Chapitre XXI (1/2)

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Notre escale dura une dizaine de jours. Puis il fallut de nouveau démonter la scène du théâtre et tous ses accessoires, les rapatrier à bord en faisant une chaîne humaine depuis le quai jusqu’aux cales, organiser l’avitaillement en fruits et en légumes frais (mais sans le moindre morceau de viande, à mon grand regret, les Lointains ne mangeant jamais aucune protéine qui ne soit issue de la mer ou des rivières). L’imminence de l’appareillage donnait à toute la troupe une effervescence joyeuse, on s’interpellait de bâbord en tribord, on vérifiait les voiles et les écoutes, on rangeait les costumes de scène… Tandis que Rutila et Salmus, côte à côte sur le gaillard d’arrière, supervisaient les opérations tout en discutant à voix basse.

La veille de notre départ, mes petits élèves ne tenaient pas en place, excités comme un banc de thons devant un nuage de sardines. Je renonçai à leur faire vraiment cours et entrepris de proposer un petit jeu collectif : je les bombardai de questions sur leur leçon d’Histoire de la veille, et à chaque bonne réponse, ils pouvaient faire le tour de la sainte-barbe en trottinant. Tandis qu’en cas d’erreur, ils étaient éliminés et devaient attendre la suite en silence : une vraie torture, pour des jeunes Lointains... Cette activité eut un succès inespéré, les élèves couraient dans la pièce à m’en donner le tournis en criant à tue-tête des dates plus ou moins fantaisistes. Jusqu’à ce qu’un tibia ne rencontre brutalement le coin de la table basse, au centre de la sainte-barbe.

C’était Anthozoa, une adorable filoute aux yeux immenses et aux genoux toujours écorchés par les courses sans fin qu’elle faisait dans le bateau en compagnie de ses frères. Elle avait tout d’une chipie et rien d’une chiffe-molle, aussi, lorsque je l’entendis hurler à pleins poumons, sus-je qu’elle s’était réellement blessée. J’envoyai un élève chercher Alexandrius, à qui je confiai immédiatement le reste de la classe, puis je saisis Anthozoa dans mes bras et la portai illico jusqu’au cabinet médical de Milos.

Il était bien là, discutant tranquillement avec Muraena, la porte ouverte indiquant qu’il était disponible pour qui avait besoin de lui. Il allongea doucement la petite fille sur sa table d’examen, prit le temps de la rassurer et de la couvrir d’un châle, et nous pria gentiment de sortir. Je suivis donc Muraena jusqu’au dortoir de l’infirmerie où elle avait ses quartiers, de l’autre côté du couloir. Elle s’assit sur son lit et m’indiqua d’en faire de même sur celui d’en face qui était vide.

« - Vous vivez ici depuis longtemps, Muraena ?

- A l’infirmerie ? Oh oui, depuis toujours. Au début, c’était parce que Milos devait me soigner. Et puis, finalement, je suis restée ici, d’abord avec Orcinus, puis toute seule.

- Milos semble beaucoup vous apprécier.

(Elle sourit d’un air énigmatique)

- Milos est un homme bien.

- Est-il le grand-père d’Orcinus ?

- Oh non ! Je l’ai connu beaucoup plus tard.

- Et vous êtes mariés ?

- Non… Le mariage n’est pas une obligation chez nous, tu sais.

- “Chez nous”...

- Eh bien ?

- Milos n’est pas d’ici. Et vous…

- Et moi ?

- Disons que vous ressemblez plus à une fille du continent de sable qu’à une Lointaine.

- Ah… Tu as raison, Lumi. Je suis une enfant du soleil. Une réfugiée, comme toi. Et comme toi, depuis mon passage devant le Conseil des Cinq, je suis ici chez moi, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres. Une fois que l’asile a été accordé, nous sommes des citoyens à part entière. D’ailleurs, tu l’as bien vu, puisque je suis élue moi-même ! Je prends part aux grandes décisions qui concernent ce bateau. Et j’en suis heureuse.

- Votre pays ne vous manque pas ?

- Non. Les vagues ont remplacé les dunes…

- Personne ne vous fait jamais de remarques sur vos origines ?

- Non, pourquoi ? Quelqu’un t’a dit quelque chose de déplacé ?

- Oh ! Non, pas du tout. Mais je viens d’un pays où on se méfie tellement des étrangers, que j’ai du mal à imaginer un peuple qui soit si accueillant.

- …

- Et sur le fait que vous aimiez un médecin ?

- Non plus. Ce que nous partageons, Milos et moi, ne regarde personne.

(Je restai muette quelques secondes, repensant à tout ce que mes parents avaient dû traverser et sacrifier pour que leur union soit reconnue et admise aux yeux de tous.)

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