Chapitre 39.2 : Samy "Laverie Amelot."

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J'emprunte le boulevard de l’océan, il ne peut pas mieux porter son nom. Sur mon vélo, je longe l’étendue de sable avant de devoir une fois de plus l’abandonner et retrouver un grand axe. Le chemin n’est pas trop long pour rallier La Rochelle et la circulation relativement fluide. Quand j'entre dans la ville, dix-huit heures sonnent au clocher de l’église. Dans un premier temps, j'hésite entre me balader dans les rues piétonnes, aller découvrir le port, repérer le bar où m’attend le meilleur ami de Vince ou filer vers le camping le plus proche pour trouver une place pour la nuit. En passant dans la rue Amelot, le choix s’impose : une laverie automatique. Mon sac de linge sale affiche complet, il serait temps de remettre un peu d’ordre dans mon baluchon. Je pousse la porte du lieu déserté, le damier jaune et blanc au plafond rend l’endroit chaleureux. Une plante verte agrémente l’espace, un petit clin d’œil du propriétaire pour les clients. Ainsi, ils ont le sentiment d’être un peu comme chez eux.

À la maison, le rituel veut que chacun notre tour, nous assurions la corvée de lessive avec notre mère. Rapidement, j'ai découvert le plaisir d’un moment de partage avec elle. J'ai appris les subtilités des températures à respecter et la quantité de produits à employer. Le plus sympa venait par la suite. En attendant que le monstre de fer renommé par Sarah gobe le linge et le régurgite, le temps était occupé en cuisine à la confection de cookies. Quand le « bip » annonçait la fin, nous courions vers le fond du jardin pour étendre les affaires et nous nous posions sur le banc pour déguster les gâteaux, tout chauds. L’hiver, l’étendage proche de la cheminée servait de paravent derrière lequel avec Sarah nous aimions jouer à un jeu vidéo de fantômes. En cette fin de journée, le fils que je suis reproduit les gestes précis enseignés par ma mère. Je plie chaque vêtement et le dépose dans la cuve. Je mets la poudre nécessaire, l’assouplissant et appuie sur le bouton de démarrage.

Alors, je réfléchis. Comment occuper mon temps ? La pâtisserie, cela ne sera pas possible. Je sors mon carnet pour dessiner mais j'aperçois de l’autre côté de la rue, une activité intéressante.

Je consulte rapidement mon portable, regarde à nouveau l’écran de la machine. Une heure de lessive pour une heure et demie de film. Cela pourrait s’accorder, mais le linge ne va pas aller seul de la machine à laver au sèche-linge. En vérifiant une nouvelle fois, les horaires, je réalise qu’une deuxième séance est possible à vingt et une heures. Cela me laissera assez de temps pour aller jusqu’au bar. Je traverse la rue pour me rendre à l’accueil du Carré Amelot et me renseigne pour acheter une place. Le synopsis du film m'a tout de suite tapé dans l’œil. Il vient en écho à ma propre aventure. Les mouchoirs jaunes du bonheur - Comédie dramatique de Yōji Yamada - Japon – 1977. Il est en version originale sous-titrée. Cela ne m’effraie pas, bien trop curieux, je n’hésite pas un instant. Le sésame en mains, je me mets en quête d’une boulangerie pour déguster un cookie.

Pour patienter, je consulte mes messages, une notification de Vince apparaît :

« Hello, bien arrivé à La Rochelle ? Mon meilleur ami t'attend à la Guignette, il termine son service le mercredi à vingt heures. J’ai vu avec lui, tu pourras passer la nuit chez ses parents, ils ont une chambre d’ami disponible. Ils tiennent une maison d’hôte. Si jamais vous vous loupez, je t’envoie une photo de la maison, l’adresse et son numéro de portable ».

Je réponds sans attendre :

« Je ne voudrais pas déranger »

« T’occupe, quand il a su ce que c’était grâce à toi que je le rappelais enfin, il a insisté »

« Ok, je finis ma lessive. Oui pas fantasmant tout ça, mais il faut bien. Je viens de voir que je suis à cinq minutes du bar, ça devrait le faire ».

« Cool, je lui envoie un message pour le prévenir ».

L’essorage terminé, je range mes vêtements. J'ai découvert un tuto avant de partir d’une certaine Marie Kondo. Le petit bout femme expliquait sa technique : gain de place garanti. Enfant, elle devait être aussi une championne d’origami. À mon tour, avec un peu d’entraînement je suis devenu un expert. Cette méthode m'a ainsi permis de prendre un maximum de choses. Concentré sur mon pliage, je ne vois pas la dame entrer. La nonagénaire, appuyée sur sa canne, me regarde avec intérêt. Je dépose la pile de pantalons, de shorts et T-shirt dans mon sac. Une petite voix me demande :

  • Pardon, jeune homme, pourriez-vous me rendre un service ?

Aussitôt je réponds, surpris de ne plus être seul dans cette laverie automatique :

  • Avec plaisir, que puis-je faire ?
  • M’aider à remplir ma panière. Mon petit-fils devait venir, mais il a eu un contretemps, il va être papa.

Je récupère les vêtements encore tout chauds et les dépose bien rangés dans la corbeille.

