Sans issue

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   L’homme, aussitôt, se hisse sans effort dans ma barque, le bas du corps trempé de vase et d'eau, et me fait signe de me calmer tout en murmurant des paroles rassurantes. En voyant que son attitude ne fait qu’empirer les choses, il s'assoit face à moi, arrête de bouger et regarde ailleurs en attendant que je me calme et finit par me dire :

   — Je vous jure que je ne vous ferai aucun mal. J'ai exactement besoin d'un moyen de transport comme celui-là. Où est-ce que vous allez ?

   Je le regarde avec des yeux ronds. Cet homme est complètement fou ! Il croit pouvoir décider de sa destination sur une barque pareille au milieu d'un fleuve ? J'ai soudain honte de mes pensées. Je suis aussi folle que lui, à m'être jetée dans cette aventure. Je me dis : il se croit dans un taxi, et toi, dans un conte de fée. Après tout, tu viens de quitter une île magique, qui n’apparaît que les jours de déluge, afin de conquérir d'autres terres sur un bateau de pirate !

   — Ecoutez... commençai-je.

   — Quelle plante règne par ici ? demande-t-il tout à coup avec un sourire bizarre.
   J'ose enfin croiser son regard pendant le long silence qui suit sa question. Ses yeux me semblent un peu égarés, mais donnent à son expression un air affable. Des yeux couleurs de vase, dont il semble être tout droit sorti.

   — La violette ! dis-je.

   Après tout, mon jardin en est rempli, c’est aussi mon prénom, et je suis la reine d’une île magique. En quelque sorte, la Violette règne.

   L'étranger s'exclame :

   — Violette ! Où est-elle ?

   Je ne comprends plus.

   — C'est moi, dis-je.

   Là, l'homme reste immobile quelques instants, avant d'incliner la tête en posant la main sur son coeur, comme pour me montrer un profond respect. Je suis devenue une reine à ses yeux aussi. A-t-il compris mon humour cryptique ? Il relève la tête, les yeux plein d'espoir.

   — La Grande Violette, quelle chance ! Je suis Potiron, toute la branche des cucurbitacées a été démantelée... ils sont à ma recherche. Emmenez-moi à la serre la plus proche, ou n'importe où vous aurez encore besoin de moi. Ils ont tué Doubeurre... et je ne sais pas ce que sont devenus les autres. Je ferai n'importe quoi pour être encore utile à la Chlorophylle.

   A mon tour, je reste immobile. Finalement, ce fou peut tout à fait être dangereux... Pour l'instant, il faut fuir, avec ou sans lui : je n'ai pas envie de rencontrer ses poursuivants, s'il en a vraiment. Je préférerais affronter le cours du fleuve pendant quelques méandres encore, plutôt que de me retrouver mêlée à un affrontement potentiellement mortel, selon ses dires. La barque a prouvé sa résistance. Je fais plus confiance au fleuve qu'aux hommes.

   — C'est d'accord, dis-je enfin. Comment puis-je vous aider ? Je me suis perdue.

   — La Grande Violette, perdue ? demande-t-il, étonné, avant de se mettre à rire. J'imagine que ça peut arriver aux meilleurs d'entre nous... vous êtes plus jeune que je ne le pensais, ajoute-t-il en me toisant. Et puis, si je peux me permettre de vous le demander... où comptiez-vous aller comme ça ?

