Omnisciente

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Samedi dernier, à l’aube, j’émergeai d’un pseudo-sommeil avec une douleur lancinante à la tête, au niveau de la tempe gauche. J’ignorais m’être cognée à cet endroit. Avais-je eu des mouvements brusques pendant la nuit ? En somme, j’avais à peine dormi. Des milliers d’idées foisonnaient dans mon esprit de façon anarchique, comme le fonctionnement d’un télescope détecteur d’exoplanètes, les recettes des repas des trente prochains jours, ou les récentes percées technologiques autour des Intelligences Artificielles.

Sur ce dernier point, je ne m’étonnai guère : gagner cet appel d’offres si important pour la survie de ma start-up m’accaparait l’esprit. Depuis des semaines, je travaillais d’arrache-pied pour élaborer le dossier de réponse avec mes associés du bureau. Créer une IA capable d’interpréter des radiographies médicales avec une haute précision requérait une persévérance inouïe ! De plus, les concurrents outre-atlantiques bénéficiaient d’une confortable avance en la matière. Mais, la passionnée en sciences que j’étais n’en démordrait jamais.

Au cours de la nuit suivante, je rentrai d’une soirée passée dans un bar avec mes copines à danser et chanter. En somme, à m’amuser pour une fois. Une fois parvenu à mon appartement, mon corps las m’exhortait au repos. Si seulement cette envie impérieuse de matérialiser les trouvailles imaginées le soir même ne m’avait pas agrippé le ventre comme une crampe irradiante.

Une heure plus tard, les miaulements insistants de mon chat perturbèrent mes ardeurs. Je me levai de ma chaise, fascinée par mes croquis qui jonchaient la table : des algorithmes, un mode opératoire pour la parallélisation de plusieurs IA et un business plan de mon entreprise pour les cinq ans à venir. Un travail accompli de titan, avec un appel d’offres gagné en perspective. Epoustouflée par cette prouesse, je me sentis fière.

Et très intriguée : bien que je croulais sous la fatigue après deux nuits blanches d’affilée, mon cerveau fonctionnait à plein régime ! Simple élan d’inspiration ? Impossible. Avec mes quinze années de médecine derrière moi, je n’entrevoyais aucune explication plausible à ce nouveau don.

Dans la soirée, je m’installai à mon piano pour m’adonner à une autre passion. A ma grande surprise, je me mis à jouer des airs inédits. Une fois la mélodie nommée, la partition se formait dans ma tête. Puis, les notes affluaient au rythme de la musique. Mon cerveau commandait, mes doigts flottaient sur les touches. Ce jeu d’artiste m’enivra tant et si bien que le temps passa vite, trop vite… jusqu’à ce quelqu’un toqua à la porte d’entrée avec insistance.

Déboussolée par l’interruption, je tremblai de tout mon corps, en sueur comme après une transe. Un sourire béat figea mes lèvres pendant que je reprenais mon souffle : je ne pensais plus à rien !

Quelques minutes plus tard, j’ouvris la porte. Un homme se présenta comme Julien, un voisin de l’étage au-dessus. Et le processus se déclencha à nouveau ! Á peine croisai-je son regard que mon cerveau me livra un rapport complet : dernières publications sur les réseaux sociaux, statut de célibataire, sports pratiqués, écoles fréquentées… Je connaissais toute sa vie en un éclair !

Les voisins avaient été dérangés dans leur tranquillité, mais, mon personnage de délurée du clavier amusa Julien. Je m’excusais par politesse. Dans un élan d’audace, je l’invitai à boire un verre le lendemain soir, ce qu’il accepta volontiers.

Les jours passèrent pendant lesquels je jubilais de ma nouvelle vie. Je maîtrisais de mieux en mieux cette aptitude comme si elle eut été innée depuis ma naissance. Le brouhaha interne avait cessé car je activais les recherches à souhait via de simples mots-clés. Je me réalisais en la première femme omnisciente de ce monde.

En fin de compte, cet état s’évanouit au bout d’une semaine. Je ressentis sa soudaine absence comme une amputation d’une partie de moi-même. Pire, tant de choses demeuraient à explorer sans que je ne me fus empressée de les découvrir.

Une nouvelle tournait en boucle dans les médias. Suite à une fausse manipulation, des nanorobots s’étaient volatilisés depuis un laboratoire situé dans le même complexe que ma start-up. Ces merveilles de technologie étaient programmées pour se déployer dans un hôte, où ils formeraient une mémoire connectée avec le réseau extérieur. En développant un code neural à partir des pensées, ils interrogeraient internet et restitueraient les résultats de recherche au cerveau par impulsions électriques. Le corps augmenté par ce procédé accéderait à n’importe quelle information en l’espace de quelques millisecondes.

Les composants nanométriques avaient été désactivés à distance, dès leur disparition constatée douze heures plus tôt.

Exhortée par les pouvoirs publics, la société précisa dans un communiqué spécial qu’une implantation s'était produite dans le corps d’une jeune femme à l’identité inconnue.

Les caractéristiques physiques et biologiques évoquées correspondaient aux miennes.

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