  • Dites, est-ce que vous seriez d’accord pour les plier comme vous venez de le faire pour les vôtres ? Mon grand se contenterait de les jeter en boule. Je vous ai regardé et vous m’avez impressionné.

Je m’exécute sans hésiter. Tout en m’appliquant, je poursuis la conversation avec mon aînée. Avec ses lunettes rondes et son chignon, elle ressemble à mon institutrice de CM2, une collègue de ma mère. Depuis, elle est à la retraite, mais continue à donner de son temps à la bibliothèque en tant que bénévole. Camille, très bavarde, raconte sa vie et avoue que c’est pour elle une façon d’occuper le temps. J'apprends qu’elle va être arrière-grand-mère pour la cinquième fois. De fil en aiguille, je lui parle de mon aventure, elle m’écoute avec la même attention. La balle de linge dans les mains, je l’accompagne jusqu’au coin de la rue. Elle vit seule au rez-de-chaussée d’une maison bourgeoise et loue l’étage à un jeune couple d’étudiants en médecine.

  • Merci jeune homme d’autant de gentillesse. Puis-je vous offrir un thé ? me propose-t-elle.
  • Ce serait avec grand plaisir, mais je suis attendu.
  • Je comprends, dit-elle avec un léger regret dans la voix.
  • Vous voudriez que je reste un moment ?
  • Un peu de compagnie serait bien agréable. La télé est bien moins bavarde que vous pourriez l’être.

À cette dernière remarque, je souris et ajoute :

  • Et vos enfants ne viennent pas vous voir ?
  • S’ils habitaient moins loin ce serait plus simple, dit-elle avec une pointe d’amertume non dissimulée.
  • Et vous, vous ne pourriez pas aller leur rendre visite ?
  • À mon âge, on est moins téméraire.
  • Mais vous m’avez parlé de votre petit-fils qui devait venir, celui qui va être papa. Il ne doit pas habiter si loin.
  • Une vingtaine de kilomètres.
  • Alors vous aurez le bonheur de voir votre arrière petit enfant.
  • Oui, lâche-t-elle avant de changer de sujet.

Nous continuons d’échanger autour d’un thé, le temps file. J' hésite à couper la parole à la vieille dame, je ne veux pas paraître grossier. La sonnerie du téléphone vient me sauver. Camille décroche et un sourire étire ses lèvres, une larme s’échappe.

  • Samy, mon arrière-petite-fille, est née, il y a une heure. Elle s’appelle Camilla.

Je me sens soulagé, la mélancolie perçue jusque-là s’évapore. Elle a attendu que son petit-fils annonce la bonne nouvelle et à nouveau son regard pétille. En lui promettant de venir la chercher le lendemain, je vois son visage s’apaiser. Au tour de la sonnette de la porte de retentir, elle se lève et découvre sa locataire dans l’embrasure.

  • Sophia, que me vaut cette visite ?
  • Alexandre m’a prévenu que votre machine à laver était en panne. Je venais voir si vous aviez besoin d’aide.
  • Comme c’est gentil. Ce charmant jeune homme m’a aidée à porter ma panière jusqu’ici. Pour les jours suivants, cela devrait aller. Le réparateur vient la semaine prochaine.
  • N’hésitez pas, vous savez que nous sommes là.
  • Oui mon enfant, je ne manquerai pas de vous solliciter si nécessaire. En attendant, je t’offre un peu de thé.

Je profite de l’arrivée de la voisine, pour saluer Camille avant de partir.

  • Samy, attendez. Permettez-moi de vous inviter à manger demain midi pour vous remercier.

Pris au dépourvu, j'attends avant de répondre.

  • Sophia et Alexandre vous êtes aussi invités. Je préparerai les lasagnes que votre amoureux aime tant et un tiramisu, propose la vieille dame avec enthousiasme.
  • Nous n’avons pas cours demain après-midi, ce sera avec plaisir. J’en connais un qui ne sera pas contre un vrai repas. En ce moment, c’est un peu la course, nous ne prenons plus le temps de concocter des petits plats.

Camille se retourne et plonge son regard dans le mien tout en espérant que j'accepte son invitation.

  • Je me joindrais à vous, je ne vais pas rater un bon repas.
  • Merci, me dit-elle soulagée.
  • En attendant, je dois filer. Camille, vous pouvez me tutoyer s’il vous plaît, proposé-je en saisissant mon sac posé dans l’entrée.
  • Seulement si en retour tu en fais autant.
  • C’est OK pour moi.
  • Pourras-tu me rendre encore un service ? ajoute-t-elle avant que je ne disparaisse.
  • Bien-sûr.
  • Pourras-tu m’accompagner pour faire les courses, le panier sera trop lourd ?
  • À quelle heure souhaites-tu que je vienne ?
  • Rejoins moi sur la place du marché vers dix heures.
  • Je serai là, voici mon numéro au cas où tu aurais besoin de quoi que ce soit.
  • Merci du fond du cœur mon enfant, dit-elle en me serrant la main.

Je saisis mon vélo et remonte la rue en direction de l’adresse de la Guignette. Il ne me reste pas beaucoup de temps pour voir le meilleur ami de Vince. Il finit son service à vingt heures, mon espoir est qu’il m’attende.

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