Chapitre 32 : Victor "Le dormeur éveillé."

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Pourquoi a-t-il choisi ce poème ? Comment pourrait-il savoir pour le Dormeur du Val de Rimbaud ? Ce texte est gravé dans mon histoire à jamais. Il coule dans mes veines, je l’ai récité tant de fois. Je l’ai redécouvert au lycée en seconde. Mon professeur de français, Mr Pierre, me fascinait et il avait l’art de transmettre. Chaque poésie dans sa bouche devenait une expérience. Il captivait la classe, savait nous garder attentifs. Chacun avait une place, il n’abandonnait personne sur le chemin. Comme j’ai regretté quand il fut muté l’année d’après. Il était à peine plus vieux que nous et pourtant il avait l’art d’enseigner que d’autres n'acquièrent jamais même avec des années d’expérience. Ceux qui lui ont succédé ne comprenaient rien. Ils étaient ennuyeux à mourir, et l’amoureux des lettres que j’étais, cherchait son bonheur en écumant les travées des bibliothèques en quête de pépites.

– Eh Victor, tu es toujours parmi nous ? m’interroge Sophie.

– Hein oui, pardon. Ce poème me rappelle tant de choses.

– Au sourire que tu fais, je serais curieuse de savoir qui t’a fait autant d’effet.

– NON, m’écrié-je. C’est à mon prof de seconde que je songeais, il était formidable.

– Oh ! Comment ? Sexy ? Tu sais, un prof ça peut être sympa. Vous vous souvenez de celui de droit constitutionnel en première année ? les filles et les garçons fantasmaient sur son …

– Commence pas Sophie, tu sais bien que ce n’est pas possible. Arrête, le sermonne Arthur.

– Rabat-joie, avoue qu’il ne te laissait pas indifférent.

– C’est bon, on peut passer à autre chose. Victor, tu nous récites la deuxième strophe avant de te lancer.

– Dis donc, tu n’as pas choisi la plus simple, bien vu.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

– Vous me laissez combien de temps ?

– Cinq minutes.

– Tu plaisantes Arthur, c’est trop court.

– Allez, six, si tu veux. Et tu gardes le mot "bouche" en plus.

– Bon ok. À une condition.

Je vois dans son regard, un air de défi qui me plait. Avec Arthur, nous sommes faits du même bois. Le risque nous attire, les défis nous transcendent. Enfin là, je suis dans la merde. Comment vais-je retomber sur mes pieds ? Je n’ai pas réfléchi à ce que je vais lui demander en retour. Je voulais juste gagner du temps. Il veut me tester. Non, il n’est pas du genre à se moquer du monde. J’aurais bien une idée, mais l’abandonne aussitôt. Je ne veux pas jouer à ce jeu-là. Il a quelque chose de différent. Pourquoi me fait-il autant d’effet ? Je pourrais tomber dans ses bras d'un battement de cils. À côté de ça, je ne veux pas d'une relation qui nous mènerait dans une impasse. Je viens de découvrir un ami, un mec sur qui je peux compter. Je ne peux m'expliquer pourquoi. Je serais prêt à lui donner tout, s'il me le demandait. Enfin là, juste maintenant quelle condition pourrais-je lui imposer ? Aucune idée ne me vient, peut-être que d’ici la fin de la nuit, il aura oublié.

Le nez dans le morceau de nappe sur lequel j'écris les premières lettres, les idées fusent, s'emmêlent, confuses. Puis, tout devient clair et précis. L'insouciance de nos jeunes années, celles auxquelles on s'accroche pour ne pas redouter le monde adulte qui nous attire et nous effraie. Je me demande parfois si ce n'est pas de cette étape dont j'ai privé mes parents en venant trop rapidement au monde. Si quelque part, je n'ai pas été l'erreur de leur vie. À cette pensée, mes mains se mettent à trembler. Putain, je suis con d'espérer qu'un jour ils m'aimeront tout autant que j'en rêve dans mes cauchemars. Mamie a toujours essayé de m'assurer que je n'y étais pour rien. Qu'ils étaient comme ça, que je devais me contenter du peu qu'ils parsemaient. J'attends toujours ce coup de fil où j'entendrais un pardon pour seule et unique marque d'affection. Sans m'en rendre compte, deux mains se sont posées sur mon épaule. Et une voix chaude commence à lire :

Un désir, une envie de ta bouche, vers nus

Mes lèvres déversent tous mes maux et mes bleus

Agité, je me sens si vide, sous la mue.

Perdu, je me cherche dans ce corps où il pleut.

Entendre mes mots sortir de la bouche d'un autre me touche. Les intonations, le débit, et même les silences ont donné plus de force à cette strophe que je n'en espérais. Je lève mes yeux et plonge dans les siens.

- Comme je te comprends, murmure Arthur.

La chaleur de son souffle et son parfum m'enveloppent et me réconfortent. Je voudrais lui répondre. Les mots restent coincés dans ma gorge. Je me contente de hocher la tête.