   — Allons-y ! dis-je, impatiente de partir de cet endroit, et sans réponse cohérente à lui donner. Je n'ai pas envie que ces bavardages nous coûtent un temps précieux s'il est réellement poursuivi.
   — Vous avez raison, répond-il en jetant des regards envers la berge. Eloignons-nous d'ici. Suivons le cours du fleuve, nous trouverons un moyen d'accoster à un endroit moins visible.
Je suis d’abord plutôt rassurée d'être accompagnée d'un homme plus fort et, visiblement, plus expérimenté à la navigation en barque que moi, puisqu'il nous fait rejoindre le courant en deux coups de rames. Cependant, j’ai beau retourner ses paroles dans ma tête, elles n’ont pas le moindre sens : il dit s'appeler Potiron ; un de ses proches, supposément nommé Doubeurre, serait mort, il serait poursuivi, je ne sais par qui ni pourquoi, et souhaiterait continuer à aider la Chlorophylle, quoique cela puisse vouloir signifier ? Je commence à me dire que tous ces noms étranges et cette situation ressemblent à la parodie d'une organisation secrète. Je n’ai pas envie de juger Potiron trop vite. On me prend aussi pour quelqu’un de fou, pour un simple voyage sur une flaque, après tout.

   Je le laisse conduire la barque. Il faut dire qu’il est doué pour gérer le courant et éviter les troncs d’arbres déchiquetés qui dérivent. J’admire les formes cotonneuses de la boue dans les ridules contraires du fleuve, comme les nuages de lait qui se forment dans mon thé noir tous les matins. Tout à coup, la barque sautille : Potiron se penche vers la rive, les yeux grands ouverts.

   — Là, un drapeau de la Chlorophylle, attaché à l’arbre à trois fourches !

   Je plisse les yeux. Je ne vois qu’un bout de tissu déchiré auquel est attaché un bidon en plastique, pendu à une des branches. Bref, un résultat banal de l’inondation.

   Potiron rame comme un fou pour se rapprocher de ces déchets et, contre toute attente, parvient à nous faire accoster sur une berge relativement sèche. Je descends de la barque avec soulagement, attrape mes bocaux de cornouille et suis Potiron qui regarde partout autour de lui. Il soulève une pierre, fait le tour d’un arbre gravé de toutes parts, examine une trace de boue, en s’écriant à chaque fois : « la Chlorophylle ! ». Je m’inquiète de plus en plus, avec raison : trois flèches viennent se planter sur le sol devant moi, à quelques dizaines de centimètres de mes pieds. Je m’arrête, pendant que Potiron déclame :

   — Je suis l’agent Potiron, membre de la branche des cucurbitacées. Et voici la grande Violette. Doubeurre a été tué. Le mot de passe par ici devrait être… « bidon en bois de cerf » ?

   Tout à coup, trois hommes ficelés de lierre sortent des broussailles et nous prennent par l’épaule, sans daigner répondre. Ils nous guident à travers les bois, jusqu’à une clairière magnifique dans laquelle est construite une serre en verre, à l’ancienne, aux vitres couvertes de buée. Les trois hommes nous poussent à l’intérieur, Potiron et moi.

   Alors je me dis : dans ces moments-là, tu prends ton compagnon d’aventure par l’épaule, tu avances, tu suis le tapis jusqu’à ton destin, et tu reçois d’un personnage sacré la quête de ton existence pour sauver le monde, ou alors tu t’enfuis parce que tu es la victime séquestrée au début du polar glauque, et non le héros de l’épopée mythique. Mais tu restes courageuse, tu regardes les plantes exotiques autour de toi, tu ignores les papillons de toutes les couleurs et tu avances vers ce qui ressemble à un trône sur lequel siège une vieille dame à l’air très distingué. C’est peut-être parce qu’elle boit du thé dans une tasse en porcelaine fleurie.

   — Potiron, branche des cucurbitacées. Doubeurre est mort, et voici la Grande Violette.

   La dame lève un sourcil étonné et pose sa tasse en porcelaine dans sa soucoupe. Les papillons se posent tous autour d’elle et ferment leurs ailes d’un air menaçant. Plus de couleur, juste des yeux bruns fixés sur nous.

   — La Grande Violette ? C’est moi, dit-elle en brandissant un document tout à fait officiel : tout en bas est apposé un tampon rouge !

   Potiron se tourne vers moi, horrifié.

