On

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Debout, face à elle, mon cœur s’emballe au point encore de me demander si elle est bien réelle ?

Plus petite que moi, elle relève la tête et m’irradie, une fois de plus, de son regard pourtant quelconque. On s’est enfin dévoilée et moi qui ne voulais voir qu’elle, je ne vois plus qu’elle et suis béni.

Cette fois-ci, elle ne détourne pas la tête, ne dérobe pas son regard et, sans avoir à user de magie, me garde sous son emprise en me gratifiant non pas d’un sourire en coin mais d’un sourire tout-en-un. À la fois magnifique, large, grandiose et généreux.

Je ne dis rien mais ne laisse pas pour autant passer ma chance et, rapidement, je lui enlace les hanches et me colle à son ventre aujourd’hui si plat. Pour toute réponse, elle m’enveloppe chaleureusement le cou.

Par où commencer, comment continuer, que faire ? Le mieux est de m’en tenir à respecter ce que je suppose être les règles. Alors, maladroitement, j’entreprends de la faire tourner au rythme des autres, à la mesure de leur étrange danse.

Dans un premier temps, elle se laisse guider et se prend au jeu mais, très vite, voilà qu’elle me freine.

Nous ne nous entendons pas, le brouhaha est redevenu intense – si tant est qu’il se soit tu – mais je parviens à lire sur ses lèvres, fines et roses, sans artifice, tracées d’un trait de peintre renommé, qu’il n’y a pas d’obligation, que nous pouvons bien ralentir et choisir notre propre cadence.

Un peu gauche, craignant de la décevoir et soudain timide, je n’ose prendre les devants.

Elle ne me laisse de toute façon pas le choix ; entreprenante, elle a son idée, toute simple, et, doucement, elle commence à se mouvoir, sans excessif excès, au rythme de la musique ambiante soudainement calée sur son gracieux dandinement. En deux ou trois mouvements, je devine son intention et à mon tour entame un déhanchement – bien moins agile – pour que notre improbable et trop rapide chorégraphie se transforme en un slow langoureux.

Lentement nous tournons, sa tête repose tendrement sur ma poitrine agitée tandis que ses bras détendus ceignent toujours mon cou rigidifié. Autour de nous, les uns et les autres, sans bruit et à la manière de fantômes glissant et se dissipant, s’éloignent discrètement jusqu’à nous laisser notre propre intimité.

Je n’en suis pas moins intimidé, et m’en rends compte lorsque mes mains pétrifiées enserrent un peu trop fort sa taille fine. Percevant mon trouble, elle laisse échapper un petit rire railleur et significatif : tu n’as aucune raison, fondée, de te crisper.

Je me reprends, conscient de sa pertinente pointe d’esprit ; je me détends, après tout, pourquoi me troublerait-elle ? Sans me l’expliquer, il me semble la connaître par cœur, il n'y a donc effectivement aucune raison de ne pas profiter pleinement de l’instant présent, de ne pas me réjouir de notre danse…

… d’autant plus que, au plus profond de mon être, je sais que je l’aime, je sais que…

… que sais-je, hormis les banalités de l’amour ?

Eh bien je sais que je n’ai pas besoin d’exprimer quoi que ce soit et que je n’ai rien à redouter puisque je suis avec elle et, qu’ensemble, tout ira toujours bien.

À l'évidence, elle a cueilli le flot de mes pensées. Elle relève la tête et fixe ses yeux ronds dans les miens, semblant attendre impatiemment que je m’enhardisse et qu’enfin je trouve le courage de lui exprimer mon désir… et qu’au passage j’assouvisse le sien.

Je ne la fais pas attendre plus longtemps, me penche et la féerie de notre baiser envahit et électrise nos corps.

Tandis que celui-ci dure, que nos lèvres s’unissent et se gouttent, qu’il s’éternise, que nos langues se chamaillent à l’unisson, ma main, aventureuse, remonte jusqu’à gagner le galbe de son sein, ferme et tendre à la fois.

Elle se prend au jeu mais, à regret – puisque sa bouche à plusieurs reprises me quitte avant de revenir à l’assaut, puisque son corps s'exprime de mille frissons –, réfrène nos envies en s’écartant.

Elle ne me lâche pas pour autant, m’agrippe par la main et m’entraîne dans la foule revenue. Sa démarche, a priori hasardeuse, ne l’est en réalité pas. À mesure que nous nous fondons dans la masse, je remarque qu’inévitablement nous nous rapprochons d’un homme qui paraît ne pas la quitter des yeux et s’amuser de la situation.

