongle avec les plateaux. Llewe lutte avec la plonge. Nine guette les sangsues.
— Bacon ! Où est passé le bacon ? hurle Anahita exaspérée.
— Dans ton...
— N'essaie même pas, Simeon, ou je te jure je te noie dans la plonge ! coupe Anahita sèchement.
— Faudrait déjà qu'elle fonctionne, lance Simeon en sueur, à courir entre la zone sinistrée et la cuisine.
— Ils sont en train de se battre pour la dernière tranche, vous foutez quoi, là ? lance Josh, apparaissant en cuisine comme sorti d'une faille.
— Bah, t'es là toi, t'étais où ? interroge Simeon suspicieux.
— Je faisais les étages, allô ! Tu te réveilles des fois le matin ou t'es toujours sous pionsalgan ?
Josh retourne dans le labyrinthe du motel, pour récupérer les plateaux-repas des chambres. Anahita rit de bon cœur :
— Il t'a fumé, fallait pas le chercher ce fou !
Simeon retourne, dépité, en salle de petit déjeuner pour contenir l'événement dont le seul coupable est une simple petite tranche de bacon grillée.
Dix minutes plus tard, alors que le calme semble enfin revenir, Nine surgit de la réserve couteau en main, prête à l'action :
— Anahita ! Les sangsues sont attirées par le compteur, j'en ai embrochées cinq !
— Quoi ?
— J'en ai buté cinq !
Anahita saisit un torchon, essuie ses mains, puis fonce vers le tableau. Llewe est déjà là, un tournevis dans une main, un testeur électrique dans l'autre :
— Elles ont bouffé la moitié du jus, dit-il sans lever les yeux. Trop de fluctuations, si on n'éteint pas tout, le moteur de la machine à œufs va griller.
— On n'éteint pas tout, décide Anahita. On a trente Orcs-Juges affamés en zone sinistrée !
— Alors faut les vider à la main.
— À la main ?
— À la main.
Anahita regarde les bestioles gorgées d'électricité pulsant une lumière violette en grignotant les câbles. Puis elle regarde Llewe. Puis elle regarde Nine, qui caresse déjà son couteau, le regard braqué sur ses futures victimes :
— Les buter, c'est plus simple.
— Nine, tu fais ce que tu veux, mais tu me débarrasses de ces choses, fais-toi plaisir !
Nine plonge sur le tas de couteaux sortis de la plonge en panne. Anahita secoue la tête et retourne à sa forge.
Elle va jouer le porc-épique enragé, je fais comme dans l'infanterie...
— Simeon ! s'écrie Anahita en traversant la cuisine. Va chercher le bacon dans la réserve de secours, y en a marre de les entendre beugler !
— Y a une réserve de secours ?
— Ben oui, derrière la salle de restaurant, ces fous te siphonnent les neurones, ma parole !
Simeon disparaît dans l'arrière-boutique. De la salle de petit-déjeuner, on entend les Orcs-Juges taper du poing sur les tables en rythme, un martèlement sourd qui fait vibrer les verres.
Ils vont entamer leurs chansons paillardes, pitié !
Anahita souffle, essuie une mèche de cheveux collée à son front et sourit malgré tout :
— Raanee, ma vieille, t'as intérêt à bien profiter de ton congé... parce qu'à mon avis, demain, y'aura plus de personnel...
Elle attrape la boîte à œufs, en casse une douzaine sur la plancha d'un geste sûr, un dans chaque main, pour aller plus vite, puis retourne au combat.
La matinée va être longue. Très longue.
Au milieu du tumulte, assise dans le salon, La Cliente habituée des lieux sirote son café. Elle observe, sourire aux lèvres, ce petit manège enchanté. Elle observe la bataille contre les sangsues. Josh qui surgit de nulle part. Nine qui joue aux fléchettes avec ses couteaux. Llewe qui lutte avec la plonge. Simeon qui court partout. Anahita qui gère l'impossible. Elle savoure ce spectacle familier, vivant, terriblement humain...
Simeon débarque avec le bacon de la réserve de secours, triomphant. Anahita l'engueule parce qu'il a mis dix plombes.
— T'es parti aux chiottes, ou quoi ?
— Méheu !
La Cliente, attrape son sac, puis se lève. Sur le seuil, elle se retourne une dernière fois.
La Dream Team...
Elle passe les vantaux vitrés. Dehors, le Quartier du Chaos l'attend. Mais elle sait qu'elle reviendra. Pour le café. Pour eux. Pour ce désordre magnifique.

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