Plus tard, à peine plus tard
Le garçonnet hurla, puis sortit en trombe sous les trombes d'eau. Là, sous ses yeux, à l'instant, sa mère avait disparu. Son sourire s'était évanoui derrière un rideau de pluie, ne laissant plus qu'un sac à main au sol. Son éternel sac rouge, toujours bien rangé, qui débordait désormais d'eau. Son contenu s'étalait par terre, comme autant de petites particules de ce qu'était sa vie. Un rouge à lèvre, un flacon de parfum, des clefs, une existence éparpillée à même le trottoir. Sous le choc, l'enfant ramassa les affaires une à une. Que pouvait-il faire d'autre ? Rien. Appeler sa mère ne changeait rien. Demander de l'aide aux badauds, rien. Le boulanger, rien. Dans sa tête, rien. Rien. Rien... Juste le vide laissé par l'absence soudaine de sa figure maternelle.
Un passant l'abrita sous son parapluie. Sans s'en apercevoir, Charly grelottait dans ses habits trempés. Toujours abasourdi, il leva des yeux embués de larmes et posa enfin la question qui lui brûlait les lèvres:
"Maman... Où est Maman...?"
Il s'autorisa enfin à fondre en larmes. Son esprit enfantin ne comprenait pas l'action qui venait de se dérouler. Un esprit d'adulte ne le comprenait pas non plus. Derrière son comptoir, Richard, le boulanger, n'avait pas bougé d'un pouce. Il avait vu la même scène surréaliste. La main crispée sur un sachet de viennoiserie, le cerveau en ébulition, il tentait de s'expliquer l'inexplicable. Cette femme n'avait pas trébuché ou glissé, sinon elle se serait relevée. Mais surtout, elle était tombée verticalement, comme prise dans un ascenceur imaginaire. Il entendait les pleurs, toujours plus intenses, du petit Charles. De ce tout petit qui avait vu la même chose que lui. Son cerveau était en boucle sur les cinq dernières minutes. Sur cette foutue disparition improbable. Il tendit l'oreille :
"Mais voyons mon grand, personne ne disparaît comme ça. Ta maman te fait sûrement une blague, on va la retrouver, d'accord ?
- Non ! Ma maman elle dit que les blagues c'est rigolo. C'est pas rigolo. Maman elle est partie sans moi..."
Nouvelle crise de larmes. Richard décida de sortir, prenant son courage à deux mains :
"Je l'ai vu, le p'tit dit vrai.
- Richard, tu nous fais quoi là ? Tu veux encourager les délires d'un gosse ?
- Si c'était qu'ça. J'étais avec lui quand ça s'est produit et..., il couvrit les oreilles de l'enfant, je suis sûr qu'il délire pas. Je ne sais pas où est cette femme, mais je suis prêt à offrir ma boulangerie si vous la retrouvez.
- Donne-la immédiatement dans ce cas.
- Trouve-la immédiatement dans ce cas.
- Très drôle. Et elle s'appelle comment ta dame en détresse ?"
Richard se tourna vers le sac laissé ouvert. Il commença à farfouiller à l'intérieur, Charly collé à ses talons. Après tout, ce grand barbu était le seul à le croire, donc aux yeux de cet enfant, il relevait d'un héros. Et les héros, ça enquête et ça sauve des gens, comme sa maman :
" Dis mon grand, elle s'appelle comment ta maman ?
- Bah Maman."
L'innocence de cette réponse mit un peu d'ordre dans l'esprit du héros d'un jour. Malheureusement, le désordre n'est jamais loin.
"Bah pourquoi tu lui demandes Richard ? C'est trop dur de lire une pièce d'identité ?
- Quand le portefeuille est introuvable, oui. Mais vas-y Sherlock, montre-moi que je suis qu'un empoté. Dis-moi le nom de cette femme.
- Clémence Disaya.
- Comment tu sais ça !? demanda Richard en se redressant soudainement.
- Parce que je reconnais son fils. Tu sais, elle traîne souvent dans la rue, si tu vois ce que je veux dire. Pour avoir testé ses services, elle vaut le dét-"
La fin de sa phrase se heurta à son rictus déformé. Là, devant un enfant sans sa mère, il avait osé rabaissé cette dernière. Le boulanger, fort de ses vingt années d'expérience, ne put s'empêcher de lui décocher une droite. Tant pis pour le message qu'il renvoyait à Charles, dont les yeux écarquillés tentaient de sortir de leurs orbites.
Ce tout petit n'avait jamais connu la violence dans son monde d'images enfantines, ni vu du sang jaillir d'une bouche vociférante. Son univers pastel était désormais souillé d'éclats de sang. Il perdit son innocence, noyée dans un flot de violence et d'injures. Lorsqu'on lui intima de se réfugier dans la boulangerie, il s'exécuta en un rien de temps, apeuré à l'idée de subir lui aussi un courroux dévastateur. Seul, enfermé dans un établissement aux teintes jaunâtres, il se recroquevilla à-même le sol. Les héros, ça n'existe pas, ça ne sauve personne et ça blesse les autres. Les héros ça hurle, ça frappe, ça terrifie. Ces pensées tournaient en boucle dans l'esprit de l'enfant. Terrorisé, il serra dans ses mains le seul objet qu'il avait subtilisé du sac de sa mère, pendant que les adultes se battaient. Là, dans ses paumes, un seul souvenir, fragile refuge dans ce monde infâme.
Un rouge à lèvre.
Teinte rouge sang.

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