Je veux Ramon !
Il y a quelque temps, j’étais dans la dèche. Comme tous les Français, tu me diras, parce qu’il faut maintenir le peuple dans la misère pour le gouverner bien, c’est De Gaulle qui l’a dit ou son frère, je ne sais plus.
Mon boulot de consultant développeur était dans le coma. On ne me proposait que des postes dans des entreprises moribondes avec un salaire incertain : c’était bosser pour le roi de Prusse et espérer dans les promesses des politiques. Un PAC : piège à con.
Ma femme était barrée, parce qu’aucune femme ne reste avec un mec pauvre : les sentiments ne résistent pas longtemps au manque de fric pour acheter des trucs chez SHEIN. Et aussi peut-être, accessoirement, parce que j’avais couché avec sa sœur qui était bien plus gracieuse. Je ne saurais dire, bien que je penchasse pour la première solution ; les femmes sont fondamentalement vénales.
Il était urgent que je trouve un boulot, je commençais trop à sentir le gueux. En France, c’est un challenge, presque comme gagner au loto. Tous les recruteurs veulent la perle rare, celle qui n’existe pas dans la vraie vie.
Je m’en suis tapé des recrutements avec leurs questionnaires un tantinet intrusifs :
Genre : homme, femme, bi, trans, non genré, non déterminé, en recherche, ne souhaite pas répondre, autre.
Perso, j’ai compris que j’avais une queue depuis fort longtemps et que j’aimais m’en servir avec une meuf, pas que je m’en serve réellement avec une femme, soyons clair, en France, c’est puni par la loi. Toute copulation hétéro est devenu un viol manifeste, le Français en est donc réduit à s’astiquer ou à passer devant madame le juge pour finir par moisir en ‘zon et devenir la femme de Babouli. La justice française est une machine à changer les sexes. Bref.
Comment gérez-vous la colère : bah, je fracasse le connard, pas toi ?
Êtes-vous altruiste et aimez-vous travailler en équipe : je suis capitaliste libéral, je marche sur toi si ça me rapporte un truc. Je veux ta place, baiser ta femme et ta carte de crédit. Grouille !
Voilà le genre d’absurdité qui sont le reflet d’une époque décadente. Inutile d’avoir une personnalité dans ce monde politiquement correct, c’est un handicap, tu deviens « intouchable ».
Bref, on m’a beaucoup swipé à gauche, je ne rentre pas dans les cases. Société de merde !
Mais dans ma vie il faisait froid, et pas un Auvergnat ne m’a donné quatre bouts de bois. Ouallou ! Dans la France socialiste, il faut être immigré clandestin pour avoir des aides, pour les autres, circulez, y a rien à voir !
Des frérots m’ont proposé des boulots bien payés à la limite de la légalité, disons, très limite, disons… Je suis innocent madame le juge ! C’est pas moi ! J’ai rien fait !
Courir c’est bon quand on est jeune, un mec burné comme moi, ça mérite mieux.
Tandis que j’empruntais une caisse pour rendre service à un collègue (je suis serviable!), je passai en passant devant une banderole :
« Feu rouge recrute. Pas diplômé ? Pas de problème ! Une appétence pour la mécanique suffit ! Bon salaire (SMIC avec avantages sociaux + primes + lavage voiture gratuit les jours fériés. Une nouvelle vie vous attends !»
Tu penses si j’ai foncé ! Et me voilà en salopette bleue Schtroumpf à faire des vidanges et des plaquettes de frein avec Ousman qui crachait ses poumons d’avoir trop respiré d’amiante.
On piquait de la pièce dans la réserve pour arrondir le salaire famélique, parce que la prime de rendement… C’est pas possible, cousin ! Même ce con de Stakhanov n’y serait pas arrivé.
Ousman était philosophe : prends des femmes, Lorenzo, t’es bô, fais des gosses, un tous les ans, tu toucheras plein d’allocs, tu pourras passer la journée à gratter des TACOTAC.
— Bah pourquoi tu le fais pas ?
— J’ai fait… Mais les françaises… Elles me tapent ! Elles disent, c’est moi qui les fait, c’est moi qui prends l’argent ! Alors je viens ici et je vidange.
Et puis un jour, j’ai croisé madame Bidé, une coiffeuse gironde, vieille mais pomponnée. Elle savait mettre en valeur la marchandise. Tandis que je vidangeais sa Twingo, on causait, elle me racontait ses misères de commerçante qui trouve personne pour venir bosser dans son salon de luxe.
