Chapitre 5

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Règle N°1

« Ne jamais faire de bruit. Pas de cris.
Pas de parole inutile. Pas de respiration forte. »

— ☣ —

La douleur revint avant même qu'il n'ouvre les yeux. Lourde, diffuse, ancrée dans chaque partie de son corps. Sa jambe pulsait, son bras brûlait, son épaule répondait mal au moindre mouvement, et son torse se soulevait difficilement, comme si chaque respiration demandait un effort de trop.

Il resta immobile quelques secondes, laissant les sensations remonter une à une, reconstruire le monde autour de lui. Puis ses paupières s'ouvrirent lentement. Le plafond était bas, fermé. Du béton fissuré, noirci par le temps. ''Ah oui, les Altérés... La femme.''

Son regard glissa sur le côté, brouillé.

Elle était là, assise contre le mur. Elle ne le fixait pas directement, mais il sentit qu'elle ne le quittait pas non plus.

Il baissa les yeux vers lui. Sa jambe était recousue, bandée proprement. Le tissu avait été changé, nettoyé, le sang stoppé. Son bras aussi, la morsure traitée, refermée. 

Elle l'avait soigné.

Il releva les yeux vers elle. ''Elle est là... Elle est là !'' Son corps réagit avant même qu'il ne comprenne. Il se redressa d'un coup, se mit à genoux, une main au sol, un sourire ingénu accroché au visage.

Il la fixa sans filtre. Ses cheveux noirs, longs, sa silhouette fine et nerveuse, son short, son haut qui dévoilait son ventre et ses bras marqués de tatouages qui glissaient sur sa peau. Chaque détail s'imposait et ses yeux s'y attardèrent librement, sans qu'il comprenne pourquoi il ne pouvait pas s'en détacher.

Puis son regard descendit, s'arrêta sur sa poitrine. Une forme différente, inconnue. ''Ce n'est pas comme moi.'' Il s'empourpra sans s'en rendre compte.

Elle fronça les sourcils, suivit ses yeux, puis croisa immédiatement les bras.

— Tu fais quoi, pervers !

Il se figea. ''Sa voix... douce... aiguë.'' Puis ses sourcils se froncèrent. ''C'est quoi « pervers » ?'' Il se redressa, racla sa gorge et parla d'une voix sûr.

— Je m'appelle Edgi. Je suis un homme. Merci de m'avoir recousu.

Il passa la main sur sa gorge, le regard un peu perdu. ''Ma voix... elle est grave.''

Elle ne répondit pas tout de suite. Son regard glissa vers la jambe d'Edgi, puis remonta. 

— Sans blague. T'es quoi, une sorte de débile ? Pourquoi tu suis quelqu'un qui t'a mis une raclée... sauf si c'est pour la tuer. Un temps. Alors pourquoi tu m'as sauvé ?

Edgi sourit et s'assit en tailleur. La position lui arrachant une moue qu'il ignora.

— Je voulais te parler. Te connaître.

— Pourquoi ?

Il hésita. Chercha vraiment.

— Je ne sais pas. Ça fait quinze ans que je n'ai pas parler avec un humain. Et je n'ai jamais vu de femme. En plus, tu as une Faculté, comme moi. Alors... on pourrait être amis. Je n'en ai jamais eu.

Elle le fixa, les yeux légèrement écarquillés.

— J'ai pas besoin d'amis. J'ai rien à faire ici avec toi.

— Alors tu aurais pu partir. Pourquoi tu es restée ? Pourquoi tu m'as soigné ? 

Elle marqua un temps, surprise par la question.

— Je... pour pas avoir de dette. Tu m'as sauvé. Je t'ai soigné. Maintenant, on est quitte.

Un sourire s'étira sur le visage d'Edgi.

— Je vois, alors... on est amis ?

Le silence retomba, mais il ne dura pas.
Pas avec Edgi qui parlait pour la première fois avec quelqu'un d'autre que son père. 

— Ça fait longtemps que tu es seule ?

Pas de réponse. Il la regardait encore, sans s'en cacher, ses yeux qui revenaient sur elle comme s'ils ne savaient pas où regarder ailleurs.

— Parce que tu agis comme quelqu'un qui a juste survécu par chance. T'es organisée, tu réfléchis, c'est évident. Mais tu ne sais pas comment ne pas te faire voir. Tu n'as jamais appris ?

Elle le fixa, pas longtemps, mais assez.

Ça lui suffit pour continuer.

— Moi, c'était mon papa. Il m'a tout appris après la chute de l'humanité. Il m'a aussi appris qu'avant le vaccin c'était normal, enfin normal pour l'époque. Il y avait encore des gens, des femmes et des hommes, une structure, une société. Mon papa, il avait réussi à trouver un équilibre. Avec ma maman. C'est pour ça que je sais que les femmes existent. Il m'avait décrit, un peu, mais quand je t'ai vue, ça m'a vraiment surpris. Tu es comme moi, mais super différente.

Son regard revint sur elle, direct, sans gêne, comme quelqu'un qui ne sait pas encore qu'il faut détourner les yeux. 

— Bon, j'ai quand même vu les Altérés. Ils sont mâle ou femelles, mais ce n'est pas pareil. Toi tu es vraiment jolie. Tu me fais penser à une fleur au printemps, celle avec des épines, belle à regarder, vraiment magnifique, mais dangereuse à approcher.