   — Expliquez-vous, jeune fille.

   Alors, en toute logique, je leur explique :

   — Quand le voisin laisse une barque devant chez toi et que des grosses flaques te permettent de rejoindre le fleuve, tu prends la barque. Et quand le courant du fleuve devient dangereux, tu cherches à rejoindre la berge. Quand quelqu’un qui déclare s’appeller Potiron dit être poursuivi par des personnes prêtes à tuer quelqu’un monte dans votre barque, vous ne dites rien, et quand on te tire des flèches dessus, tu acceptes d’être mené à peu près n’importe où. Surtout que c’est joli, ici.

   La Grande Violette hausse l’autre sourcil. Sa tasse tremble sur la soucoupe.

   — Mademoiselle, que savez-vous de la Chlorophylle ?

   — Elle ne sait rien d’important, Madame, répond Potiron. Elle ne connaît que mon nom, le vôtre, et je doute qu’elle soit capable de reconnaître nos signaux.

   La Grande Violette soupire et pose sa tasse au milieu des papillons qui se précipitent pour y boire.

   — Ecoutez, Potiron. Prenez notre tracteur, cette maudite barque et ramenez cette jeune fille chez elle, les yeux bandés. Il ne faut surtout pas qu’elle puisse revenir ici par elle-même. Ne répondez à aucune de ses questions. Ensuite, revenez me parler de Doubeurre et de ce que vous avez découvert.

   — Entendu.

   Après, je ne peux pas vraiment dire ce qu’il s’est passé. On m’a rempli les oreilles de cire d’abeille 100 % bio après m’avoir dit pardon mille fois et m’avoir suppliée de ne pas porter plainte, puis on m’a bandé les yeux avec du coton non blanchi et je me suis retrouvée devant le portail à moitié inondé de chez moi. J’ai cherché la barque des yeux, puis, quand je l’ai vue perchée sur le toit des voisins, j’ai préféré rentrer en sifflotant. Au moins, la barque est réelle ; les flaques géantes de mon jardin aussi. Le reste, Potiron et Chlorophylle, je les ai peut-être imaginés.

   L'eau s'est retirée. En ramassant les violettes, ce matin, j'ai entendu la terre boire bruyamment. Je la comprends, ça doit être bon, de l'eau infusée de pâquerettes et de pissenlits. J'aime bien ramasser les violettes. On doit pincer légèrement la fleur, tirer, pour couper la tige au plus ras, la déposer dans le panier. Il faut en prendre la moitié, pour laisser les abeilles en profiter. Chercher plus loin, s'accroupir, recommencer en pinçant légèrement la fleur, en tirant, pour couper la tige au plus ras, en la déposant dans le panier. C'est quand on s'accroupit près du sol détrempé par les dernières inondations qu'on entend la terre boire.

   Maintenant que j'écris, je ne peux m'empêcher de penser qu'elle était peut-être en train de s'étouffer, ou de reprendre douloureusement son souffle après avoir été en apnée pendant des jours. Comme je marchais sous les rayons du soleil tamisés par les branches des arbres, que l'odeur des fleurs sauvages et de mon panier de violettes embaumait mon chemin, et que les oiseaux chantaient pour moi, je ne pus qu'apprécier le bruit de gargouillis que faisait la terre qui émergeait de l'eau après des semaines à laisser ses pâquerettes se noyer. J'ai peut-être admiré le bruit d'une mourante. Ces gargouillis, ce sont peut-être les mousses, les herbes, les pissenlits qui les poussaient, leurs racines qui les provoquaient, en tentant de s'enfuir. Tout à coup, ma promenade agréable de l'après-midi se transformait, à la faveur de la nuit, en menace de mort. Je relève la tête.

   Sur le portail flotte un horrible ruban en plastique portant les inscriptions : Compagnie du pétrole ambulant. Je cherche la barque des yeux, mais le voisin est parti avec. Sans issue.

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