- Service terminé, le Pym's nous attend, chantonne Marcel en attrapant Arthur par le bras. La première tournée sera pour moi.

Nous voilà partis dans les rues de Tours, joyeuse équipe déambulant sur les trottoirs abandonnés. Nous nous installons à l’arrêt de tram, il est bientôt minuit, juste à temps pour prendre le dernier. Après sept minutes de trajet, nous nous retrouvons devant un bâtiment où seules l'enseigne et l'affluence à cette heure permet de visualiser une boîte de nuit. Avant d’emprunter les escaliers qui mènent vers l’entrée en contrebas de l’enceinte, Sophie me retient et dit :

- Allez-y, on vous rejoint.

Le reste du groupe suit le flot de jeunes adultes qui se retrouve pour une soirée nostalgique des années 80.

- Victor, tu veux une cigarette ? me demande Sophie.

- Non. ça ira, reponds-je poliment.

- Il me semblait que tu ne fumais pas, je voulais juste trouver une excuse. Arthur a horreur que je fume. Dans ces cas-là, il me laisse planter. Ce soir, ça m'arrange.

- Je ne comprends pas. Où tu veux en venir ?

- Juste que tu es son type de mec, et que j'ai bien vu qu'il ne te lâchait pas du regard.

De quoi, elle se mêle, songé-je mais je me ravise de le dire à voix haute et me contente de répondre :

- Ah.

Magnifique Victor, tu es prêt pour l'interprétation du siècle, un Oscar t'attend pour le meilleur second rôle de l'année.

- Tu vois, il sort d'une histoire compliquée. Enfin, pas sûr qu'elle soit finie. Je ne sais pas trop, il évite le sujet.

Pourquoi me dit-elle tout ça ? C'est son problème. Parfois les amis, il ferait mieux de garder leur place et se contenter d'être une épaule où l'on vient sécher nos larmes. Je me demande si elle n'aurait pas envie de plus parfois à sa façon de le couver.

- Oh laisse tomber, ce n’est pas mes affaires. Après tout, peut-être que tu pourrais être le mec qu'il lui faut.

Oh la la, elle m'embrouille la tête. Je n'ai pas besoin de ça. Je suis capable de me foutre dans les emmerdes tout seul. Pour le coup, la seule chose dont j'ai envie pour l'instant c'est de me défouler sur la piste. Faire le vide, ne penser à rien.

- Allons les rejoindre, ils vont croire que je t'ai kidnappé, me dit-elle en éclatant de rire.

Les lumières sont vives, le son m’arrache les oreilles, la foule s'agite sur la piste, le DJ assure derrière ses platines et les barmen jouent des shakers avec dextérité. Happé par l'ambiance qui monte telle une déferlante prête à s'abattre sur les âmes d'un bateau sans capitaine, je tente de m'accrocher au bras de Sophie. Elle se fraie un passage, une vraie sirène dans l'eau. Derrière elle, je ressemble à une baleine prête à m'échouer sur une plage abandonnée. Un léger mal de tête s'ajoute, les premiers effets de l'alcool qui semble me rappeler que mon seuil de flottaison est déjà atteint. Boire un verre de plus m'entraînerait dans des abysses dont je me suis extrait depuis que j'ai quitté la folie des soirées parisiennes. Je me connais, je ne pourrais plus rien contrôler et cela m'a joué plus d'un tour par le passé.

- Tu veux boire quoi ? me demande Marcel qui sort une liasse de billets de sa poche.

- Un diabolo citron.

- Tu plaisantes ce soir j’utilise mes pourboires pour les amis de mes amis. Soyons fous.

Avant qu'il n’ait le temps d'ajouter quoi que ce soit, ou qu'il me propose un truc plus fort, je sens une main attraper la mienne.

- Suis-moi, tu m'as dit que tu assurais sur la piste. Elle est à toi, me crie Arthur.

- À moi et au cent autres qui se trémoussent, essayé-je d'ajouter avant que ma voix ne se perde dans le brouhaha entonné par la chorale von Michael Jackson.

Porté par l'ambiance, je me sens bien. Le vide s'installe dans ma tête libérant la chape de plomb et la future migraine. Arthur est dans mon dos, il semble au sommet de son art. Le reste du groupe nous a rejoint dans notre chorégraphie endiablée. J'ai atterri à Tours, il y a quelques heures et chaque pas que je pose est une découverte de plus. Je ne sais pas comment finira cette soirée, si mes pulsions l'emporteront, si j'aurais envie ou les idées claires pour dire non. J'ai compris depuis que je suis parti que ce que je cherchais je le trouverais peut-être ici et cette nuit. Les heures s'égrènent, les corps se rapprochent, les mains se frôlent. J'essaie de garder le contrôle de la situation jusqu'à ce que des lèvres frôlent ma joue.

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