— Tu parles souvent comme ça ? Je t'ai rien demandé. Dit-elle enfin.

Edgi inclina la tête.

— Non. Je ne parle jamais. Il leva un doigt. Règle N°1 : Ne jamais faire de bruit. Pas de cris. Pas de parole inutile. Pas de respiration forte. Seul, ça ne sert à rien... mais là t'es avec moi, donc...

Il marqua une courte pause, puis releva légèrement la tête vers elle.

— Tu t'appelles comment ?

Elle le regarda un instant, encore méfiante.

— Robine.

— C'est joli ! Robine. Ro-bine. Roooo...bine.

— Arrête !

— Désolé... Moi c'est Edgi.

— Je sais ! Tu l'as déjà dit.

Elle resta silencieuse, les sourcils froncés.

— Tu as quel âge ? Demanda-t-il, incapable de s'arrêter de parler.

— La vingtaine, surement plus. Je crois...

— Moi, vingt-cinq. J'ai vu vingt-cinq fois l'hiver.

Elle le regarda sans répondre, puis relâcha ses bras et se redressa lentement, déjà prête à partir.

— Attends !

La voix d'Edgi sortit plus vite, plus pressée.

— Je peux t'aider ? Je ne sais pas où tu vas, mais si tu continues comme ça, sans suivre les règles, tu vas te blesser... ou mourir.

Elle le fixa, un sourire en coin.

— C'est toi qui pissait le sang dans la ville. Pas moi.

Edgi rougit, brièvement.

— Oui... mais les erreurs arrivent. Si t'avais pas attaqué, on n'en serait pas là. Moi, je respecte les règles. Une blessure, si on s'en occupe tout de suite, ça passe.

— Ok.

Elle ouvrit la porte. Edgi se redressa brusquement en grimaçant et attrapa son poignet. Robine réagit immédiatement, trop vite. Elle le plaqua contre le mur, le regard dur, des arcs électriques courant déjà sous sa peau.

— Désolé... S'empressa Edgi.

— Me touche pas, pervers !

— Ok... mais attends. Je peux rester avec toi ?

— Non.

Elle le relâcha et sortit.
Edgi la suivit.
Elle se retourna d'un coup.

— Me suis pas.

— Robine, s'il te plaît... juste un peu. On pourrait parler, manger ensemble... regarder le coucher de soleil. Il est beau. C'est mieux à deux, non ?

Elle croisa les bras, sévère.

— Pourquoi je ferais ça avec toi ?

Edgi se gratta la nuque, le regard fuyant et la gorge serrée. Puis ses yeux glissèrent vers Robine, sur la façon dont la lumière tombait sur elle, et il ne comprit pas pourquoi ça lui serrait quelque chose dans la poitrine. Mais il ne voulait pas que ça s'arrête.

— Parce que... on est amis. Et c'est ce que font les amis. Et puis, depuis la chute il n'y a plus personnes... soit ils sont morts à cause du vaccin dès le début, soit ils ont évolués en Altérés, soit ils sont devenus des survivants avec ou sans Faculté... et les survivants son rare, je pensais même être le dernier... toi aussi tu dois te... sentir... seule... ?

— Je ne suis pas ton amie. Et je suis très bien toute seule !

Il baissa les yeux, la mâchoire serrée. ''Elle va partir. Sans moi...''

Elle fit quelques pas. Souffla. Puis s'arrêta et se retourna légèrement vers lui.

— Tu sais lire une carte ?

Edgi releva la tête aussitôt.

— Oui ! Mon papa m'a appris. 

Elle souffla encore, puis se détourna et reprit sa marche.

— Alors viens. Tu lis la carte, tu m'emmènes au Dernier Départ. Mais si tu me ralenti, je t'abandonne !

Le sourire d'Edgi revint d'un coup. Il accéléra pour se mettre à sa hauteur, sans se soucier de sa jambe qui protestait à chaque foulée.

— Et on va où, exactement ?

— Je te l'ai dit.

— Oui, mais... pas vraiment.

Elle hésita un instant. Puis lâcha :

— Une rumeur dit qu'il y a un Dernier Départ. Un vaisseau qui fonctionne encore. Il a les dernières réserves d'HydroZ, donc il peut décoller. Il quitte la Terre. Le système solaire. Toute cette merde.

Un silence.

— Je le prends. Je me barre. Je survie. Conclu-t-elle.

Le sourire d'Edgi vacilla. ''Je vais être à nouveau seul...'' Il releva légèrement les yeux vers Robine. ''Mais, je passerai un peu de temps avec elle quand même !'' Puis son sourire revint.

— Ok. Alors je t'emmène. Je vais t'aider. C'est ce que font les amis.

Robine le regarda. Grand, large, trop pour elle. Sale, marqué. Des cheveux noirs en désordre, mal coupés, sûrement par lui-même. Des cicatrices sur le visage et les avant-bras — découverts par les manches remontées — et sûrement d'autres partout. Puis ces yeux ambre tirant vers l'orangé, comme le crépuscule.

— Je ne suis pas ton amie !

— Alors je suis ton transporteur. Et toi ma cliente.

Un léger sourire passa sur ses lèvres. ''Elle a sourit ? Jolie.'' Puis Robine accéléra.

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