— Ne me parlez pas de la France ! Personne ne veut travailler dans ce pays de merde. Tous des assistés sociaux ! Il y en a même qui envoient des lettres de démotivation ! C’est à ne pas croire !
— C’est quoi comme boulot ? Ça paye bien ?
— Bah, je cherche des coiffeuses, des esthéticiennes…
— Je prends ! Je prends !
— Mais… C’est que… Je cherche une femme… C’est un travail pour une...
— Quoi ? Vous êtes sexiste ? C’est interdit en France !
— Non mais attendez… C’est pas possible…
— Je peux me trémousser façon tarlouze… Tu veux voir ? Regarde !
Et me voilà à chalouper du popotin sous le regard ébahi d’Ousman qui pensa que j’avais trop respiré du nettoyant Freins et que je perdais les boulons. La Bidé était morte de rire.
— Voyons ! Vous n’êtes pas coiffeur !
— Tu m’as bien regardé ? Mais j’apprends vite et avec moi, les mochetés vont pas s’ennuyer. Appelle-moi, Ramon ! Ramon est là !
— Non… Ce serait…. Non… Vraiment…
— Imagine… Regarde Ramon ! Pas de congé mat, d’arrêt maladie en rafales, de petit dernier malade, de burn-out, d’état dépressif, de TMS (mal au dos), de varices, de syndrome du canal carpien à cause du fer à brushing… Tu en as rêvé, Ramon l’a fait ! Ramon s’occupe des vilaines et toi tu gagnes du fric. Tada !
Bah, cousin, elle en a mouillé sa culotte la patronne, elle me dévorait des yeux, comme moi devant un loukoum tout chaud.
— Vous pouvez commencer quand ?
— De suite. C’est cadeau pour la journée. M’essayer c’est m’adopter.
Alors je me suis retrouvé en blouse rose, dans le salon chic de madame Bidé qui sentait la lavande, j’étais devenu mieux qu’une gonzesse : Ramon ! J’étais en joie, c’était l’ascension sociale, j’en ai poussé un cri de travelo qui découvre son trou du cul, une vieille en frisottis en laissa tomber son dentier.
On m’a collé à faire des manucures : j’ai commenté Biba et Closer avec des ménagères, des bourgeoises, des mémères.
Quoi ? Je suis pas du tout qualifié pour le boulot, c’est pas possible ?! Tu penses, si une femme peut faire un job, alors Lorenzo Ramon, le peut aussi et en mieux !
Surtout que les femmes adorent les tarlouzes : ça les rassure, ça les déculpabilise, ça les émoustille et le Ramon, c’est le top du top dans le genre, le spectacle garanti.
C’est simple, elles veulent toutes que Ramon s’occupe d’elles, même la vieille madame Latronche qui arrive, toute branlante.
— Madame Bidé, je veux Ramon…
— Il est occupé mais j’ai Louise qui est disponible, elle fera de son mieux...
— Je veux Ramon !
— Voilà, voilà, madame la Tronche, que t’y es belle aujourd’hui ! Une régalade pour les yeux. Ramon se languissait… Tu rajeunis madame Latronche !
— Mon bon Ramon, vous êtes un flatteur !
Avec Ramon, une femme se sent belle, intelligente, supérieure, alors qu’elle n’est rien de tout cela, c’est un miracle ! Elle devient une meilleure version d’elle-même : c’est l’effet Ramon. Ça devrait être remboursé sécu !
J’ai bien profité au salon de madame Bidé, surtout pendant les pauses ou je trombinais les coiffeuses. Hein ? C’est pas ce que tu crois ! C’est une danse que Ramon a inventé : je vais et je viens… C’est genre yoga pour le périnée tu vois. Rien de sexuel dans le truc ! D’ailleurs Ramon n’aime pas les femmes, madame le juge !
Mais toutes les bonnes choses ont une fin. J’en avais marre des bonus en produits de beauté et des soins d’onglerie gratuits. Je visais plus haut, j’ai de l’ambition.
Madame Bidé en a chialé quand je suis parti et les coiffeuses en ont fait une dépression. Madame Latronche est partie en EHPAD : « la vie ne vaut plus la peine d’être vécue ! »
Parce que j’ai trouvé un poste de cadre dirigeant chef exécutif à Prypiat. C’est du côté de Chernobyl. C’est super bien payé, plein de primes. Il paraît qu’il y a un peu de radiations, mais c’est très surfait la radioactivité.
Hein ? Si je m’y connais dans le nucléaire ? Tu m’as bien regardé, frérot ? J’ai acheté un Que sais-je. YALA !
Bzzzz !

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