Je ne me suis pas trompé, elle s’arrête pile face à lui et, comme si je n’existais pas, lui adresse quelques banalités dont je ne comprends pas un traître mot. Je suis un peu désappointé, quelle langue peuvent-ils bien parler ? Peu importe, à l'image de la compagne de cet homme qui reste là lovée sur son épaule, je me contente de patienter. Leur conversation ne s'éternise pas et se termine théâtralement par un fou rire universel.

Je souris à les voir, un peu moins lorsque sa main se porte sur la joue lisse de cet homme.

Une pointe de colère me gagne, dois-je jouer au lion de la savane et mater mon adversaire pour que femelle soit définitivement mienne ?

Je n'ai que le loisir de me poser la question puisque déjà, en guise de soumission, le matou se tourne légèrement vers moi pour me délivrer un petit signe de tête. Soit, bien qu’une déférence plus formelle et en grande pompe aurait mieux sied à mon rang, je m’en contenterai. D’un coup de menton hautain, je lui confirme ma victoire sans combattre, lui jette au visage son insignifiance et lui accorde la vie.

La réprimande ne se fait pas attendre, la lionne, loquace et en osmose avec mes émotions, m'écrase la main – jusque-là tenue amoureusement – à m'en faire mal au point qu’un cri plaintif et aigu, pour ne pas dire émasculé, s’échappe de ma gorge… Ainsi, le roi trébucha de son piédestal avant même d’avoir pu siéger sur son trône, devenant ainsi la risée du prétendant et le garçonnet de sa dulcinée.

Bien fait pour moi ! Con que je suis, n'ai-je pas encore compris que la jalousie n'a ici pas sa place ? Qu'elle n'a même pas lieu d'être !

Mal à l'aise et réalisant que mon attitude d'un autre temps, grotesque, malavisée et déplacée aurait pu risquer de la décevoir voire lui faire regretter d'être venue me chercher, sans amertume je tends ma main libre vers l’homme en guise d’excuse, de salut et de respect.

Il ne me la serre pas.

À la place, il me gratifie du énième sourire de cet événement, mais non pas des moindres. Je comprends qu'il n'a aucune animosité à mon égard, nous ne sommes pas rivaux, ne le serons jamais, et nul besoin pour cela de s’avilir à une quelconque violence qui, je vous le donne en mille, n'a pas sa place ici ‒ et ni ailleurs ! Aurais-je aussi voulu vous entendre crier…

Faute de lui rendre la pareille, je pouffe lorsque je réalise qu'il ne refuse pas de me serrer la main mais qu'il ne le peut car toutes deux sont prises. L’une enserre sa charmante compagne, l'autre, plus pragmatique, tient une bière.

Ma lionne devenue serpente, comme si elle le réalisait elle aussi au même instant, s’élance d’un mouvement vif, saisit cette bouteille et la lui confisque. Surpris, il ne résiste pas, ne cherche pas non plus à la reprendre et se contente de la regarder se désaltérer à même le goulot. À l’issue, elle la lui rend, aussi simplement que ça. Amusé, il secoue la tête, mine de dire qu’elle ne changera jamais.

Moi, je l’aime telle qu’elle, pleine de fougue, de culot, de panache… imprévisible et incontrôlable.

Elle l’abandonne ainsi, sans autres frasques.

Que dois-je comprendre de cette scène ? M’est avis que ce garçon est l’équivalent pour elle de ma première cavalière ; par contre, là où mon au revoir était un bref signe de tête, le sien est une longue gorgée de bière. Je ricane, seul, après tout chacun sa façon de procéder.

Un claquement de doigt devant mes yeux, sensuel, délicat, au son si agréable – oui, tout en elle est merveilleux ! Oui, que voulez-vous, je suis amoureux – me rappelle à l’ordre, me réveille et me sort de ma torpeur.

De ses deux yeux si mignons elle me fixe, avec je le vois une idée bien précise en tête. Je pense qu’à l’évidence, nous devrions continuer par le commencement :

— Je t’offre un verre ?

Pas de réponse verbale mais à nouveau, pour cette dernière fois, ce sourire de connivence, celui de mon âme-sœur que j’aime encore pour ces quelques minutes d’éternité.

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